I. AUT DE VIVRE. GENS DESPRIT ET HÈVELItS SlQ
que ceux qui ne songent qu'à le sacrifier. Saint-Cyran disait (I qu'on ne saurait mieux définir la grâce en abrégé, que de dire que c'est un empire et une souveraineté sur toutes les choses du monde ». Ln Saint- Cyran, un Lemaistre de Sacy, une mère Angélique, un Pascal, ce sont des Ames dominatrices, puissantes, concentrées, — mais qui n'aspirent qu'à se donner. La conscience du moi est d'autant plus forte chez elles, qu'entre elles et Dieu elles n'admettent aucun intermédiaire : elles en appellent constamment à Dieu du jugement des hommes. Lorsque Pascal dépouille le moi humain de tous les vêtements sociaux, il l'humilie devant Dieu, mais comme il le rend fier et intraitable devant les hommes î Sans doute, il nous dit qu'en tout ce qui ne concerne pas Dieu, il faut nous incliner devant la tradition, l'œuvre ancienne et commune de notre espèce : mais il nous dit aussi que cette tradition est absurde. Au contraire, Saint- Evremond me laisse croire que la tradition peut se perfectionner, que les hommes peuvent avancer dans l'organisation du bonheur commun ; il vaut la peine, pour lui, de préparer une vie meilleure pour ceux qui viendront après nous. — Oui, mais d'autre part, tout en me disant que je reçois mon être de la société qui m'entoure, de mes pareils auxquels m'unissent d'innombrables relations, sans lesquelles je ne serais plus rien. Saint-Evremond m'incline surtout à jouir de la vie. Il caresse mon égoïsme, tout en endormant l'ambition de ces grands efforts moraux d'où sort une personnalité forte. Au contraire, le Jansénisme, qui traque l'égoïsme, crée de fortes volontés, des vies intérieures frémissantes, intenses, dont le souvenir
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enrichit le patrimoine moral des hommes ; il faut de ces personnahtés d'exception pour que l'humanité avance dans la conscience d'elle-même. Un Pascal, seul devant Dieu, sentant le monde distinct qu'est son moi touché par la grâce, crée des sentiments qui appartiendront désormais, à quelque degré, à toute conscience vivante ; — un Montaigne, seul devant luimême et cherchant sa maîtresse forme, en avait fait autant. En morale comme en art, il est vain de dire que tout est d'origine sociale : ce sont les fortes individualités qui sont créatrices.
La prochaine fois j'étudierai la vie intérieure dans la Princesse de Clèvesde M™'^ de La Fayette. Elle nous conduira à Fénelon.
l'ame daxs la Princesse de Clèves.
Lorsque parut, en 1678, la Princesse de Clèves, toutes les grandes conceptions morales, le quiétisme excepté, qui modelèrent les ûmes au xvii^ siècle, avaient produit leur etTet. La question qui préoccupe le plus les esprits réfléchis, ceux qui se tournent vers les choses intérieures, c'est celle de la liberté morale. Le Jansénisme, les Maximes de La Rochefoucauld : deux attitudes très inégalement sérieuses, deux solutions dignes d'une très inégale considération, mais qui, l'une et l'autre, inquiètent les âmes de la même manière : les protestations qui s'élèvent contre la doctrine de la prédestination sont exactement celles que les honnêtes gens font entendre contre le déterminisme et le pessimisme de La Rochefoucauld. On ne peut admettre que le moi humain soit si laid et si esclave. De belles âmes réclament en sa faveur, en faveur des vertus humaines ; elles sont effrayées du danger qu'il y aurait à laisser croire à tant de gens que nul ne peut se flatter d'être l'artisan de sa destinée morale, — et scandalisées que des esprits rudoyants aient abusé de leur force et de leur subtilité pour nier la beauté intérieure, et cette élégance morale, si chère aux cœurs bien nés. Les
