‹ De Montaigne à VauvenarguesChapitre 61 sur 93 · I. E\\i;MI 1)1" MOI · texte numérisé non relu

I. E\\i;MI 1)1" MOI

perfection, c'est la joie d'être paisibles et purs que nous recherchons dans l'exercice du bien : et nous voilà perdus, — car il n'y a pas de degrés dans la perdition. Ceux qui ne sont pas tout amour sont tout péché : « Nos prières et nos vertus sont abominables devant Dieu, si elles ne sont les prières et les vertus de Jésus-Christ. »

En vérité ^, dès que l'inné a été touchée de Dieu, \ 'litablement convertie, elle « ne peut plus goûter avec tranquillité les choses c[ui la charmaient. Un scrupule continuel la combat dans cette jouissance, et cette vue intérieure ne lui fait plus trouver cette douceur accoutumée parmi les choses où elle s'abandonnait avec une pleine effusion de cœur. » Mais le scrupule, c'est encore le moi ; et voici posé tout un ordre nouveau de questions, sur lesquelles Pascal ne nous apprend rien, mais dans lesquelles nous verrons plus tard que Fénelon est passé maître.

A vrai dire, d'autres Jansénistes nous en apprennent quelque chose Ils ont senti dans le scrupule un ennemi insidieux, qui, sous le couvert de l'humilité, édifie secrètement l'orgueil en nous. Saint-Cyran ^ écrivait à la sœur xVlarie-Claire, en termes presque féneloniens : u II faut oublier le passé. S'il fallait penser aux péchés commis, nul ne serait heureux. Je ne me contente nullement d'une espérance qui ne s'étend qu'à empêcher le désespoir. » Et Lancelot

I. Sur la conversion du pi'cheur, petite éd. Brunschviog, 197,

3. V. aussi les lettres de du Guet à ^I"f de Vertus, et son Traité

des scrupules ; du Guet continuera [)ar sa méthode de direction l'esprit

de Port-Roval.

28o DE MOMAIOMi: A VALVE>AUGLES

nous dit^ qu'il n'aimait pas «qu'onfùt trop scrupuleux et trop occupé à réfléchir sur soi-même. » Il avait pour maxime, « quand unechoseétaitfaite, delà perdre eu Dieu » ; et c'est en ce sens qu'il disait encore à la sœur Marie- Claire : « Lui qui nous a commandé de ne pas regarder en arrière ayant mis la main à la charrue..., il ne regarde pas les péchés passés d'une âme qui recherche son royaume. »

Mais que cet ennemi est faible auprès d'un autre, contre lequel, à maintes reprises, les Jansénistes se sont prévenus les uns les autres, et exhortés àla défense : le zèle personnel pour la vérité : <( Je sais, il y a longtemps, écrit Saint Cyran, que tous presque abusent de la vérité, et qu'elle n'est jamais mieux que dans le cœur... [Il faut] retrancher autant qu'il sepeuttoutes sortes de contestations et de disputes pour les vérités mêmes, et les questions qui sont maintenant agitées. » Ainsi parlera la mère Angélique, en avril i644, au fougueux Arnauld ; ainsi lui parleront Le Nain deTillemont et Arnauld d'Andilly, à cet irréductible ; il aimait tant la lutte, il lui déplaisait si fort qu'on se relâchât à lui demander seulement une soumission de forme, quitte à réserver sa créance intérieure, que ses amis lui dénonçaient son opiniâtreté, son entêtement, son attachement à son propre sens, plus violent encore que son amour du vrai : « Il n'est que trop vrai que je vous ai vu toujours triste lorsqu'il y avait sujet d'espérer que [l'accord se ferait] et toujours gai lorsqu'[il] paraissait être rompu. »

