I. Fables, W, 'a
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que des sens. L'abus de la culture intellectuelle mène à cette perversité, qui est aussi une impuissance. La Fontaine n'a pas connu cela ; il n'a jamais été blasé, il n'a jamais raisonné sur la volupté ; ce n'était pas un réflécbi, c'était un rêveur. Et le prestige, l'ensorcellement de la rêverie était si fort sur lui, qu'ils endormaient le sens moral. Ceux qui le voyaient vivre en subissaient quelque chose. Ils ne se décidaient pas à prendre ses fautes au sérieux, quand même elles crevaient les yeux d'évidence.
Lui-même vit dans un enchantement, un émerveillement de la beauté, surtout de la grâce des choses, de ces innombrables choses parmi lesquelles les gens actifs. — les vrais distraits ceux-là ! — vivent indifféremment, et dont il serait si aisé, pour peu qu'on y fût attentif et qu'on se soumit à elles, tout en les choisissant finement, de faire une perpétuelle volupté : (( J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique, — La ville et la campagne, enfin tout ; il n'est rien — Qui ne me soit souverain bien, — jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique ! » Qu'on essaye de le troubler, ce poète ! Il ne se flatte pas d'être maître de lui, d'être indifférent aux choses qui ne dépendent pas de lui. Tout dépend de lui, et il dépend de tout. Mais il a l'esprit si heureux, si doux, la rêverie si caressante, il a un instinct d'embellissement si profond, et de si heureuses distractions pour tout ce qui le blesse, qu'il n'a peur de rien. Ce n'est pas lui qui le dit : cela sentirait le déclamateur, et il ne faut pas défier les choses. Mais il le fait dire. Et comme il évite l'effort ! Non l'effort de l'artiste, qui poursuit la perfection, pour se satisfaire lui-même, et parce qu'a-
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près tout, le travail est comme une rêverie plus concentrée et plus agissante; — mais il fuit les efforts d'ambition. — il suit les détours errants de la volupté : (( Je suis chose Iéi?èreet vole à tout sujet. — Je vais de fleur en fleur et d'objet eu objet. » — « Se coucher sur des fleurs, respirer leur haleine. — Ecouter en rêvant le bruit d'une fontaine », « pensers amusants », (( vagues entretiens », profondes délices du sommeil ; il dira phis tard (en i684) ' qu'il n'a vécu que d'ombres et de chimères. Il est épicurien, parce que l'écoulement des choses éphémères qui nous baignent est doux à sentir autour de soi ; il est platonicien, parce que l'intelligence trouve du bonheur à contempler les idées souveraines, qu'elle élabore en sublimant la beauté des choses matérielles, et qui renvoient à ces choses un reflet de leur inaccessible beauté. Son esprit souhaitait toujours plus de perfection, mais il la souhaitait sans impatience et sans illusion, car il savait (Psyché, -jli) que si l'homme n'avait plus rien à souhaiter, il s'ennuierait. Plus tard, il y aura des intelligences curieuses et désenchantées, passionnées et dédaigneuses ; celle de La Fontaine, curieux sans trouble, l'est aussi sans déception.
Il était gai, et il mêlait la gaieté aux choses les plus sérieuses, même aux plus tristes : « C'est un défaut dont je ne me saurais corriger, quelque peine que j'y apporte. » C'était comme une gaieté d'innocence, — où il y eut de la malice, mais aussi de la tendresse, et qui s'accommodait très bien de
I. Disc, à M™e de la Sablière, iu à rAcadémie le jour où il y fut reçu, 3 mal lOS'i.
3l6 UE MONTAIGNE A VAUVEN ARGUES
la pitié pour les maux humains. Je ne songe pas seulement à sa tendresse pour ses amis (vous vous souvenez des Deux Amis ; on n'a rien dit de plus pénétrant et de plus joli sur l'amitié que les derniers vers de cette fable) ; La Fontaine, qui aimait la vie cachée, a bien regardé l'amitié comme la vertu qui inspire le dévouement, et comme le charme qui crée pour | nous un petit monde aimable et retiré, au milieu du vaste monde où la souffrance et l'envie nous ressaisissent. Mais il a vu au delà ; la pitié pour les malheureux était l'hôtesse toujours accueillie de sa vie intérieure. Ses fables le prouvent ; et ce qui le prouve encore, c'est la manière dont il a parlé d'elle dans Psyché. Ariste-Boileau soutient contre Gélaste- Chapelle que le plaisir du rire ne peut être mis en comparaison avec celui de la pitié, « la pitié qui est un ravissement, une extase ». — « Nous voici retombés dans le platonisme », réplique Gélaste. Et Ariste : « Je répondrai que les mortels sont mortels quand ils pleurent de leurs douleurs ; mais quand ils pleurent des douleurs d'autrui, ce sont proprement des dieux. » Et Ariste prouve qu'il n'est pas de volupté supérieure à la pitié, tandis que Polyphile- La Fontaine l'écoute « avec beaucoup de silence et d'attention' ». — Tout ceci est dit pour prouver que la tragédie nous donne bien plus de plaisir que la comédie. Mais quand Ariste soutient que notre compassion pour les maux d'autrui nous détourne de nos propres maux, tandis que la comédie « nous faisant laisser notre mélancolie à la porte, nous la rend lors- j
