‹ De Montaigne à VauvenarguesChapitre 64 sur 93 · I. ^RT Di: VtVI'.K. GKNS D KSPIUT ICT RKVEtHS 2C)C · texte numérisé non relu

I. ^RT Di: VtVI'.K. GKNS D KSPIUT ICT RKVEtHS 2C)C

de dévotes », M""^ deRiiz, la Marotte, débarquer chez elle pour partager son temps, insinue-t-il, entre « les fraudes pieuses de la Religion et les tromperies à la Bassette ? ». — Le pis est qu'en l'espèce Saint-Evremond avait peut-être raison. Il avait grandpeur que la duchesse ne fît un coup de tète : était-elle capable (l'autre chose ? Il ne croit pas aux conversions, au renouvellement par la douleur. Il veut mal de mort aux béates qui endoctrinent son amie, parce qu'elles lui donnent des remords de conscience qui ne seraient point nés d'eux-mêmes chez elle : et il n'y a de sincère que ce qui est spontané. « Qui ne se pardonne point, lui dit-il, ne mérite pas que les autres lui pardonnent. » Et encore : « Vous n'avez d'ennemis qu'en vous ; et autour de vous... un attirail de mélancolie et d'ennui. » Il aurait mieux aimé la voir retourner auprès de son mari : « Souffrir pour souffrir, il vaut mieux pour une femme mariée que ce soit avec son mari qu'avec une supérieure. * »

Il me parait que cet exemple en dit assez long sur la situation d'esprit de Saint-Evrcmoud. Elle exclut touteprofondeurde sentiment, — cîlcs'en défendcomme d'un risque que les honnêtes gens ne doivent pas courir. M""^ Mazarin se consola ; et il semble bien qu'elle soitmorte toutsimplementenespritfort.seizeans après, le 2 juillet i6g3 ; Saint-Evremond a loué sa fermeté. La perte d'une amie qui avait animé et charmé vingt-cinq années de sa vieillesse (il avait Stfa/zs), etqu'il avait tremblé de perdre avant sa mort, lui fit autant de peine qu'il en pouvait ressentir : Ninon de Lcnclos

I, V. an^si <i que la dévo'ion esl le dernier île nos amour» ».

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le régala d'un billet de condoléances, où elle assurait que sa Philosophie le soutiendrait. Il lui fallait un amusement d'esprit, — il le trouva, après la mort de ^I""^ Mazarin, dans le commerce de la marquise de la Perrine, « galante sans amour, facile et vertueuse, — dévote sans scrupule et fort belle joueuse, — subsistant sans argent, et donnant tout le jour, — thé, café, chocolat à sa petite cour ».

L'aimable homme, le charmant égoïste qu'était Saint-Evremond, se retrouve dans ses relations avec ses amis. Il se faisait le prosélyte de sa propre culture, auprès du petit nombre de ceux qu'il en croyait dignes. Il leur apprenait l'art de se chercher ou de s'éviter soimême, selon les temps. Puisque l'ennui est un mal naturel, il faut user de la nature pour le guérir, et l'une des choses les plus belles et les plus secourables qu'il y ait dans la nature, c'est la société. Soyons donc sociables : l'amour, l'amitié, l'étude, la conversation des honnêtes gens, tout cela avec modération, sans la fougue des emportés, ni les raffinements de certains esprits « malades de délicatesse », il y a là de quoi se distraire, glisser la vie, la couler agréablement. Tandis que Pascal dépouille le moi, Saint- Evremond le rhabille, il le replace dans le milieu hors duquel il n'imagine pas qu'un homme puisse subsister.

Son opinion fut faite de bonne heure sur ces questions ; — en 16/17, ^' dissuadait l'un de ses amis de renoncer à la société sous prétexte d'entrer en un long commerce avec lui-même. Il trouvait que In théologie

LAKr DE VtVIlli. GKAS Ij'liSlMUT EX KKVEUHS 3oi

devenait trop commune ; comme il détestait les Précieuses, que Ninon de Lenclos définissait un jour à la reine Christine « les Jansénistes de l'Amour », de même il n'avait aucun poùt pour le petit monde janséniste. M'"" de Sablé, M"'" du Plcssis-Guénégaud. Et il n'a jamais aimé le parti des saints : il soupçonnait déjà la cabale. Il est assez remarquable, et cela est à l'éloge de sa philosophie, que ce disgracié ne fut jamais un mécontent ; à moins que cela ne prouve seulement l'étonnante souplesse de son égoïsme, son aptitude à se détacher et à se trouver bien partout.

