I. V. II, I, 3G; III, I
MONTiIGSE U
5o DE MONTAIGNE A VAUVENARGUES
que je regarde avec tant d'honneur et d'amour ».
Il areditpourquoi il l'aimait tant, cet Epaminondas, dont il parlait comme s'il l'avait connu : « Voylà une âme de riche composition : il marioit aux plus rudes et violentes actions humaines la bonté et l'humanité, voire même la plus délicate. » A la roideur, « il mesloit la douceur et la facilité des mœurs les plus molles » . Il est de ceux à qui leurs grandes actions « eschappent », nonchalamment « et sans bruit ». Belle âme tranquille, qui savait se tendre et se relâcher, et qui, sans mortifiante contrainte, par son essor naturel et son épanouissement cultivé, aspirait à la perfection exquise, dans les vulgaires besognes, comme en ses exploits les plus rehaussés. Belle âme délivrée d'inquiétude : elle jouissait d'elle-même au plus épais, au plus brusque de l'action.
Socrate aussi fut un être souverainement libre et qui soumit l'inconstance à l'ordre sans rien sacrifier de la nature. Conquérir la vertu, ce fut, pour lui, prendre conscience de ses dons. Qu'a-t-il fait d'autre, selon le précepte du dieu, que d'apprendre à se connaître ? et à quoi « achemine- t-il le propos de ses disciples... qu'à parler d'eux, de l'estre et bransle de leur âme », c'est-à-dire, dirions-nous aujourd'hui, de l'allure, du mouvement, du rythme de leur vie intérieure ?(II,6.) Toujours « un et pareil », ce n'est point par boutades (III, 12), mais par complexion « qu'il se monta au dernier point de vigueur; ou pour mieux dire [à l'inverse de Caton], il ne monta rien, mais ravalla plutôt et ramena à son point originel et naturel, et luy soumit la vigueur, les aspretez et les difficullez...; il seconduict, et à la mort, et aux plus
LES RENCONTRES DE MONTAIGNE
espineuscs traverses qui se puissent présenter, au train de la vie humaine». C'est, je crois, ce qu'Emerson disait, quand il opposait à la morale des dimanches, dont certaines gens s'aûublent, la morale de tous les jours. Socrate est le meilleur interprète qui fut jamais de « la simplicité naturelle » . Et prenons-y bien garde ; selon ^lontaigne, et quoi qu'en ait dit Socrate luimême, un si parfait exemplaire n'est pas le fruit d'une éducation qu'il se serait donnée : « En le dysant, je tiens qu'il se moquayt, suyvant son usage ; et jamais une si excellente ne se fait elle-même. » — « Au train de sa vertu, dit-il ailleurs (II, ii), je n'y puis imaginer aucune difficulté ni aucune contrainte. » La vertu véritable ne connaît pas l'effort ; elle est joye perpétuelle. Et Montaigne, par horreur de l'impassibilité contrefaite des stoïques, en arrive à penser que la vertu donne à ceux qui la possèdent une volupté incomparable ; il ne peut croire que le jeune Caton, qui meurt en se déchirant les entrailles, se contente de nier sa souffrance : « ... Il y avait en la vertu de cet homme trop de gaillardise et de verdeur pour s'en arrêter là... lime semble lire en celte action je ne sais quelle esjouissance de son âme ..., non pas aiguisée par quelque espérance de gloire..., mais pour la beauté de la chose mesme en soy, laquelle il voyait bien plus claire et en sa perfection, lui qui en maniait les ressorts, que nous ne pouvons faire, n
Vous voyez quelle erreur on ferait, si l'on pensait que Montaigne méconnaît les joies, les ravissements de la vie intérieure. On exagérerait à peine en disant que, sur le lard, après i588, revoyant ^ le chapitre
I, V, la belle édition des Essais par M, Slrowski (Bordeaux),
Sa DE MONTAIGNE A VAUVENARGUES
Que philosopher c'est apprendre à mourir, il a écrit un hymne à la volupté de la vertu, à a l'heur et béatitude qui reluit en [elle] et remplit toutes ses appartenances et avenues, jusques à la première entrée et extrême barrière » .
Tout cela, d'ailleurs, ne se peut entendre que des belles âmes i. Il y a des vérités qui ne conviennent qu'à elles ; des autres, Montaigne n'a pas souci. S'estil mis au nombre des plus belles ? Non parmi les éminentes, mais parmi les belles, assurément, parmi les âmes qui peuvent avoir confiance en elles, parce qu'elles ont l'instinct de la beauté morale, auquel nulle éducation ne supplée.