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premières œuvres de Malebraficlic (1674, Recherche de la vérité ; 1677, Conversations métaphysiques et chrétiennes) ont renouvelé l'inquiétude. Le refuge, on le trouve, si on peut, en l'orthodoxie catholique, si soigneuse toujours de sauvegarder la liberté, pour maintenir le sentiment de la responsabilité (et non pas seulement de la culpabilité) ; on le trouve aussi, que l'on soit incrédule ou croyant, dans la dévotion à un idéal d'origine littéraire, qui s'accorde plus ou moins bien avec le fond de chacun, mais qui a pour mérite de satisfaire à ce besoin d'admiration, dont il est bien curieux de constater la vie indépendante, ou la survivance, chez des esprits d'ailleurs très déçus de l'humanité, et fort soucieux de n'être pas dupes, ou très habitués à chercher hors de l'humanité et au-dessus d'elle les valeurs morales suprêmes. Je veux parler de l'idéalisme cornélien. Vous savez qu'en 1678, Racine a fait représenter toutes ses tragédies profanes. Corneille garde, parmi les honnêtes gens, une multitude de tenants intrépides. Un Saint-Evremond et une M"'- de Sévigné s'accordent pour reprocher à Racine de ne savoir pas traiter les grands sentiments, d'être seulement l'anatomiste du cœur humain. La distinction qu'on fait entre eux, c'est à peu près celle que Stendhal fera, en 1828, entre Platon et Condillac : l'un est un rêveur, l'autre un chirurgien. Or ces gens qui se retrouvent si positifs dans la vie réelle ne veulent pas qu'on les prive de leur rêve moral : cela fait {)artie d'eux. Saint-Evremond dit que Racine a fait œuvre de philosophe, non de poète ; — et M™^ de Sévigné a beau se nourrir de saint Augustin, elle a beau trouver qu'il n'y a rien au-dessus du Traité de
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la prédestinalion, elle se plonge avec délices dans son vieux Corneille, qui a créé, pour la gloire de la liberté et de la parfaite clarté intérieures, des personnages presque surhumains. Mais que dis-je ? D'après l'abbé de Longuerue, La Rochefoucauld lui-même, ce chercheur de tares, « tous les après-midis, s'assemblait avec Segrais chez M"* de La Fayette, et on y faisait une lecture de VAstrée ».
M™" de La Fayette a vécu parmi ces pensées contradictoires, parmi ces antagonismes d'idées, qui se posent nettement, désormais, devant toute âme attentive. On les avait ignorés autrefois ; nous avons vu que pendant longtemps des croyances qui, dans leur fond, sont inconciliables, avaient pu s'accorder dans la vie intérieure de beaucoup de gens, qui leur demandaient ce qu'elles avaient à la fois de pacifiant et de stimulant : l'empire que les sagesses profanes avaient sur la conduite ne semblait pas usurper sur l'autorité du christianisme. En toute doctrine, on cherchait uniquement ce qui peut persuader l'homme d'avoir confiance en lui : quelle que fût la source des raisons de croire en la beauté de l'âme humaine, toutes étaient bonnes, puisqu'elles étaient efficaces. Depuis qu'un nouvel effort de christianisme total, sous la forme du Jansénisme, a fait comprendre l'inutilité de la Rédemption dans l'hypothèse d'une humanité par ellemême vertueuse, on ne peut plus si aisément admettre le voisinage du stoïcisme, ou de l'idéalisme sous toutes ses formes dérivées, et du christianisme. Les esprits qui pensent se sentent divisés : plus intense en devient leur vie intérieure. De cela, est-il passé quelque chose dans la Princesse de Clèves ? Est-
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ce un chef-d'œuvre en retard, une suprême manifestation de lidéalisme cornélien, — ou paraît-il en cette œuvre d'une femme qui a passé la quarantaine, qui a beaucoup vécu et beaucoup médité, un peu du trouble qui étreignait vers 1680 tant de consciences délicates et avivées par l'analyse? C'est la question que je veux essayer de résoudre par l'élude du roman ; ensuite seulement, et pour complément de clarté, je dirai ce qu'était M'^^ de La Fayette.
