‹ De Montaigne à VauvenarguesChapitre 70 sur 93 · LAME DANS « I.A PR1.NCI:SSE DE CLÈVES · texte numérisé non relu

LAME DANS « I.A PR1.NCI:SSE DE CLÈVES

en inventer de fausses i. M'"*' de La Fayette a donc risqué cette situation fameuse : une femme avouant à son mari qu'elle ne sait plus défendre son cœur contre une passion qui la désespère, et lui demandant de la sauver d'elle-même : « Songez que pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour un mari que l'on n'en a jamais eu : conduisezmoi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore si vous pouvez. — M. de Clèves était demeuré pendant tout ce discours la tête appuyée sur ses mains, hors de lui-même, et il n'avait pas songé à faire relever sa femme [qui s'était jetée à ses genoux]. Quand elle eut cessé de parler, qu'il jeta les yeux sur elle, qu'il la vit à ses genoux le visage couvert de larmes et d'une beauté si admirable, il pensa mourir de douleur, et l'embrassant en la relevant : « Ayez pitié de moi, vousmême, Madame, lui dit-il, j'en suis digne... » La scène est digne d'admiration ; et, notons-le bien, M. et M"® de Clèves sont eux-mêmes exaltés par la beauté de la situation : « Vous me paraissez plus digne d'estime et d'admiration que tout ce qu'il y a jamais eu de femmes au monde ... », dit M. de Clèves ; et elle, refusant d'entrer dans le détail des aveux humiliants que sollicite, par faiblesse humaine, par curiosité jalouse, son malheureux mari, finit sur cette déclaration, par où il paraît bien qu'elle rend de nouveau justice à la droiture de son cœur, mais aussi qu'elle puise de la force dans la conscience de son héroïsme: « L'aveu que je vous ai fait n'a pas été

I. Par trois fois, M™« de Qlèves a songé à faire cet aveu, et elle y a. renoncé.

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par faiblesse, et il faut plus de courage pour avouer cette vérité, que pour entreprendre de la cacher. »

Cet aveu a été fort critiqué par beaucoup de contemporains ; Bussy, qui n'a point qualité de juge en fait de beaux sentiments, le trouve extravagant ; M™^ de Sévigné en convient. Valincour le défend. Dans un roman du temps (qui, si je ne me trompe, n'a pas encore été retrouve), les Désordres de l'Amour, Valmcour trouvait « une histoire qui a quelque rapport avec celle-ci ». La marquise de Thermes est malade de chagrin ; son mari en est au désespoir 5 enfin elle lui avoue qu'elle aime « le jeune baron de Bellegarde : c'était le neveu de son mari ». Aussitôt voilà le marquis en chemin pour aller solliciter la dispense auprès du Saint-Père ; il mariera sa femme et son neveu ; mais « jugeant cpie l'affaire pourrait tirer en longueur de ce côté-là, il se fait tuer à la première occasion qu'il en trouve, après avoir fait son testament, dans lequel il fait sou neveu légataire universel, à condition d'épouser celle qu'il laissait veuve par sa mort. C'était un mari cela, et M. de Clèves avait en la personne du Marquis de Thermes un bel exemple à suivre ». Je ne sais s'il y eut jamais pareil époux. Mais vous vous souvenez de ce généreux mari dont parlent les Mémoires de Jean Bouchet, et qui. averti de l'amour partagé qu'avait pour sa femme son ami le jeune duc de la Trémouille, par la confiance seule voulut détourner le péril, et se trouva bien de leur avoir abandonné le soin de son amour. Enfin ' ,

j. \ . Baldenspergcr : A propos de l'aveu de la Princesse de Clèves. Re- VIE piJiLOsoraïQix. 1901. — CI', Art. de M. Kmile Faguet sur In/mconr.

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vers 1678, « à Versailles, un gentilhomme raconte que lyjme jg Vouneuil a avoué à son mari qu'elle aimait M. de Béruges et l'a supplié, comme son meilleur ami, de la protéger contre l'ennemi et contre ellemême : « Je le tiens du mari, ajoute le gentilhomme. La chose est vraie, on la trouve intéressante, touchante, folle, selon les goûts, extraordinaire surtout ; mais précisément on l'admire comme extraordinaire. »

