‹ De Montaigne à VauvenarguesChapitre 69 sur 93 · I. A.MK 1JA^S (( I..\ PUiNCESSK DK CLEVES · texte numérisé non relu

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tait crue assez forte pour le revoir, et, le revoyant, elle ne sent plus que sa faiblesse. Elle craint la fragilité de son cœur, et elle en ahonte. Rigoureuse et tendre, elle a de la parfaite harmonie morale un sentiment si exigeant, que le mouvement le plus secret de sa sensibilité, surpris par la diligente attention de sa pensée, lui apparaît aussitôt comme une déchéance. Elle fortifie sa volonté, elle évite M. de Nemours ; mais il suffit d'une distraction de sa volonté pour que le sentiment reprenne un nouvel avantage. C'est en vain qu'elle a résolu de quitter la chambre de son mari, chaque fois que le duc y entre : « Il y avait trop longtemps qu'elle ne l'avait vu, pour se résoudre à ne le voir pas. » De degrés en degrés, avec une continuité d'analyse tellement ténue qu'à peine nous semble-t-elle avancer, M"^ de La Fayette décrit l'invasion de la passion. La sincérité mcme, la candeur de la princesse sont contre elle. Une autre, un peu coquette, serait un peu comédienne ; elle saurait dissimuler ; elle se donnerait l'air de la parfaite indifférence, — L'horreur du mensonge, qui rend insupportable déjà à M"^ de Clèves le secret de son amour, et qui déjà lui inspire l'envie de tout dire à son mari, la rend inexperte à ce manège de froideur sous lequel une femme moins scrupuleuse aurait pu cacher son trouble. « Il lui échappait de certaines choses qui partaient d'un premier mouvement, qui faisait juger (au duc de Nemours) qu'il ne lui était pas indifférent. » Et ceci même est à considérer ; il y a par trop d'inégalité dans la lutte. M. de Nemours est pleind'expérience : - lui, n'en est pas à sa première aventure ; il voit autant d'aveux ingénument déguisés sousles efforts

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qu'elle fait pour se dérober à lui. Elle refuse de le recevoir ? Cette « marque de froideur, en un temps où elle peut avoir de la jalousie, ne lui paraît pas d'un mauvais augure». Elle lui témoigne de l'aigreur? Il en conçoit « le plus sensible plaisir qu'il ait jamais eu ». Enfin, la contrainte même qu'elle exerce sur ses émotions leur donne plus de force ; le cœur a ses revanches, d'autant plus soudaines et plus impérieuses qu'il a été tenu sous une contrainte plus dure. On croit alors ne lui faire qu une concession, on ne se rend plus compte qu'au secret de soi-même il a déjà tout pris.

La morale des bienséances est bien faible contre les ruses du cœur. M'"*" de Clèves a vu le duc prendre son portrait. Le lui demandera-t-elle ? publiquement ? « C'était apprcndreàtout le monde le sentiment que ce prince avait pour elle, et en le lui demandant en particulier, c'était quasi l'engager à lui parler de sa passion. Enfin elle jugea qu'il valait mieux le lui laisser, et elle fut bien aise de lui accorder une faveur qu'elle lui pouvait faire sans qu'il sût même quelle la lui faisait. » Elle se croit donc en repos. Mais comme elle est lucide après coup ! Ainsi donc, il faut que le sentiment ait triomphé d'abord, pour ^ que l'esprit voie clairement. La conscience nous est | donnée non pour nous conduire, mais pour nous en- ' seiguer que notre cœur nous a trahis. M""^ de Clèves s'effraye de ce qu'elle a fait en laissant prendre ce portrait ; élevée à se défier infiniment d'elle-même, elle se voit incapable dvya de maîtriser « ses paroles et son visage » ; elle ne peut être eu sûreté que dans §{ la solitude, d'où son mari l'a retirée une première

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fois, OÙ il redoute de la voir encore s'ensevelir. Tout conspire pour la faire demeurer dans cette cour où les conversations galantes, les intrigues sentimentales entretiennent une atmosphère de mollesse et de séduction. Le pire est que son secret lui échappe : elle n'a pu cacher sa frayeur un jour que le duc est tombé de cheval ; et ce lui est une grande douleur, en ce monde oisif où l'amour est la grande affaire et où les moindres indices du sentiment sont épiés avec une curiosité frivole ou intéressée, de n'avoir pas su garder pour elle le mystère d'une tendresse dont elle a honte.

Pourtant, il lui reste à connaître une douleur plus cruelle : celle de la jalousie. Une lettre d'amour a été trouvée par terre au Jeu de Paume. On la croit adressée à Nemours. Le dauphin la donne à lire à la princesse de Clèves. C'est ici que le conflit des sentiments réfléchis et des mouvements inconscients se précise. La princesse est étonnée de tant souffrir ; c'est la première fois qu'elle éprouve une pareille torture : confusion, angoisse, aigreur. Elle essaye de se ressaissir ; et elle essaye de se convaincre qu'il n'est rien, en ce qu'elle ressent, de contraire à sa dignité : oui, si ellesouffre tant d'apprendre que M. de jNemours aime une autre femme, c'est qu'aujourd'hui même son émotion, en le croyant blessé, a laissé voir qu'elle l'aimait. Voilà comment elle veut s'expliquer son trouble Elle donne à son chagrin une figure qui lui plaît, sur laquelle elle reconnaît la physionomie de son âme ; en cela, elle se trompe : « et ce mal qu'elle trouvait si insupportable, était la jalousie avec toutes les horreurs dont elle peut être accompagnée ». Mais ce n'est