Il s'est aventuré en lui-même sans terreur, sans trouble, sûr de n'y rien découvrir de honteux. Quand il sonde (( la profondeur opaque de ses replis internes », quand il essaye « de fixer tant de menues airs de ses agitations », il ne s'attend pas à trouver des monstres dans ces ténèbres où il porte une lueur vivace ; ce n'est pas lui qui s'écrierait comme plus tard Pascal : Que le cœur de l'homme est creux et plein d'ordures. >- Il pense qu'à se connaître, il ne peut que s'améliorer, en dépouillant son être intime, son être vrai, de tout ce qui en gêne l'épanouissement. Quand il se goûte, se contrôle, se roule en lui-même, il sent assurément son insuffisance, il ne s'en fait pas accroire, il constate à tout coup son inconstance ; dans son être volubile, il y a bien des instants qui ne sont point d'un sage. Mais au lieu de s'y arrêter, de
I . Je reviendrai sur le caractère aristocratique de la morale de Montaigne, p. Co-80.
LES RE.NCONÏHES DE MO.NTAIGNE
leur donner corps, par un esprit de contention morale, de déclarer àprement la guerre à ce qu'il y a de moins bon en lui, il le décourage de vivre et de prendre vigueur en le négligeant ; et une manière de le négliger, c'est de lui jeter la pâture qu'il demande, afin que sa réclamation ne finise pas par troubler l'âme. Ainsi Montaigne a envie de se mettre en colère : va-t-il se raisonner, tirer rudement sur sa bride ? Point : il cède au mouvement de son humeur ; l'humeur se dégonfle, s'en va ; l'âme déchargée reprend sa sérénité. Ainsi du reste : voilà comment naît la philosophie de la diversion, admirablement faite pour cet être inconstant qu'est l'homme.
— Mais Montaigne ne voit pas qu'à céder à sa colère il risque de se laisser emporter par elle ; il s'en croit maitre en lui lâchant un peu la bride : et si clic allait prendre le mors aux dents ?
Montaigne voit le danger. Aussi ne dit-il pas que l'on puisse s'improviser sage. Son métier, son art, c'est de vivre (II, 6) : art difficile, et qu'on apprend toujours. Il est toujours en apprentissage et en épreuve (III, 2). Et il croit que, chez une âme bien née, la méthode d'afTranchisscment, l'alpha et l'oméga de toute sagesse, c'est de prendre conscience de soi.
Il dit bien : de soi. Montaigne pense que « ses plus fermes imaginations » naquirent avec lui, qu'il tient de lui-même ses opinions, que nulle semence étrangère ne lève sur son moi cultivé. L'expérience des grandes âmes du temps passé lui a seulement assuré la possession plus entière et la jouissance de lui-même. Il croit aux sympathies, aux affinités ; il ne croit pas aux influences.
ï)f^ DE MONTAIGNE A VAU VE.NARGLKS
Psychologue avant tout, il s'est très bien rendu ;
compte de la valeur morale de l'exercice psycholo- f.
gique auquel il a consacré sa vie *. Rien de plus j
utile que la description de soi-même : « Encore se ■>
faut-il testonner, encore se faut-il ordonner et 'ï
ranger, pour sortir en place : or je me pare sans ]
cesse, car je me décris sans cesse. » Ainsi, pour un j esprit droit, l'analyse, l'effort par lequel nous nous connaissons, suppose déjà un choix. D'aucuns peuvent se perdre, s'égarer en eux-mêmes. Qui réglera
le choix et, dans la masse confuse et mouvante de |
notre vie intérieure, tracera des avenues claires, ou j
percera des jours ? Montaigne se fie là-dessus à sa i rectitude naturelle.
Un acte de foi en sa noblesse native anime et ras- i
sure la recherche de Montaigne. Il ne doute pas du i
résultat. Voici que cet esprit si changeant ne veut pas ^
donner son livre pour une série, une collection faite '
au hasard de remarques déconcertantes. Ce ne sont -,
passes gestes qu'il écrit-, c'est lui, c'est son essence. \
Vers la fin de sa vie, l'instinct organisateur et souple j
de cette intelligence découvre de plus en plus claire- .;
ment qu'à force de se composer pour s'extraire. « le ;;
patron s'en est fermy et aucunement [en quelque ;
sorte] formé soy-mesme. Me peignant pour autrui, je '
me suis peint en moy de couleurs plus nettes que ;