I.'aMIC dans « LA PRINCES.SH DE CLKVES
dans la joie une autre vie. La dignité de M'"'' de Clèves est à souffrir ; — le bonheur que lui offre Nemours serait une déchéance. Elle y trouverait la honte, le mépris d'elle-même. La beauté de la vie ne consiste pas dans je ne sais quel don que nous aurions de nous refaire une âme nouvelle ; elle est dans l'acceptation de notre destin ; une âme recueillie, et qui n'a pas peur de souffrir, trouve en elle des ressources pour se rendre égale à son malheur.
Mais est-ce bien tout ? Non.
Vous savez que M'"*^ de Clèves est une âme limpide, et d'un naturel parfait. Elle a de grands sentiments, mais elle les a avec modestie, — et elle ne caché pas qu'elle est aidée par de moindres sentiments à faire son devoir. Ce n'est pas sans raison que M""*^ de La Fayette a parlé, à plusieurs reprises, de sa jalousie ; ni sans raison qu'elle lui a fait donner, par sa mère, des instructions sur l'inconstance masculine. Tout cela porte maintenant ses fruits. Pressée par M. de Nemours, M""* de Clèves lui dit : « La certitude de n'être plus aimée de vous, comme je le suis, me paraît un si horrible malheur, que quand je n'aurais point des devoirs insurmontables, je doute si je pourrais me résoudre à m'exposer à ce malheur. » Sans doute elle se souvient de celle maxime de La Rochefoucauld : « Il y a de bons mariages, il n'en est point de délicieux » (qu'un humoriste retourne : « 11 y a de délicieux mariages, il n'en est point de bons »). Elle ne pense pas que les hommes conservent « de la passion dans ces engagements éternels ». Elle n'espère point ce miracle en sa faveur. Toute une philosophie désenchantée vient au secours de son héroïsme. Elle croit
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en la fermeté de la raison, elle ne croit pas eu la durée de la passion : les obstacles ont fait la constance de M. de Nemours ; heureux, il vaudrait moins que malheureux ; il s'habituerait à son bonheur, il en ferait moins de cas, et sa légèreté naturelle reparaîtrait. Et elle se charge de lui faire elle-même toute sa confession, qui le désespère.
Que lui répond-il ? Il répond en désespéré, mais aussi en sceptique, et d'une manière assez maladroite, bien faite pour piquer l'amour-propre d'une femme : il la met à peu près au défi de se tenir à sa décision. Il le prend de haut avec elle, comme un connaisseur d'âmes, un homme à qui on n'en fait point accroire sur l'héroïsme, et qui a pour dogme essentiel et fondamental la fragilité des sentiments humains. Comme on sent, sous l'amant l'espectueux, le libertin ! « Il est plus difficile que vous ne pensez. Madame, de résister à ce qui nous plaît et à ce qui nous aime : Vous l'avez fait par une vertu austère..., mais cette vertu ne s'op- ] pose plus à vos sentiments, et j'espère que vous les suivrez malgré vous. » Et elle, se guindé- t-elle ? se pose- 1 t-elle en grande âme dont on méconnaît la force ? ; Point ; M""^ de La Fayette est trop spirituelle pour j oublier que l'humilité est le charme le plus grand et |i la défense la plus sûre d'un cœur féminin, La réplique ! de M"^ de Clcves est une merveille d'esprit qui s'ignore, de franchise et de simplicité. Il est vrai, dit- ' elle, a je me défie de mes forces au milieu de mes ! raisons : ce que je crois devoir à la mémoire de M de j Clèves serait faible, s'il n'était soutenu par l'intérêt • de mon repos » Poussera-t-elle donc l'humilité jus- \ qu'à se méconnaître '? Non pas ; elle ajoute : « Et les !
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raisons de mon repos ont besoin d'être soutenues de celles de mon devoir. » Il est impossible de se rendre plus exactement justice et d'y voir plus clair en soimême.
Mais à ces instants de lucidité, de parfait équilibre, succèdent des inquiétudes, des doutes sur soi-même. M""^ de Clèves subit l'ascendant de Nemours ; elle avoue un moment que peut-être est-elle dupe de son imagination, qu'elle n'a plus de vues claires et distinctes ; après le grand effort qu'elle a fait en sortant de la silencieuse contrainte où elle était longuement demeurée, elle est comme lasse, elle ne se reconnaît plus ; sa force morale n'est pas égale : il lui arrive de se repentir d'avoir trop bien montré à Nemours les raisons de son devoir, et de ne plus comprendre qu'elle puisse être malheureuse en l'épousant. Une fois encore, la solitude la rend à elle-même, et la formule dernière de sa résolution, c'est que ses raisons de ne point épouser M. de Nemours u lui paraissent fortes du côté de son devoir, et insurmontables du côté de son repos ».
Remarquez-vous qu'en tout cela il n'est pas dit un mot de religion ? En effet, la religion n'apparaît, tout à fait à la fm de ce roman, que pour fournir le dénouement. M*"" de Clèves tombe « dans une maladie violente » ; une vue « si longue et si prochaine de la mort » lui fait paraître « les choses de cette vie de cet œil si différent [de celui] dont on les voit dans la santé ». Guérie, elle vit dans la dévotion, et meurt assezvite. laissant (( des exemplesde vertu inimitables». Voilà tout. Il était difficile d'être plus rapide et plus sec. On dirait que M"* de La Fayette a évité de déve-
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lopper, dans une œuvre qui n'est après tout qu'un roman, des sentiments chrétiens, ou que, faisant elle-même la place réduite à la religion dans sa vie intérieure, elle n'ait pas eu de penchant à lui en faire une plus grande en celle de son héroïne. Elle respecte la religion ; elle ne dirait pas comme Saint-Evremond que la dévotion est le dernier de nos amours ; — mais elle n'en fait pas l'inspiratrice de toute une vie. Expliquons-nous là-dessus, et concluons sur la nature morale de M"^ de Clèves, en nous aidant de ce que nous savons de celle de M™*" de La Fayette.
En somme, il n'est pas exact de dire que AI""" de Clèves soit une généreuse toute pure, au sens cornélien, — ou au sens cartésien, comme l'a dit Cherbuliez ^ Il y a certainement du cartésianisme dans le langage et dans les sentiments de cette héroïne : « En vraie cartésienne, elle sait que le plus grand danger des passions, c'est de nous faire porter sur toutes choses des jugements troubles et incertains. » Elle se garde d'idéaliser sa passion, elle se distingue d'avec elle; l'industrie de sa raison consiste à' combattre toutes les passions machinales par celles « qui ne sont excitées dans l'âme que par l'âme même, n — Mais il faut avoir des yeux bien prévenus, pour voir qu'elle goùle (( dans la tristesse même que lui cause cette douloureuse victoire, une joie suprême que Descartes appelle la joie intellectuelle ». Il n'y a rien de si