Ce plaisir de représenter seul la vérité est, avec celui

1. Mémoires louchant la Vie de M. Saint-Cyran, Cologne, lySS ; I, 35i.

l'ennemi ol" moi : pascal 281

de diriger les âmes, et de se démontrer ainsi son empire sur elles ^, celui que Saint-Cyran redoutait le plus. Qui dira si, en efîet, ces grands ennemis du mol n'ont pas eu eux-mêmes le mol indomptable ? Ils vivent en présence de Dieu : entre lui et eux, nul intermédiaire. Un Montaigne, qui cultive son moi, se sent en relations avec l'humanité ; il est soutenu par elle, il n'existe qu'en elle et grâce à elle ; c'est toute la tradition morale lente ment accrue par les plusbelles âmes qui fait sa richesse propre. Ln Janséniste ne parle que de détruire son mol humain, celui qui est fait de toutes les illusions et les complicités humaines, et dont la faiblesse lui fait honte et horreur ; au delà de cette destruction, il découvre une volupté, à laquelle il ne veut point donner ce nom, mais qui en est bien une pourtant. Ecoutez Saint-Cyran : « L'homme juste, après s'être dépouillé de tous les désirs etdetous les biens temporels de la terre, les possède plus excellemment dans ceux de la grâce que Dieu lui a donnés. Aussi on ne saurait mieux définir la grâce en abrégé, que dire que c'est un empire et une souveraineté sur toutes tes choses du monde. » Et Pascal reprendra : « Il n'y a que la maîtrise et l'empire qui fasse la gloire, et que la servitude qui fasse la honte. »

Il n'en faut pas conclure que les adversaires du mol ont succombé à ses invisiblesrepresailles.il survit peut-être quelque chose du prestige stoïcien, en ce sentiment de force, de puissance que le Janséniste,

I. V. les Mémoires de Lancelot, I, 27, 3i, 3i, etc. ; II, g5 ; « Il [Saint-Cyran] disait quelquefois que s'il avait voulu se produire, il aurait gouverné la moitié de Paris. » Il fuyait ceux qui le cherchaient.

aSa DE MONTAIGNK A V AL VENMU'.L 1>

affranchi des désirs humains, découvre en hù. Mais ce n'est plus à lui qu'il en rend grâce : c'est à Dieu ; et cela suffit pour transformer la physionomie de sa vie intérieure. Il sait aussi l'instabilité de la vie intérieure.

Pascal, et tous les Jansénistes, ont surpris ce fait de la vie intérieure, — absolument contraire à l'égalité que préconisent les sagesses profanes : c'est qu'une fois touchés par Dieu, nous passons, sans que notre volonté réfléchie y soit pour rien, des délices et de la plénitude de l'amour aux sécheresses crucifiantes de l'indifférence. Notre àme est comme morte, après qu'elle s'est épanouie. Après nous être élevés au degré «éminent, transcendant», nous retombons à plat. Mystique à part, n'y a-t-il pas dans ce sentiment poignant de l'inégalité intérieure quelque chose de plus vrai que dans la parfaite égalité des philosophes ? Tous les inquiets, tous les tourmentés qui se sont retrouvés dans Pascal sont là pour témoigner: Senancour, M'"" Ackermann, Sully-Prudhomme, qui d'ailleurs a parlé bien inexactement de lui: « Pascal, qui tourmentant ton grandcœur attristé. — En sublimes efforts épuises ton génie, — Pour terrasser le doute et mettre en harmonie, — La misèrede l'hommeavec sa majesté. » (Harmonie n'est là que pour la rime). Sa pensée domine Vigny malgré lui ; Vigny, révolté contre le sens pascalien, en subit l'ascendant: il croit que la volonté transporte à des hauteurs sublimes l'intelligence « eV/a/rt'é? par un rayon du ciel » ; il se désespèrede sentir l'entrave, le poids de tristesse et de découragement qui rabat l'enthousiasme. Pascal seul pouvait lui rendre raison de ces contrariétés.

h i:>m:mi dl moi

Mais auprès de ceux qui vivent de la vie intérieure, il y a ceux qui la nient. Or n'ont-ils jamais senti, à travers leurs divertissements sublimes et délicats (je ne parle que de ceux-là) cette avidité d'absolu, ce désir désespéré de posséder quelque chose qui remplisse l'âme, ce regret de l'éternel, que Pascal nous donne pour le plus profond caractère de l'homme ? Ecoutez ce que dit un moderne libertin, un poète contemporain, qui a du Théophile et du Saint-Evremond. un voluptueux s'il en fut. Je ne puis croire que M Henri de Régnier ait voulu seulement traiter un thème émouvant quand il a écrit cette Sentence ^ Voyez comme, de la sérénité épicurienne, l'ennui, qui a ses racines dans notre cœur, et l'angoisse métaphysique tout d'un coup surgissent :

Le vrai sage est celui qui fonde sur le saLîe, Sacbant que tout est vaia dans le temps éternel Et que même l'amour est aussi peu durabie Que le soufile du vent et la couleur du ciel.