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pas tout encore ; le privilège de ces âmes délicates, c'est de souffrir non seulement des peines violentes, de celles qui affligent l'humanité vulgaire, et qui ne sont aucunement adoucies pour elles, — c'est non seulement de trouver en elles des souffrances dont elles rougissent, mais de s'inventer des tristesses plus raffinées, qui se surajoutent aux autres. Dansl'horreur que la princesse s'inspire à elle-même, elle ne hait pas la rivale qu'elle croit aimée ; elle se juge au-dessous d'elle : « elle lui trouve plus de courage qu'elle ne s'en trouve à ellemême ». Toujours portée à se diminuer, elle est bien loin de se savoir gré d'avoir au moins été simple et franche ; — ce qu'il y a de raffinement, de perversité dans la lettre de cette femme coupable et trompée qui, pressentant l'abandon de son amant l'a devancé elle-même en feignant l'indifférence, a piqué son amour-propre, l'a ramené vers elle, plus passionné et plus obéissant que jamais, et, sa victoire bien assurée, sa vengeance rendue certaine, le quitte froidement en se réjouissant de la peine qu'elle va lui faire, — cette complication dépravée pourrait donner du dégoût à une femme sincère comme l'est M"" de Clèves : mais cela, elle ne songe pas à le voir : car il en ressortirait une comparaison avantageuse pour elle. Elle envie seulement à cette femme « la force qu'elle avait eue de cacher ses sentiments à M. de Nemours ».

Mais enfin, cette fameuse lettre ne s'adressait pas à Nemours, et M'"" de Clèves va le savoir. Ici M™" de La Fayette a employé un subterfuge romanesque. Supposez que, par un étrange imbroglio, M™'" de Clèves se trouve mise dans l'obligation de refaire elle-même tant bien que mal, de mémoire, cette subtile confes-

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sion où la tendresse dupée et la rouerie la mieux alambiquée fout un mélange des plus rares ; et supposez que pour établir ce ^louble elle ait pour complice M. de Nemours lui-même, sous les yeux d'un mari qui ne soupçonne rien encore. Pour la première fois, ils sont longtemps ensemble; et vous imaginez le chemin que font leurs esprits sur un pareil thème. Rien de plus piquant, — rien de plus dangereux. C'est comme une entente qui se fait entre eux, ils sont dans la même confidence, ils ont un secret commun ; et « cet air de mystère » n'est point « d'un médiocre charme » pour l'un ni pour l'autre. Cette fois encore, M™^ de Clèves ne retrouve qu'après coup sa lucidité : « M"" de Clèves demeura seule, et sitôt qu'elle ne fut plus soutenue par cette joie que donne la présence de ce que l'on aime, elle revint comme d'un songe, et regarda avec étonnement la prodigieuse différence de l'état où elle était le soir, d'avec celui où elle se trouvait alors. » Comme toujours, elle s'exagère la gravité de ce qui est arrivé. Si elle était clémente pour elle-même, elle se reprocherait d'avoir cédé à un enivrement d'esprit ; mais il faudrait d'abord qu'elle fût plus spirituelle que tendre. Or, ce qu'elle sait bien^ c'est qu'elle devait à sa tendresse tout son esprit ; elle qui regardait comme u un crime » , la veille, de laisser voir de la compassion à M. de Nemours, après avoir laissé paraître aussi de la jalousie, elle n'a pas su lui cacher sa joie, en apprenant que la lettre n'était pas à lui. « Elle ne se reconnaissait plus elle-même. » Mais il est un scrupule qu'elle n'a pas; parmi les sentiments de confusion qu'elle éprouve, elle fait place à la honte « de paraître si peu digne

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d'estime aux yeux même de son amant ». Ainsi, au moment où elle se sent coupable envers son mari, elle se préoccupe autant de ce qu'a dû penser M. de Nemours. Mais encore, tout cela serait dans l'ordre des sentiments volontaires, accueillis par la raison, sublimisés par-elle ; M""® de La Fayette ne s'en est pas tenue à ceux-là : elle veut que son héroïne, une fois touchée par la jalousie, et même rassurée, en ait éprouvé une si violente impression que désormais la crainte d'être trompée, l'horreur de l'abandon possible se mêle sans cesse à sou amour. Brusquement, elle voit le destin de souffrance dans lequel elle est engagée, elle se voit « vaincue et surmontée par une inclination qui l'entraîne malgré [elle] ». Elle distingue que toutes ses résolutions sont inutiles. De nouveau il lui faut cette solitude dont a parlé Shakespeare : « Tous ces êtres sont faits de la matière dont sont faits les rêves. Il n'y a de réel que la joie de l'esprit qui se recueille et contemple. »

Que serait-il arrivé si M. de Clèves avait consenti de bonne grâce à laisser sa femme s'ensevelir à la campagne ? Le roman se serait développé sans événements extérieurs ; M""^ de Clèves aurait pu se fortifier contre son amour, ou elle serait morte de langueur ; en tous cas elle serait restée maîtresse de son secret, elle serait demeurée une âme close, ne cherchant qu'en elle là force de vaincre la souffrance qui domine son destin. Mais cela même n'était pas vraisemblable; un mari aussi amoureux que ^L de Clèves devait désirer passionnément de connaître les raisons qu'elle a « pour souhaiter d'être seule » ; et M"'" de Clèves, \ poussée a bout, était trop ennemie du mensonge pour

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