Tout se ramenait pour lui aux plaisirs de l'esprit, à part ce qu'il faut concéder auxsens ; — quant à ceux du cœur, il les goûtait sans doute, mais d'autant mieux qu'ils lui donnaient matière à jouir de son esprit. Il a écrit un petit traité sur l'amitié, que la duchesse Mazarin fit imprimer à Londres en 1681, en y mettant malicieusement ce titre : l'A mi lié sans l'Amitié. C'est l'cloge de ceux qui savent conserver le goût de la liberté jusqu'à la fin de leurs jours », et la critique des amitiés romanesques, c'est-à-dire fondées sur le cœur. Je veux bien qu'il y ait du badiuage, et que Saint-Evremond ait voulu se moquer des outrances de la préciosité. Il dit des choses de fort bon sens : en somme, il transpose sur le mode de la sagesse laïque la défense faite parla religion de se complaire dans les attachements particuliers. Il dit que se « réduire à n'aimer qu une personne, c'est se disposer à haïr toutes les autres ; ... et que nous languirons cependant en cette belle amitié, si nous ne tirons de la société générale des commodités et désagréments qui animent la particulière». Celte réflexion sur 1 illusion des sentiments

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exclusifs, qui croient ne subsister que d'eux seuls, est même profonde. Nous y voyons poindre l'idée que tout ce que nous sommes est d'essence sociale : et c'est bien, en réalité, l'idée de derrière la tête de Saiut- Evremond ; c'est par là qu'il appartient déjà au mouvement philosophique du xviii^ siècle. Mais il ne va pas jusqu'au terme de sa pensée. II aurait pu concevoir la société universelle des hommes, celle d'un pays. Il aurait pu se dire : tous ces sentiments délicats, ces raffinements d'esprit et de cœur, c'est la fleur d'une société qui souffre ; ces petits mondes clos, et qui s'adorent, au plus haut de la société, vivent de la misère d'en bas, qu'ils oublient. Et, chose curieuse, il a dit lui-même (VI, 58 : De l'usage delà vie, au P' tome des Mélanges clrielx) : « Je ne saurais ouïr les gémissements des peuples, je ne saurais entendre leurs cris, ni voir couler leurs larmes, sans que je me sente atteint d'une véritable compassion. » Mais sa réflexion n'est pas allée plus loin. Il ne s'est pas reproché de trop songer à son propre bonheur. Il a mis par-dessus tous les plaisirs de l'esprit : la sensibilité doit être utilisée en vue du bonheur, et c'est à l'esprit d'y A eiller et d'y mettre bon ordre : « Il est certain que la nature a mis cnnoscœursquelque chose d'aimant..., quelque fond caché de tendresse. . . : mais l'usage n'en a été reçu et autorisé parmi les hommes qu'autant qu'il peut rendre la vie plus tranquille et plus heureuse. » Et il conclut : « Vivons pour peu de gens qui vivent pour nous *. »

I. lle^tc un cloute : bait-ou an juste ce qui est de Saiat-lÎMeuiouJ dans les Mélanges curieux ? D'autre part, on pourrait m'accu^er d'être

l'aut de vivui:. GE.Ns u'esi'uit et nÈvELus 3o3

D'ailleurs, on peut dire de lui que l'amitié a fait toute la douceur de sa vie ; en bon disciple d'Epicure, il lui donnait la préférence sur toutes les vertus, même sur la justice, dont les sévérités ne conviennent pas avec les tendresses de l'amitié: « Qui se pique d'être juste, se sent déjà méchant ami, ou se prépare à l'élre. » C'est donc qu'il mettait le dévouement de personne à personne au-dessus de bien des considérations ; — il voulait aussi qu'il y eût de l'entraînement dans l'amitié : « les réflexions d'une profonde sagesse nous retiennent trop en nous. » Voilà, il faut en convenir, qui ne sent plus du tout son égoïste ; Saint-Evremond a donc connu les voluptés du cœur ; il a compris ce qu'il y a d'abandon généreux, de véritable oubli de soi dans une amitié vivante. 11 a adopté ce mot d'un ancien : « Sans la confiance d'un ami, la félicité du ciel serait ennuyeuse. » Et il se rend ce témoignage qu'il a obtenu la pleine confiance de ses amis, et que l'homme le plus secret qu'il ait connu en sa vie « n'a été plus caché avec les autres que pour s'ouvrir plus complètement avec lui ».