I. « .\ous i-coiilc 1), (tii le lo\te. 11 écoule .iiissi GéLinilo.
F.'aRT OE vivre, gens d'esprit et RÊVEUR'; 3 [7
que nous sortons », La Fontaine ne lui fait-il pas dire quelque chose qui dépasse la pitié littéraire ? Luimême, assurément, goûte ce tendre mouvement de cœur, « le plus agréable de tous ».
Mais encore cette pitié n'alla point jusqu'à l'inquiétude. Le trouble parut dans la vie intérieure de La Fontaine lorsqu'il se sentit vieillir : et ce fut l'inquiétude du salut, — que ni Saint-Evremond ni le chevalier de Méré n'avaient connue. Il n'avait peutêtre pas à revenir de si loin qu'il paraît pour faire pénitence, s'il est vrai qu'il « n'avait jamais été impie par principe, mais qu'il avait vécu dans une prodigieuse indolence sur la religion comme sur le resle ». Pénitent, il demeura conforme à lui-même, par la préférence qu'il donna, sur la charité active, à la piété contemplative. Dans la fable du Jage arbitre, dont le sujet est tiré des Vies des Pères du désert *, d'Arnauld d'Andilly, c'est au solitaire qu'il donne raison, contre le juge arbitre et l'hospitalier : a Apprendre à se connaître est le premier des soins, — qu'impose à tous mortels la majesté suprême. »
Voilà donc des exemples de gens qui se sont divertis, n'en déplaise à Pascal. En France du moins, je ne vois pas que Montaigne ait fait école de tristesse : je dis en France, parce qu'en Angleterre Montaigne a eu au moins un descendant spirituel, ce Thomas Browne, auteur de la Relifjio inedici, dont M. Texte a si bien parlé-, et qui fut si profondément préoccupé
I. V. les détails dans l'édit. Bertliel, p. 5i() et suiv. 3. Eludes (U lilljrnlnre européenne.
3l8 I>E MONTAIOr A V AU VE^ ARGl ES
du mystère de la personne humaine, si troublé par « les ténèbres qui environnaient son moi ». Son livre était connu à Paris en i644, dans une traduction latine. Gui-Patin y trouvait « d'étranges et ravissantes pensées. » La traduction française fut faite en 1668, et je n'ai pu encore en suivre l'histoire, qui n'a jamais été faite. Je n'ai pu davantage me procurer le Traité de la Mélancolie de la Mesnardière (i635), ni son Caractère élégiaque (i64o), qui nous apporteraient peut-être des indications sur la parenté de la mélancolie et du scepticisme au xvii* siècle.
iSicole, qui avait vu des esprits attristés par un long commerce avec eux-mêmes \^^ il y a, disait-il, des esprits qui sont douloureux partout »), mais nullement troublés du sentiment de leur néant humain, pensait, expérience faite, que Pascal s'était trompé : « Le plaisir de l'âme, disait-il, consiste à penser, et à penser vivement et agréablement. » Ceux qui savent penser toujours ainsi ne s'ennuient jamais, — et ceux qui s'ennuient ne vont pas plus loin que l'ennui. Le tort de Pascal a été de confondre l'ennui et la tristesse chrétienne.
Je crois que Pascal et iSicole ont raison tous les deux. Tout dépend de la qualité de l'àme qui sennuie. Il y a des esprits qui sortent de l'ennui, ou qui l'évitent, qui s'y dérobent par l'amusement, — d'autres s'y enlisent, — d'autres reçoivent de l'ennui et de la mélancolie, qui s'y joint, une si violente secousse, qu'ils s'en arrachent renouvelés.
Mais ce qui frappe le plus, c'est combien ces hommes qui songent tant au bonheur de leur moi, ont des personnalités moins fortes, moins tranchées