Je n'ai pas à m'occuper de ce qui constitue, en la Princesse de Clèves, le roman historique. M"* de La Fayette, qui en prend d'ailleurs si largement à son aise avec la réalité de l'histoire, n a aucunement essayé de peindre la nuance précise des mœurs ni des caractères à la cour de Henri IL Nous pouvons, et même nous devons traiter ses personnages comme ses contemporains. L'histoire de M™^ de Clèves, c'est celle d'une grande dame à la cour de Louis XIV.
Nous la voyons d'abord jeune fille, et il est très important de savoir si dès lors elle a une personnalité très défmie. Or, ce que M"^® de La Fayette nous apprend avec le plus de complaisance, c est l'éducation excellente que M"* de Chartres a reçue d'une mère « dont la vertu et le mérite étaient extraordinaires ». Sans user de la discrétion habituelle au style de M""" do La Fayette (mais je n'ai pas, pour l'instant, à vous faire goûter cette discrétion, qui est exquise), — on peut dire que M'"' de Chartres a fait l'àme-de sa fdle. M"*^ de Chartres ne connaît du monde que ce que sa
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mère lui en a fait voir, et comme elle le lui a fait voir. Et ce n'est pas si peu de chose, en un sens ; car, bien loin de l'élever dans la sainte ignorance du mal, M*"® de Chartres lui a fait pressentir tous les pièges qui, dans un monde corrompu, peuvent être tendus à une femme ; elle lui a peint les hommes comme trompeurs, infidèles ; elle oppose les malheurs domestiques d'une femme imprudente à la félicité tranquille et à l'estime éclatante dont jouit une femme vertueuse, qui a « de la beauté et de la naissance ». ^jme jg Chartres est une moraliste ; elle voit la vie simplement, droitement : aimer son mari et eu être aimée, voilà le programme d'une existence complète ; et il ne semble pas qu'il y ait à cela de difficulté. Mais aussi, prenons-y garde, bien que M'"*' de La Fayette ne le dise qu'en passant : elle enseigne à sa fille que la vertu ne se peut conserver que par a une extrême défiance de soi-même ».
Le résultat, c'est, en première apparence, une jeune fille parfaitement élevée (Valincour dira, avec une ironie qui manque, sur ce point, d'intelligence, « une Agnès ))), que certaines ouvertures sur la possibilité du mal n'ont aucunement troublée, n'ont pas rendue curieuse de savoir un peu ce qu'est ce mal, qui s'en remet absolument sur sa mère du soin de sa conduite, — qui ne doute pas qu'en observant les bienséances, on est toujours sûr de ne point quitter la vertu d'un pas ; très sincère et parfaitement froide, mais d'une sincérité limpide, charmante ; elle n'imagine pas que dans une conscience aussi bien réglée que la sienne, le moindre trouble puisse jamais s'élever. Au total, elle croit se connaître sans réserve, et pour toujours :
SaÔ riE MONTAIOK A VAUVENARGUES
la vérité est qu'elle s'ignore complètement. Qu'un accident vienne déranger le programme selon lequel sa mère a établi sa vie : elle trouvera dans sa conscience un point fixe, l'intuition de l'honneur, le sentiment absolu de sa gloire ; et pour se défendre contre l'insinuation de mal, elle trouvera cette arme : la défiance de soi-même.
Or cet accident (qui va régir sa destinée, et grâce auquel la valeur de sou éducation morale sera jugée) se produit tout de suite. Elle épouse un parfait gentilhomme, violemment épris d'elle, et la voilà devenue la princesse de Clèves ; mais elle n'aime pas son mari ! et elle rencontre le duc de Nemours, qui l'aime du premier coup, et qu'elle aime.