Parmi tout ce qui change et tout ce qui s'efTace, Je pourrais, comme lui, rester grave et serein, Et, si la fleur se fane en la saison qui passe, Peuser qr.e cest le sort que lui veut son destin.

Mais j'aime mieux laisser langoisse qui m'oppresse Emplir mon cœur plaintif et mon esprit troublé. Et pleurer de regret d'attente et de détresse, Et d'un obscur toui-ment que rien n'a consolé ;

Car ni le pur parfum des roses sur le sable. Ni la douceur du vont, ni la beauté du ciel, N'apaise mon désir avide et misérable Que tout ne soit pas vain dans le temps éternel.

i. La Sandale ailée.

284 IJK MO.NTAIGNE A VAU VE:<ARGUES

Au XVII* siècle (comme au nôtre), il y eut des esprits absolument réfractaires à l'inquiétude Pascalienne. Il y en eut un, notamment, qui crut, jusqu'au bout, réaliser dans sa vie la perfection de la sagesse épicurienne : c'est Saint-Evremond.

L AlVT DE VIVRE. GENS D ESPRIT KT UEVEURS

Que penserions-nous d'un Iiomme qui parlerait ainsi - P « C'est un des grands secrets de la vie que de savoir adoucir nos ennuis, et si nous ne pouvons nous défaire de nos douleurs, d'en affaiblir au moins les atteintes. Sans cela, il faut nous résoudre à être souvent misérables... Or, je ne sache point de plus puissant remède à cela que la Prévoyance... Je voudrais donc que chacun prévît et s'attendit tellement à toutes sortes de malheurs, qu'il ne pût être surpris par aucune disgrâce. »

Assurément, cet homme-là n'a pas écouté Pascal, probablement il ne l'écoutera jamais. Il estime que la souffrance est une chose fâcheuse, et qu'un lionnête homme fait bien de se rendre la vie aussi légère que

1 . Il va de soi qu'en ijlucliant quelques types je ne prétends pas épuiser la matière. Je ne dirai rien de cet étonnant Corbinelli, esprit curieux, si mouvauit, libertin capable de s'entêter de saint François de Sales, et qui en parlait comme pas un ; — ni de Plassac, le frère de Méré (V. sur lui l'article cité de M. Boudhors, Revue d'histoire littéraire, igiS), ni de tant d'autres.

2. Je renvoie à l'édition de 1789 ; Amsterdam, chez Covens et Mortier ; 5 vol. d Œuvres et 2 vol. de Mélanges curieux. - Ces deuï premiers textes (vi, i8) sont-ils bien de Saint- Evremond ? d'un homme qui a vécn « à l'aventure » ".'

a86 D1-; montaig.ne a vauve.varguiîs

possible. Mais sa méthode a quelque chose d'un peu sévère, d'affligeant : prévoir tous les maux, les contempler d'avance afin d'opposer à leur « attacpie préméditée » une plus « vigoureuse défense » : ce luxe de réflexion et cette contention d'énergie a quelque chose qui sent le voisinage du stoïcisme.

Mais laissons-le parler ; il énumère diverses sortes de tristesse, et il indique divers remèdes, qui se ramènent à la réflexion sur le sort commun des êtres, ou à la modération, à la diète des plaisirs dont nous sommes las ; et il ajoute : « Il ne me reste plus à parler que d'une autre sorte de Chagrin dontjenepuis deviner la cause ; et comme on n'en saurait bien connaître le véritable sujet, je trouve qu'il est malaisé de l'adoucir ou de s'en défendre. C'est un Ennui secret qui se cache au fond de l'âme, et qu'on sent mieux qu'on ne le découvre... Il n'abandonne point ceux qu'il aune fois saisis, qu'après avoir épuisé sur eux toute sa puissance. J'ai fait de fâcheuses expériences de cet Ennui, et j'en ai souvent ressenti toute l'amertume. Avec lui je suis entré à la Comédie, et j'en suis sorti de même... J'ai pris durant ces accès les divertissements les plus agréables : mais j'y étais alors insensible. »

Nous sommes tentés de prendre au sérieux celle mélancolie, et de renvoyer l'homme qui parle ainsi à Pascal. Celui-là pourrait lui dire la vraie nature de ce mal incurable dont il souffre par accès, mais qui, à son insu, demeure « au fond de son cœur, où il a des racines naturelles ».