En voilà assez pour justifier M"*^ de La Fayette. El ce qui nous intéresse, c'est de constater l'inutilité de cet aveu. M™^ de Clèves a cru s'assurer le repos en mettant quelque chose de plus fort que sa volonté secrète et recueillie entre elle et M. de Nemours ; elle a pensé que sa volonté, s'étant comme réalisée tout entière dans une action extraordinaire et irréparable, réduirait au silence, tout au moins à la stagnation, la passion qui prétend troubler son harmonie intérieure, — que cette passion mourrait d'inanition. Elle s'est encore trompée ; et quand elle n'est plus soutenue par l'exaltation, elle est encore effrayée de ce qu'elle a fait. Il lui semble que cet aveu donne à sa passion plus d'être qu'il ne lui en retire. — Et, déliante d'ellemême, selon le conseil maternel, elle a pensé trouver en son mari l'appui indéfectible, la conscience sereine, rassurante, supérieure, qui peu à peu lui rendrait confiance en elle, la familiariserait avec les troubles de son cœur, lui en montrerait la vanité, relèverait audessus d'eux : mais là encore, elle s'est trompée ; M. de Clèves, lui aussi, est un passionné. Tous deux tombent dans une tristesse profonde. La confiance même finit par être atteinte chez lui. Elle l'est, et

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l'on a quelque regret à le dire, encore à la suite d'un événement romanesque. Il s'est trouvé, en effet, que le duc de Nemours assistait, caché, à la scène de l'aveu. Il aurait dû garder le secret ; mais dans ce roman tout le monde parle : Nemours l'a dit au vidame de Chartres, comme une aventure arrivée à l'un de ses amis ; le vidame est assez fin pour comprendre que l'ami, c'était Nemours en personne, — il l'a dit à M'"® de Martigues, qui l'a dit à la Dauphine, qui l'a redit à M™*^ de Clèves. Cette indiscrétion inexplicable désespère la princesse. Elle en demande compte à son mari, qui, sûr de n'avoir pas parlé, à son tour lui en demande raison ; la pitié qu'ils ont l'un pour l'autre, et qui par moment les avait rapprochés, ne peut plus les prendre tout entiers ; un doute s'élève entre eux ; ils demeurent « le cœur et l'esprit plus éloigné et plus altéré qu'ils ne l'avaient encore eu ».

Ainsi M"^* de La Fayette ne laisse pas au temps, et à lui seul, le soin de rapprocher ces cœurs ; le romanesque renouvelle le malentendu, au moment où ils espèrent en la vertu de leur mutuelle estime, de l'admiration qu'ils s'inspirent, pour détruire les pensées qui les séparent. Mais je ne voudrais pas donner trop d'importance à cette critique. Ce qui les sépare surtout, c'est bien la jalousie de M. de Clèves : n'eût-elle aucun aliment, elle en trouverait partout; et elle en trouve jusque dans les précautions que prend M"* de Nemours pour enlever à ses soupçons les moindres prétextes. Ils ne peuvent vivre selon leur pacte. M. de Clèves meurt de chagrin.

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Cette fois, M"* de Clèves est bien seule, et bien libre ; et voici où s'éveille le plus vif intérêt. A vrai dire, nous ne doutons pas de ce qu'elle va faire. La mort de son mari n'a point créé dans son âme un sentiment nouveau ; les reproches qu'elle se fait, ses remords même, la consolation qu'elle trouve à penser « qu'elle ne ferait dans le reste de sa vie que ce qu'il aurait été bien aise qu'elle eût fait s'il avait vécu », tout cela est dans la logique de son caractère ; et, de l'humeur dont nous la connaissons, nous savons bien que jamais elle n'épousera Nemours. Si elle était une généreuse cornélienne, le roman serait tout de suite fini. Mais ce qui intéresse M™® de La Fayette, c'est ce qu'il en coûte de souffrances pour être héroïque, plus encore que l'héroïsme ; et il faut que M""= de Clèves souffre encore ; il faut que nous sachions combien est faible et douloureuse cette nature à laquelle nous imposons l'héroïsme.

Comme après la mort de sa mère, M"*^ de Clèves éprouve après celle de son mari « une suspension de sentiments ». Elle se croit complètement guérie de sa passion. Ici encore, il faut appuyer un peu sur le dessein psychologique de M™® de La Fayette. M™^ de Clèves, nous dit-elle, « sentait néanmoins une douleur vive de s' imaginer qu'elle était cause de la mort de son mari, et elle se souvenait avec peine de la crainte que M. de Clèves lui avait témoignée en mourant qu'elle n'épousât M. de Nemours. » Cela signifie que, sans le savoir, M'"Me Clèves songe encore à M. de Nemours ;

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ce n'est plus de l'horreur qu'elle a pour le souvenir de cet homme, qui est responsable de la mort de M. de Clèves ; c'est du regret d'être séparée de lui à jamais par cet événement qu'il a causé. Cela, elle ne peut se l'avouer ; et de même, quand elle se souvient de la crainte que lui a témoignée M. de Clèves qu'elle ne l'épousât, elle peut croire que sa peine vient seulement de ce que M. de Clèves ait pu craindre d'elle un pareil oubli de ce qu'elle lui doit après sa mort et de ce qu'elle se doit à elle-même : elle ne se rend pas compte que cette crainte et cette interdiction vont contre le vœu le plus secret de son âme : « Mais, ajoute M""® de La Fayette, toutes ces douleurs se confondaient dans celle de la perte de son mari, et elle croyait nen avoir point d'autre. «