Imaginez une conscience qui se surveille, qui est très en garde contre elle-même, qui perpétuellement se compare à un idéal de convenance : c'est sur ce modèle que M™" de Chartres a formé sa fille. Cependant, pour une fois, la défiance de soi n'a pas fait son office. Et pour la première fois, la princesse de Clèves, qui n'est encore coupable que d'une inclination à peine sensible, manque de sincérité. Le premier jour qu'elle avait vu le duc. elle se rendait encore si peu compte d'elle-même, qu'elle l'avait loué devant sa mère, « d'un certain air » qui avait donné à penser à M"*" de Chartres. Et celle-ci (suivant son système, qui est d'instruire toujours sa fille du train des choses, en devançant un peu la connaissance qu'elle en prend toute seule, comme si la révélation graduelle de ce qu'il y a de vil et d'extravagant dans les passions humaines devait dissuader une âme pure, mais tentée, de se risquer un pou plus loin à rcxpériencc du
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mal), M"" de Chartres donc, inquiète de l'état où elle voit sa fille, a cru bien faire en lui contant sur la duchesse de Valentinois (Diane de Poitiers), certaines choses qui vont assez profondément dans les abîmes du cœur. La princesse a là-dessus un bien joli mot, où se trahit sa disposition secrète, imperceptible, à une curiosité qui n'est plus toute ingénue : « Je ne sais, ma fille, lui disait sa mère, si vous ne trouverez point que je vous ai plus appris de choses que vous n'aviez envie d'en savoir... — Je suis très éloignée, ^ladame, de faire aucune plainte, répondit ^I™*" de Clèves, et sans la peur de vous importuner, je vous demanderais encore plusieurs circonstances que j'ignore. »
Tant est que, pour la première fois, « elle ne se trouva pas la même disposition à dire à sa mère ce qu'elle pensait des sentiments o de M. de Nemours, « qu'elle avait eue à lui parler » de ses autres adorateurs. Si elle l'avait fait, le roman aurait pris un tout autre tour ; M"" de La Fayette n'a pas voulu pousser l'analyse d'une amitié et d'une intimité morale entre mère et fille si loin qu'elle eut été, pour une moitié, l'intérêt du roman. M""^ de Clèves aime sa mère d'un amour où il entre encore trop de bienséance pour que son âme en soit pénétrée. Le soutien d'une vie intérieure, l'aide d'une conscience désemparée, n'est-ce pas quelquefois l'image d'un être que nous avons beaucoup aimé, et auquel nous reportons silencieusement tout ce qui nous arrive sous les regards indifférents ou ennemis des hommes, comme au seul témoin qui puisse nous comprendre et nous juger .^ C'est comme une conscience plus fine au dedans de
SaS DE MONTA ;g\!-, a VALVEXAUGL'ES
notre conscience ordinaire. Nous sentons que telle de nos actions, méconnue, lui aurait plu, que telle autre, louée autour de nous, aurait reçu son blâme caché. On ne peut dire que M"" de Chartres soit pour sa fille ce témoin intérieur. Faut-il en accuser ce perpétuel souci de la tenue qui fait que, mourante, après avoir éclairé sa fille sur l'état de son âme et l'avoir conjurée d'être forte, elle la prie de se retirer de peur de trop s'attendrir ? Si des effusions excessives banalisent et profanent l'intimité, si peu que ce soit de raideur la tue. Je ne sais si M""" de La Fayette pouvait imaginer plus de simplicité dans les relations d'une mère et d'une fille. Tout le rôle de M™* de Glèves consiste à éclairer sa fille.