Mais allons plus loin ; Saint-Evremond (si c'est bien lui) a trouve un remède : « La bonne chère

l'art de VIVHE. GENS u'eSI'RIT El HÈVELKS ^87

avec ses amis est le souverain remède contre cette sorte de chagrin. » Et il faudrait avoir l'esprit u farouche » pour n'en pas conSeuir.

Ce même homme ne conteste pas qu'il y ait profit à s'étudier ; il lit Montaigne avec délices. N'espérez pas de l'impressionner, de l'effrayer, à la façon de Pascal, en lui montrant que sa propre personne est pour lui un mystère, \oici comme il en parle (m. io4) ; il est sur le penchant de l'âge, — et il découvre qu'il y a deux époques dans la vie où l'on aime à réfléchir sur soi : la jeunesse et la vieillesse : l 'entre-deux est occupé parles soins du métier ; on ne vit pour soi qu'à vingt ou à soixante ans ; et Saint- Evremond se laisse aller à quelques confidences ; puis tout d'un coup, se souvenant, je pense, du reproche qu'on faisait constamment à Montaigne (a le sot projet qu'il eut de se peindre! »), il s'interrompt et écrit cette page, que Montaigne aurait aimée : « Je n'écris point ceci par un esprit de vajjilé, qui porte les hommes à donner au public leurs fantaisies. Je me sens en ce que je dis, et me connais mieux par l'expression du sentiment que je forme de moi-même cjueje ne ferais par des pensées secrètes, et des réflexions inférieures. L'idée qu'on a de soi parla simple attention à se considérer au dedans est toujours un peu confuse; l'image qui s'en exprime au dehors est beaucoup plus nette... D'ailleurs, l'opinion flatteuse de notre mérite perd la moitié de son charme sitôt qu'elle se produit ; les complaisances de l'amour-propre venant à s'évanouir insensiblement, il ne nous reste qu'un dégoût de sa douceur, et de la honte pour une vanité aussi follement conçue que judicieusement quittée. »

288 DK MONTAIGNE A V AU VKNARGt'ES

Nous sommes à l'opposite de Pascal. L'amourpropre nous corrompt ? Nous n'y voyons pas clair en nous-mêmes ? Le remède est à notre portée : non pas l'examen de soi seulement (car la réflexion intérieure risque de produire la confusion ; nous nous perdrions en nous), mais l'expresion de soi, l'expression claire. Ce qui, de notre être intérieur, peut se formuler nettement, peut se produire, cela seulement c'est nous. Et tout esprit normal étant capable de cet examen qui tend à l'expression, on peut dire que tout homme possède, en son intelligence, le moyen d'échapper aux ruses de l'égoïsme et aux troubles de la confusion iulérieure.

Est-ce à dire que cet habile homme fera, de se connaître, à la mode de Montaigne, l'étude de toute sa vie ? Il s'en gardera bien ; et vous allez voir la curieuse raison qu'il donne à son ami le comte d'Olonne : « Vous me demandez ce que je fais à la campagne ; je parle à toutes sortes de gens, je pense sur toutes sortes de sujets, je ne médite sur aucun ; d'ailleurs, je ne veux avoir sur rien un commerce trop long et trop sérieux avec moi-même. La solitude nous imprime je ne sais quoi de funeste, par la pensée ordinaire de notre condition, où elle nous fait tomber. »

Cette fois, nous tenons l'aveu. Voilà bien l'homme dont nous parlait Pascal ; il ne craint rien autant que le tête-à-tête avec soi-même ; il pense que « pour vivre heureux, il faut faire peu de réflexion sur la vie, mais sortir souvent comme hors de soi, et, parmi les plaisirs que fournissent les choses étrangères, se dérober la connaissance de ses propres maux » . Nous ne pouvons guère « venir à bout de la dureté de notre