Cela est vrai ; — il se mêle par instants à l'ironie de Saint-Evremond une tendresse contenue, — à son souci de ménager sa volonté, comme disait Montaigne, une tentation de la laisser aller, une chaleur de cœur qui ne peuvent surprendre que ceux qui se plaisent à établir une antinomie entre le cœur et l'esprit. De ce

Icudancioux. .'iainl-Evremond ajoute : « .. CLeichoQs la couiiuodilé du commerce avec tout le monde, et le bien de nos afl'airos avec ceux qui peuvent nous y servir. » Ces indécisions de pensée, à cette époque, sont bien intéressantes.

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que les épanchements de sa sensibilité aient été rares et courts, nous ne conclurions pas qu'il ait manqué de cœur ; — il peut y avoir plus d'émotion dans un mot souriant et courageux que dans toute l'éloquence sentimentale du monde. Mais encore, ce que Saint- Evremond donnait à contenir de sensibilité à son esprit, à son goût délicat des bienséances, n'était pas grand'chosc ; et, naturellement, il ne prêtait pas à ses amis plus de sensibilité qu'il n'en avait lui-même. Le goût était son grand souci ; et il lui paraissait de bon goût de ne pas compliquer sa vie.

Son ami le comte d'Olonne est exilé en 167.1, avec Yineuil, d Effiat et quelques autres, pour avoir tenu quelques discours libres contre le roi. Que lui dit-il ? Le renvoie-t-il à la morale.'* Non, elle est trop méthodique ; et nous savons d'ailleurs qu'il a vécu à l'aventure, et compte mourir de même. Les honnêtes gens u n'ont que l'aire de ses leçons. Ils connaissent le bien par la seule justesse de leur goût ». — « En l'état où vous êtes, il vous convient de vivre pour vous. » Lisez Montaigne si vous voulez ; mais plutôt Lucien, Pétrone, don QaichoUe. Surtout ne tombez pas dans la dévotion sombre. Prenez, si vous croyez le devoir à la bienséance, en tant que disgracié, une contenance mortifiée ' ; j'en ai fait autant ; mais imitez-moi encore, en tirant de vous-même, et du commerce de vos | amis, toute la satisfaction que vous saurez y trouver. Mais savez-vous ce qui tient beaucoup de place dans cette lettre de consolation ;* Ce sont les menus :

i Xc leiul-il pas un peu ici -f .Wl-il pas rcellonicnl souiToit. et ne ;. voiit-il pas épargntn- h l'Ame do son ami une souffrance cpi il connaît ?

l'aht de vivrl. gens d'kspriï et rêveurs 3o5

« N'épargnez aucune dépense pour le vin de Champagne, fussiez-vous à deux cents lieues de Paris... Du mouton tendre et succulent, au veau de bon lait, blanc et délicat ; la volaille de bon suc, moins engraissée que nourrie ; la gelinette de bois est estimable surtout par son excellence... » Le conseil de ne pas résister à la dévotion tendre, si par hasard elle s'offrait, vient un peu plus loin.