Car elle croit qu'y voir clair en soi, c'est être assuré de toute sa force ; qu'un sentiment avoué est plus aisé à vaincre qu'un sentiment obscur. Est-ce vrai ? Vous vous souvenez que Renan, à peine conscient encore de la gravité de ses doutes religieux, fut illuminé par la parole soudaine d'un de ses maîtres : « Vous (Hes incroyant. » Il est possible que lui-même s'en (Vit avisé plus tard. — Mais lorsque la princesse de Clèves reconnaît, dans l'esprit clairvoyant de sa mère, une vérité qu'elle» n'avait encore osé s'avouer à ellemême », elle éprouve une inexprimable douleur. Elle a peur d'elle-même. Il semble que l'expression de ce sentiment dont elle a honte lui donne une réalité, il laquelle, dans le fond de son âme, elle ne consent pas. Peut-être une mère plus adroite, moins entière, ou plus fine sur le chapitre de la sincérité, voyant le danger de sa fille, eût essayé de l'en divertir, au lieu de le lui montrer si pressant, si effrayant.
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Les maîtres de la vie spirituelle nous disent bien de tirer nos ennemis intérieurs au plein jour de notre conscience pour les vaincre ; rien qui endolorisse et débilite l'âme comme une souffrance sourde et équivoque. Mais ils nous disent aussi de le prendre en douceur avec eux, de ne pas les violenter, de ne point en faire d'effrayants fantômes : bon précepte pour les scrupuleux, qui s'en veulent autant de la première tentation de mal faire que s'ils étaient allés jusqu'au bout du mal. M™^ de Clèves est une scrupuleuse, et sa mère, son impérieuse mère, croit avoir fait une belle déclaration à sa fille, quand elle lui a dit : « Je ne suis plus en état de me servir de votre sincérité pour vous conduire. » Là-dessus, elle meurt, laissant sa fille à sa propre conduite, éclairée, et non rassurée, défiante d'elle-même, sans aucune habitude de se régir. Etonnons-nous après cela que la lucidité de M""" de C lèves ne lui serve de rien contre sa passion ! Il paraît bien que iM™" de Chartres n'avait point assez lu saint François de Sales.
Et maintenant que M""" de Clèves est seule (elle l'est bien réellement ; elle a pu être dominée par sa mère vivante : le souvenir de sa mère morte ne lui est pas d'un secours réel dans sa vie profonde), la question est celle-ci : va-t-elle trouver en elle la force de conformer sa vie à son idéal P Réduite à elle seule, se découvrant elle-même, dans les faiblesses involontaires de son cœur, dans sa souffrance, dans les aspirations de sa volonté, va-t-elle devenir plus forte, plus riche et plus maîtresse de soi qu'elle ne l'était avant d'avoir entrevu la possibilité du mal ? C'est tout le sujet du roman.
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Ce que pense M*"^ de La Fayette, c'est qu'une âme touchée par la passion ne peut en être guérie qu'après en avoir éprouvé toute la violence ; la destinée de M""" de Clèves, c'est daimer M. de Nemours ; elle pourra s'en distraire, se faire illusion, croire qu'elle a brisé l'espèce d'enchantement qui tient sa liberté captive ; elle se trompe. Elle ne cessera de l'aimer que le jour où la passion aura épuisé sa force. — Mais M""* de La Fayette croit aussi que, au-dessus de cette partie involontaire de nous-mêmes, vouée au désordre et à la douleur, il en est une, la raison, qui peut régir, non pas nos sentiments, mais notre conduite, et organiser notre personnalité, celle que nous reconnaissons pour nôtre, — et qui peut finir par exercer sur tout notre être un empire absolu. Enfin elle croit que, dans la possession de celte personnalité raisonnable, ou plutôt d'abord dans sa lente et douloureuse élaboration, nous sommes constamment troublés par le tumulte des passions, qui ne meurent qu'après s'être épuisées à nous faire soulîrir.
M""^ de Clèves, toute à son chagrin de fille, croit que son amour est effacé. Mais la dauphine lui dit un jour que M. de iSemours est très changé ; qu'il néglige toutes les vues de fortune, que ce grand seigneur si brillant, si dégagé à qui nul cœur ne résistait, laisse voir dans sa tristesse qu'il a enfin rencontré une insensible. Aussitôt la pitié ranime en M°"^ de Clèves l'amour qu'elle croyait mort. Elle s'é-