i/art di; vniiE. gens d'esprit et rêveurs 289

condition par aucune force d'esprit ; mais paradgesse on peul ingénieusement s'en détourner ». Dieu seul trouve eu lui « sa félicité el son repos. A peine saurions-nous jeter les yeux sur nous, sans rencontrer mille défauts, qui nous obligent à chercher ailleurs ce qui nous manque ». Il a l'air d'abord prêt pour écouter Pascal ; — et quand on le pousse un peu, on reconnaît qu'il est trop profondément engagé dans Montaigne, pour admettre jamais la disposition tragique de Pascal. Pascal pourra tant qu'il voudra lui démontrer que le divertissement est impossible, que l'ennui renaît incessamment au cœur de l'homme. Saint-Evremondlui répondra tranquillement qu'il faut donc l'eu arracher sans jamais se lasser. Expédient ? Soit. Il n'y a point une solution cpii vaille pour l'inquiétude humaine en général ; mais chaque inquiétude, chaque tourment a sa solution, qui vaut pour un instant, et qui n'a point besoin de valoir pour toujours, puisque l'esprit, suivant nos besoins, nous en fournira toujours de nouvelles, — l'esprit ou la bonne chère. Ces propres maux que Saint-Evrcmond avoue ne le tiennent pas à la gorge ; — et le vide intérieur n'est pas si béant, ni les choses extérieures si dépourvues d'être, que nous ne puissions fort bien remplir notre capacité de leur substance fluide sans doute, et toujours coulante, mais inépuisable du moins au regard d'êtres qui durent aussi peu que nous ; elles passent, mais nous passons aussi. Il suffit de savoir s'y prendre pour ne point s'en lasser. Il n'y a pas lieu de parler d'infini à propos de si peu de chose ; et Saint-Evremoud aurait pu dire, comme le chevalier de Méré l'écrivait à Pascal : « Dès qu'il

MO?iTA.lf.>R

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entre tant soit peu d'inûni dans une question, elle devient inexplicable, parce que l'esprit se trouble et se confond. » — Mais, riposterait Pascal, l'infini vous assiège ; il ne dépend pas de vous de le congédier ; il vous hante, il vous empêche de jouir des choses finies. — Et Saint-Evremond répondrait que cette prétendue inquiétude où Pascal veut reconnaître la nostalgie de l'âme qui a perdu Dieu, c'est un fait naturel, qui ne demande qu'un remède naturel. Et il pourrait, — c'est dans la tradition libertine qui rejoint Gabriel Naudé et Gassendi à \ol taire, — il pourrait répondre ce que disait à Gui-Patin son professeur de rhétorique, incrédule comme pas un, Belurget^ : que ces notions d'infini ne sont que « des chimères bourdonnant dans le vide et se nourrissant de creuses abstractions » (« chiinaera bombinans in vacuo, et comedens secwidas i/ilenlioncs »).

Que faire contre de pareils entêtés, que répondre à ces habiles, qui conviennent bien de la misère de l'homme, mais qui mettent la plus haute et la plus élégante sagesse dans l'oubli de cette misère ? L'angoisse d'un Pascal n'est contagieuse que pour les âmes qui en portent le germe en elle. Une âme de la qualité de Saint-Evremond ne l'a jamais sentie. Quand il parle d'ennui, ne croyez pas qu'il ait jamais eu la sensation de cette implacable douleur « qui remplit l'esprit de son venin » . Quand il parle de divertissement, ne pensez pas qu'il consente jamais à désigner sous cette catégorie toutes les occupations humaines :

I. J. Denis, Scepùqi^is el libertins, Mém. .4c. G;en, i8Si. D'aprè» ''i Gui Prtli.T. 1

L AHï UE VIVKE. GE.NS D ESPKIT ET RÊVEURS SQl

science, affaires, politique. Car pour ce sage, les métiers eux-mêmes détournent l'honmie du soin de son bonheur et lui donnent des occasions de tristesse. Il n'a point ce mépris niveleur pour tout ce qui est d'institution humaine ; sa pensée judicieuse et froide discerne parmi les œuvres des hommes ce qu'on en peut tirer, et ce qu'il en faut éviter pour demeurer en repos.

Assurément, cet homme, dont le moi est si bien défendu, si curieusement aménagé pour être heureux, il sait que vivre en soi n'est pas, comme l'affirme le stoïcisme, le souverain remède. Il n'y a pas, pour lui, de paradis intérieur : « Quelque douceur que nous trouvions chez nous-mêmes, prenons garde d'y demeurer trop longtemps. Nous passons aisément de ces joies secrètes à des chagrins intérieurs '. » Les esprits dissipés en concluent qu'il ne faut jamais (I revenir chez soi » ; — et, toujours hors de leur assiette, ils se trompent autant que « les rêveurs et les esprits sombres, qui demeurent toujours avec eux-mêmes ». Un esprit délicat et bien équilibré, qui veut se voir « libre et maître de lui »,qui recherche la (( volupté spirituelle du bon Epicure », une agréable indolence, qui n'est cependant pas un état sans douleur et sans plaisir, cet esprit sait varier ses