Bonne chère ou dévotion, cela revient toujours à la même fin, qui est de tenir son cher moi à l'abri de la souffrance. La religion chrétienne est louée par lui de ce qu'elle épargne aux gens délicats, — non pas aux sensuels, qui ne peuvent accepter sa règle, ■ — les dégoûts et les repentirs. C'est prendre les choses singulièrement. Nous pensions que le repentir était l'état continuel du chrétien. Mais écoutons la suite : « Plus entendue que la philosophie voluptueuse dans la science des plaisirs, plus sage que la philosophie austère dans la science des mœurs, elle épure notre goût pour la délicatesse et nos sentiments pour l'innocence ; ... la seule religion chrétienne apaise ce qu'il y a d'inquiet... » Ne soyons pas dupes. Si Saint- Evremond insiste complaisamment sur la tendresse que le christianisme met dans nos cœurs, c'est pour se donner le plaisir de détourner des controverses religieuses la curiosité des esprits. Le christianisme accommodant qu'il approuve serait, en effet, dégagé de toute chicane dogmatique ; — ce serait la religion naturelle, — une religion de bienveillance et d'indulgence universelle, — d'où l'inquiétude du salut serait bannie, — un quiétisme voluptueux, un art de vivre, où Saint-Evremond serait virhinse.

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Ne nous étonnons pas après cela si Saint-Evremond estime que la plus belle mort de l'antiquité est non pas celle de Caton, — où il trouve « du chagrin, et même de la colère », — ni celle de Socrate, assez indifférent il est vrai, mais encore trop inquiet de sa condition en l'autre vie (« pour tout dire, la mort lui fut un objet considérable »), mais bien celle de Pétrone, la seule « nonchalante ». Il a continué à vivre jusqu'au bout comme à l'ordinaire, comme s'il n'avait pas su qu'il allait mourir : « Il s'est laissé aller aux choses qui le flattaient, et son âme, au point d'une séparation si fâcheuse, était plus touchée de la douceur et de la facilité des vers, que de tous les sentiments des philosophes... C'est pour lui proprement que mourir est cesser de vivre. »

Lui-même Saint-Evremond est mort en sage à 90 ans. Desmaizeaux nous dit qu' « il avait un fond de joie et de bonne humeur qui, au lieu de diminuer dans sa vieillesse, semblait prendre de nouvelles forces ». Il avait tiré de tous les âges de sa vie toutes les joies qu'ils peuvent donner. Il pensait d'ailleurs que tel était le vrai sens de î'épicurlsme; que jamais Epicure n'a voulu recommander à tous les hommes en toute saison la volupté en repos; qu'il est des temps aussi selon lui pour « la volupté en mouvement », et qu'il faut seulement savoir les choisir. Il avait cru prouver, par l'exemple de son heureux tempérament, que la philosophie de l'inconstance et de la diversion est aisée à suivre, avec « un peu de raison ». Et en effet, s'il n'y avait pas des âmes d'une autre qualité que la sienne, on se demande pour qui aurait écrit Pascal. Saint-Evremond, dis-

i.'\nT DE vivriE. GENS d'esprit et hèvelrs So"

ciple très superficiel de Montaigne, est le type de ces liommes distingués, très bien doués, très intelligents, à qui une multitude do plaisirs tient lieu de bonheur, et qui, par instinct et par volonté, demeurent étrangers à toute inquiétude. Le moi n est chez lui ni douloureux ni envahissant ; la culture qu'il se donne tend à émousser l'aiguillon intérieur, les situa lions où il se met ne demandent pas de grands sacrifices ; il a toujours cherché à obliger autrui sans se désobliger lui-même. Il évite de parti pris tout ce qui pourrait le conduire à la vie intérieure ; il retient, sans affectation, tout ce qui peut flatter ce moi délicat et délicieux qui est son compagnon de tcus les instants, et un si aimable compagnon pour les autres. Il n'a jamais vu plus loin que sa joie présente.

Le chevalier de Méré, d'un esprit moins étendu, a peut-être eu l'âme plus vivante. Il y a quelque chose d'impatientant à lire les deux volumes de lettres ^ de ce mondain, qui s'était constitué, auprès des dames surtout, professeur en l'art de vivre ; évidemment il ne faisait pas peu de cas de lui-même, — et il donne franchement dans le pédantisme. Qu'il écrive à M""^ de Lesdigiiières : « Vous me demandez à quoi je passe ma vie, et je veux bien vous le dire comme si vous aviez déjà l'esprit l'ait... » ; qu'il parle du même ton à M""" Ferrand, à M™ de la Bazinière, à M™'^ de Mesmes : nous le lui passons ; et nous admettons avec M. Strowski

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