‹ De Montaigne à VauvenarguesChapitre 62 sur 93 · I . Je suis le récit de Desmaizeaux · texte numérisé non relu

I . Je suis le récit de Desmaizeaux

i. 11 sentclait, il ne voulait pas avoir eu tort, l.a "lettre qu'il cciivit pins tard était trop fièrc pour suffire.

3p^J DK MONTAIGNE A VAUVENARGUES "■

hors des prises de la Fortune. Le duc de Buckingham, ,

le duc d'Ormond, les comtes de Saint-Albaus et •!

d'Arlington étaient ses meilleurs amis ; M. d'Au- 1

bigny aussi, le grand aumônier de la reine, ancien 3

élève de Port-Royal, très spirituel et très franc. Il i

recherchait le commerce des gens de lettres, s'entre- ;

tenait souvent avec Hobbes. En i664, les vapeurs le '

jetèrent dans la mélancolie ; à défaut de Montpellier, 1

où il ne pouvait aller, les médecins lui conseil- d

lèrent de passer en Hollande. L'année suivante, il eut ^

la douleur de perdre M. d'Aubigny. Conformément à [

sa philosophie, pour faire diversion à son chagrin, il j écrivit la conversation qu'il avait eue, quelque quinze ans auparavant, avec le duc de Caudale, sur le moyen de faire son chemin à la cour.

Vous voyez que les tristesses positives ne lui i

manquaient pas, mais il ne s'y abîmait point. Comme i

il trouvait ridicule de « parler toujours de soi, fût-ce ;

à soi-même », les réflexions qu'il faisait sur sa vie i

passée l'induisaient, non à s'isoler dans le sentiment ' de l'irréparable, mais à rendre la vie aux instants

dont il avait gardé le meilleur souvenir. Ce n'était j

point là écrire des mémoires : travail suivi et bien j

grave, et qui ne laisse pas assez de choix à l'esprit ; |

Saint-Evremond n'aimait pas les tâches régulières, f

C'était recueillir et sauver de l'oubH ce qu'il trouvait ï

de meilleur dans son esprit à la fois et dans son cœur : '}

narration coupée de digressions complaisantes. IJ

Chaque fois qu'il trouve un souvenir qui le charme, j^

il s'y attarde un peu : par exemple, ce commerce il

d'amitié avec le duc de Caudale, âme passionnée, '•

esprit doux et abondamment pourvu de lumières i

L AHT DE vivr.r:. i^icns d ksimut kt r.ÈvruRs 290

naturelles, auxquelles Saint-Evremond, plus réfléchi et plus mûr, fournissait des sujets u où il pouvait employer ses lumières ». — Caint-Evremond se fait comme un conte à soi-même : « INe cherchant qu'à me plaire, je suis ingénieux à tirer de mon esprit des pensées qui me contentent. Je veux donc me laisser aller à ma fantaisie, pourvu que ma fantaisie n'aille pas tout à fait à l'extra v^agance ; car il faut éviter le dérèglement aussi bien que la contrainte. »

Il continuait à étendre son expérience des bons esprits ; en Hollande, il vit Heinsius, Vossius et Spinoza. Il s'y trouvait si bien qu'il pensait y achever ses jours, lorsqu'en 1670, le roi Charles lui fit connaître son désir qu'il retournât en Angleterre. Cinq ans après, la duchesse Mazarin venait s'y établir ; la présence de cette femme, passionnée, belle, inquiète quelquefois jusqu'au scrupule et à la mélancolie, d'ailleurs fort libérée de préjugés, aventureuse et résolue à vivre à sa mode, après avoir longtemps supporté l'humeur sombre et contrariante, l'esprit fanatique de son époux, le duc de La Meilleraye, — la compagnie de cette femme fut le charme de Saint- Evremond. Il était trop âgé pour être dangereux ; il eut pour elle quelque chose comme une amitié amoureuse, conseillère quelquefois jusqu'à l'importunité, frondeuse avec une raillerie tendre, pleine de bon sens et d'inspirations réconfortantes : car la duchesse avait des boutades fantasques et des tentations de désespoir, durant lesquelles elle menaçait tout simplement de se convertir : ce qui n'aurait point fait l'afTaire de Saint-Evremond, qui la voulait heureuse et accessible à son amitié.

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Curieux accord de sensibilité et d'ironie. Il choquait à dessein toutes ses opinions, excitait sa colère dans la dispute, se faisait faire des injustices au jeu. Ses mauvais traitements lui plaisaient au lieu de l'irriter. Elle était accablée de créanciers. Elle avait la passion du jeu, — de l'hombre et de la bassette ; elle ruinait sa santé en buvant trop de liqueurs fortes. Que d'occasions pour Saint-Evremond de la rappeler à la sagesse ! Tout semble avoir assez bien marché tant que la duchesse fut gaie. Ou trouvait tant d'agréments chez elle ! Sa maison était le rendezvous d'une société cosmopolite infiniment divertissante ; les savants y coudoyaient les aventuriers ; on y parlait musique, morale et politique : la chère y était délicieuse : c tout ce qui vient de France, pour les délicats ; tout ce qui vient des Indes, pour les curieux. » Vossius apportait son traité de la Chine ; Justel, — l'un des réfugiés, — u plein des leçons de la rare critique », expliquait a le fond du vieux ïestan^ent ». C'était charmant. Mais en i683, la duchesse eut un grand chagrin. Un gentilhomme suédois, M. de Bauier, éperdument épris d'elle, et qui n'en était point maltraité, fut tué en duel. Ce n'était pas le premier attachement dont Saint-Evreraond l'eût vainement dissuadée ; en 1675 déjà, elle s'était compromise pour le prince de Monaco. 11 avait eu beau écrire pour elle un Discours sur l'amilié pour lui remontrer le danger des entraînements du cœur, — lui donner à méditer la prière de iM"' de Lenclos qui tous les soirs rendait grâce à Dieu de son esprit, et le priait tous les matins de la préserver des sottises de son cœur. Les insinualiojis délicates et

L ABT DE VlVni:, GENS IJ ESPRIT KT RKVEUnS

tendres avaient échoué : la duchesse était allée jusqu'au bout de son caprice. Huit ans après, la mort de Branier la laissait inconsolable. « Elle fit tendre son appartement de noir ^ », voulant retrouver sur tous les objets le deuil de son cœur. Elle parlait d'enlrer au couvent.

C'était le cas pour Saint-Evremond de montrer ce qu'il valait comme consolateur. Comment s'y prit-il ? Il lui dit que son malheur passerait pour un crime si elle se cachait, et que les plus disposés à la plaindre la condamneraient ; puis : « Mais que vous est-il arrivé, Madame, qui n'arrive assez communément ?... Que pensez-vous faire par vos regrets ? Pleurer un mort n'est pas pleurer un amant, \otre amant n'est plus que le triste ouvrage de votre imagination : c'est être amoureuse de votre idée... » Je pense que Saint- Evremond croyait avoir ses raisons de badiner ainsi avec le chagrin de cette femme ; — son esprit n'épargne pas les douleurs les plus vraies ; il raille agréablement cette fidélité à la douleur, qui ne s'était point vue depuis celle de M"^^ de Montmorency, « célèbre par son mausolée » [celui qu elle fit élever à son mari au couvent des Yisitandines de Moulins]. Voilà qui donne la mesure de son cœur. Celui de la duchesse valait mieux je crois. Elle fut blessée -. Il est probable que, non content de lui écrire, il bavarda. Car, un peu plus tard, il se plaignit à elle, en ami délaissé, du changement des bontés que la duchesse

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