I. Je ne pense pas qu'il faille altiibuer grande importance au sonnet qui suit cette lettre, .Sur les plaisirs, a M. le comte dOlonue : « ... Un mélange incertain d'esprit et de matière, — Xous fait vivre avec trop ou trop peu de lumière, — Pour savoir justement et nos biens et nos maux. — Change l'état douteux dans lequel tu nous ranges, — Nature, élève-nous à la clarté des ange<, — Ou nous abaisse au sens des simples animaux. » — Et c'est par simple précaution qu'il finit cett« lettre aur un quatrain ea l'honneur du christianisme.

'21)2 DK MOMAIG.NK A VAL" VENARGLES \

délices de manière à n'êlre jamais blasé. Saint-Evre- '^ mond admet comme une nécessité le recueillement | en soi : après avoir parcouru la fiamme des plaisirs, l des plus légers, c qui ne font qu'effleurer l'àme «jus- ^ qu'aux plus louchants, qui « remuent ce que le cœur ;; a de sensible », depuis ceux qui tiennent l'àme a dans •; une sorte d'enchantement » et l'enlèvent (( par une | espèce de ravissement », jusqu'aux impressions voluptueuses, a qui font perdre à l'esprit sa vivacité et sa vigueur », le sage Epicurien se réfugie en luimême, et, bien loin d'y trouver l'inquiétude, il y goûte encore « le sentiment délicat d'une joie pure, qui vient du repos de la conscience et de la tranquil litc de l'esprit ^ ». S'il vient à s'ennuyer (et il y vient 1 inévitablement), il n'en éprouve aucun étonnement ; j de nouveau il se quitte. Et ce rythme qui tantôt le { ramène en lui, tantôt le rend aux choses extérieures, i lui assure un bonheur très suffisant, qui ne se déran- | géra jamais. Il est ini|:)osslble d'être moins transcen- \ dant, impossible d'avoir moins de métaphysique que n'en eut Saint-Evremond : et tous ceux qui en eurent, i tous ceux qui prétendirent à l'absolu, les Stoïciens i surtout, lui inspirent une méfiance, une antipathie i qu'il exprime constamment. Son modèle, c'est Pé- i Ironc. I

Ce Saint-Evremond était un homme d'esprit et un ji

1, Celle lettre sur les plaibii-s. d';i[)iôs Desniai/eaux, date probablerneot |j de 1667 : Sainl-Evreniond avait dû so retirer à la campagne après un duel il avec lo martpiis (Je Fore. ij

î.'Ar.T DK VlVIiK. GKNS Ij'eSTIUT F.T RÉVEIRS 2f)3

homme très intellijient. Il fut tonte sa vie spirituel jusqu'à l'imprudence ; — il avait été brave, et en toute rencontre il avait très largement accompli son devoir de gentilhomme. Il avait fait la campaj^ne de Fribourg en i6'i4» avait été dangereusem-ent blessé à i\ordlingen, et il avait su gagner l'estime et l'amitié du duc d'Enghien ; il lui lisait Rabelais, que le duc ne goûta point, et Pétrone, où il prit beaucoup de plaisir, pendant une maladie. Il se brouilla avec lui pour quelques propos piquants qui lui furent rap[)ortés. Sous la Fronde, il fut royaliste ; — il pouvait beaucoup attendre delà Fortune après le triomphe de Mazarin. Mais il ne put se tenir de composer sur la Paix des Pyrénées une lettre d'une ironie si maligne, que les créatures du cardinal, après sa mort, lui en firent un crime d'Etat, et qu'il dut s'exiler. En 1661, il passa en Angleterre ; et il y demeura, sauf le séjour en Hollande, jusqu'à sa mort, qui n'arriva que quarante-deux ans plus tard, en 1703.

En 1661 ^, il avait quarante-huit ans. L'exil n'eut auctme influence sur son humeur ; il refusa longtemps -, avec beaucoup de dignité, d'écrire la lettre qui aurait pu le faire rentrer en grâce. Il se trouvait très bien auprès de la cour d'Angleterre, où il avait reçu un accueil flatteur ; du temps où le roi Charles II était en France, il avait eu avec plusieurs gentilshommes anglais des liaisons qui se renouèrent. Il ne songea qu'à aménager son bonheur et à le mettre

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