Là-dessus, — et je ne fais que donner du relief à des traits fondus à dessein et comme cachés dans le trame romanesque, — elle reçoit la visite de M"* de Martigues, qui lui apporte des nouvelles de la cour, et la divertit de sa douleur. Elle entend le nom de Nemours, elle rougit. Le lendemain, cette femme, à qui jusquelà il avait sufB de s'entretenir de son chagrin, cherche des « occupations conformes à l'état où elle était » ; elle va chez un homme qui fait « des ouvrages de soie d'une façon particulière », et elle y va « dans le dessein d'en faire faire de semblables ».

Cet homme lui parle d'un mystérieux personnage qu'il loge chez lui ; et elle a l'imagination déjà si pleine de Nemours, que l'idée de cet inconnu se lie tout de suite à la sienne; son imagination fait aussitôt un rêve qui se trouve d'ailleurs rencontrer d'intuition la réalité : cet inconnu, c'est Nemours, qui ne pense

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qu'à la voir, qui est caché chez cet artisan pour contempler de ce réduit où nul ne soupçonne la présence d'un grand seigneur les jardins où elle se promène, les murs derrière lesquels elle vit ; le trouble et la confusion reviennent, et l'incapacité de demeurer avec elle-même Je passe par-dessus les événements romanesques ; arrivons au moment où ils se trouvent l'un devant l'autre, par surprise il est vrai : car la princesse était résolue à ne jamais le revoir, par un ejffet de raison qui sans doute n'entraîne pas son cœur, mais domine sa conduite. — Que vont-ils se dire ?

M'^^^deClèvesest sûre d'elle-même, si sûre qu'elle ne craint pas de céder pour la première fois à son penchant : elle regarde M. de Nemours « avec des yeux pleins de douceur et de cliarmes » ; elle lui avoue qu'elle a éprouvé pour lui des sentiments dont elle n'avait aucune idée avant de l'avoir vu ; — elle lui a tout pardonné : En tout cet aveu, le mot d'amour ne s'est pas encore trouvé : « Je ne vous apprends, lui répondit-elle en souriant, que ce que vous ne saviez déjà que trop... Il est vrai que je veux bien que vous le sachiez, et que je trouve de la douceur à vous le dire. Je ne sais même si je ne vous le dis point, plus pour l'amour de moi que pour l'amour de vous. » Le mol est dit, par surprise, et il n'est pas direct ; mais aussitôt : « Car enfin cet aveu n'aura point de suite, et je suivrai les règles austères que mon devoir m'impose. »

Inflexible volonté ! M™^ de Clèvcs est bien fière, — et elle demande à Nemours de lui en rendre témoignage, — de ce que sa conduite n'a pas été réglée par ses sentiments. Elle domnurera fidèle à sa décision.

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mais elle n'a pu se taire. L'auriez-vous préférée silencieuse ? Pensez-vous qu'elle commette une faute déjà dans cet aveu dont elle goûte la douceur, et qu'elle fait pour l'amour d'elle-même ? ~ Mais comme elle serait moins humaine, comme elle nous inspirerait moins de pitié I 11 fallait qu'une fois au moins, pour sentir la mélancolie de sa destinée, nous comprenions tout ce que voile de souffrances cette volonté sereine. Et il fallait, pour nous faire sentir la cruauté du sacrifice en même temps que sa beauté et son caractère nécessaire, peindre la révolte d'un homme à qui le bonheur échappe à l'instant oii il croyait le tenir. « Quel fantôme de devoir opposez-vous à mon bonheur ? Quoi, Madame, une pensée vaine et sans fondement vous empêchera de rendre heureux un homme que vous ne haïssez pas ? » Pour elle, le bonheur n'est plus possible; je ne sais si Saint-Evremond, qui consolait si lestement la duchesse Mazarin de la mort de Bannier, se serait fait l'allié de M. de Nemours ; mais M. de Nemours parle à peu près la même langue que lui. Sa morale se résumerait à dire que des êtres vivants ne doivent pas dépendre tout entiers du passé, qu'il faut vivre en avant : par delà les tombes, en avant ! Celle deM"^^ de Clèves, combien plus profonde, c'est que nous n'avons qu'une destinée, qu'il y a des choses plus hautes en ce monde, plus sacrées que le bonheur ; ou plutôt que le bonheur de l'âme peut être à vouloir sa souffrance, à y demeurer comme eu sa terre d'élection, non par un désir d'expialion, — il ne semble pas que M'"* de Clèves ait la moindre pensée mortifiante, — mais ])arce que ce serait nous trahir nous-mêmes que de recommencer

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