‹ De Montaigne à VauvenarguesChapitre 66 sur 93 · I. Aitr DE viviui. (;e.n.s uespuit et HEVELKS oII · texte numérisé non relu

I. Aitr DE viviui. (;e.n.s uespuit et HEVELKS oII

ruisseau, et environnée de prés et de fontaines » Dans une jolie lettre à je ne sais quelle grande dame, il se montre perdu en des lieux Sauvages, s'entretenant « dans le Tasse sur les amours de Renaud et d'Armide », et chantant (( je ne sais quoi de triste et de languissant sur un petit Tuorbe que j'avais pour me tenir compagnie ». Etonnez-vous qu'Armide en personne lui apparaisse et le conduise, sur son char attelé de léopards et de panthères, dans la demeure enchantée où elle ne goûte que les plaisirs purs de l'esprit. \' oilà comment le rêveur s'entoure d'images gracieuses, et compose autour de sa vie «sage et recueillie» un décor où la littérature et la réalité se confondent '. Il a pleuré ses amis, — et je crois qu'il prenait malaisément son parti de les voir mourir : « Hélas ! que la mort est une terrible décadence. « Et il soufTrait de ne pouvoir consoler ceux qui restaient. Il est vrai qu'il le prend d'un ton badin avec son ami d'Elbène qui avait failli mourir subrepticement, sans prévenir personne de l'état où il se trouvait ; et il l'en loue, d'une manière qui rappelle encore La Fontaine ^ : « Outre l'embarras de déménager, et donner l'ordre ]ioiir un si grand voyage, c'est bien assez de tout cela, sans être accablé de pleurs et de consolation. » Mais ceci est une lettre de convalescence. D'ailleurs, c'était la mode, en ce milieu de libertins raffinés, de regarder la mort fort tranquillement, et sans réflexions particulières ; l'art de mourir continuait l'art de vivre. Méré nous parle d'un ami qui, sur le point de mourir,

I. Pour le gouruiel, v. Ed. 1G.S2, p. Sa'i-SaG. a. Et Montaigne.

3l2 DE MONTA IGM; A VAU\ E.N AKGUES

ayant déjà pour l'assister le curé de sa paroisse, reçut la visite d'un savant religieux, qui venait l'avertir de se mettre au plus vite en état de jouir de la béatitude éternelle : « Je change d'habitation, dit l'autre, et M. le curé, docteur de Scrbonne, m'aide à déménager, )) Le religieux crut qu'il délirait ; — et le mourant eut tant de joie d'avoir scandalisé ce dévot personnage, qu'il en guérit *. Ne croyons pas que tous les libertins se convertissaient ou mouraient désespérés ; il en est qui restaient gens d'esprit jusqu'au dernier souffle, rien de moins, rien de plus.

Vous savez que tel ne fut pas le cas de La Fontaine. Celui-là avait déhcieusement pratiqué l'art de vivre. Je ne veux pas redire ce qui fut dit cent fois de son égoïsme, et je n'insiste pas sur ce qu'il y eut de sensualité grossière, pour appeler les choses par leur nom. dans son tempérament. On sait assez qu'il ne recherchait pas seulement, au cabaret du Mouton blanc ou à la Pomme de pin, la volupté spirituelle recommandée par Epicure ; autant vaut l'ascétisme stoïcien. Et il l'a fait dire à Psyché, qui donne à deux ingénues la leçon suivante : « Cette félicité languissante n'est pas une chose si souhaitable que votre père se l'imagine : les philosophes la cherchent avec un grand soin, les morts la trouvent sans nulle peine. »

I. Cf. au xviii'' siècle ce mol d'un mourant à »in fâcheux : « Je vous deniaude pardou, jo vais être oljligo de mourir devant vous. v.

l'art de viVRii. gi;ns d'esi'iut i;r i<k\klks 3i3

Ce qui nous intéresse, chez La Fontaine, c'est la vie intérieure d'un homme qui n'a aucune inquiétude morale, aucun souci du surnaiarel, mais qui est un poète. La solitude fut pour lui une source de contentements infinis : non pas la solitude « séparée » de soi même que recommandent les Jansénistes, mais celle où l'on jouit de soi-même et des choses que l'on aime. Saint-Evremond souhaitait que l'on ménageât des lieux de retraite pour les gens que la vie lassait. La Fontaine savait être seul partout, autrement que les pieux ne savent l'être ; il s'échappait sans cesse en lui-même. Cette solitude intérieure ne lui suffisait pas, — car on l'en tirait ' : «• Solitude, où je trouve une douceur secrète, — Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais, — Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais t* — Oh ! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles ? »

La Fontaine est un homme pour qui le monde extérieur n'existe que s'il s'accorde avec sa rêverie. De là ses distractions fameuses. Il y a du brahmane et du fakir chez lui. Sa vie n'a été, au point de vue des autres, une distraction perpétuelle, que parce qu'elle était, pour lui, une contemplation non interrompue, ou qui n'aurait pas voulu l'être. Il avait naturellement l'art de tirer de toutes choses la meilleure essence, et de se l'approprier. Nulle complication en cela ; nul dédoublement. On hésite à dire qu'il ait été victime de cette libido sentiendi que dénonçait Pascal, et qui est moins la passion de jouir, que la curiosité d'éprouver, — vice de l'esprit plutôt

Page 1