I. fievne des l>eux Mondes, ij mars
L AME DA>S « LA MlINCESSE DE CLEVES »
grimpé chez elle ; et je crois bien que M""® de La Fayette, qui avouait à Ménage ne rien comprendre dans Malebranche, n'aurait pat, non plus très bien saisi cette joie intellectuelle.
Ce que n'a pas assez vu Cherbuliez, c'est précisément l'absence de toute espèce de joie dans l'àme de M"' de Clèves. Elle ne cesse pas de soufifrir ; sa fierté de se vaincre ne dure pas : ce qu'elle sent le plus vivement, et ce qui occupe le plus sa pensée, c'est la fragilité de sa nature ; le repos qu'elle cherche, ce n'est pas la paix hautaine, la tranquillité orgueilleuse d'une âme qui jouit de sa suprématie sur les choses ; c'est le repliement d'un cœur qui sait quelles sont ses puissances de souJBFrir, quel risque il courrait à vivre. M""® de La Fayette a voulu nous montrer autant de faiblesse que de force dans le renoncement de la princesse. Elle ne portera pas au milieu de la vie un cœur désormais invincible, une volonté infrangible. Le monde lui rendrait toute sa faiblesse, tous ses doutes sur elle-même. Elle vivra le moins possible ; on se rappelle en la voyant le mot que M™" de La Fayette disait habituellement : « C'est assez que d'être, n Elle réduit son être, et elle n'a rien de plus pressé que de mourir.
Ce n'est pas à dire que M""^ de La Fayette ait méconnu la beauté des vertus proprement humaines. Comme, devant les modèles de la générosité cornélienne, elle pensait à l'intime fragilité des âmes capables des plus beaux efforts, — de même, ou inversement, ceux qui dénigraient l'humanité lui inspiraient de réagir en faveur d'elle. C'est en ce sens que La Rochefoucauld (dont je ne puis que rappeler la longue
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liaison aA^ec elle) a exercé de l'influence sur elle. Il l'a, je pense, obligée de convenir que les mobiles idéaux n'auraient pas un plein empire sur notre conduite, s'ils n'étaient secondés par des mobiles positifs, soutenus par l'intérêt d« cœur ; — et elle lui répondait qu'à leur tour ces intérêts du cœur, entachés d'égoïsme, demeureraient sans empire sur la conduite des êtres nobles, s'ils n'étaient associés aux grandes idées de devoir et de bien absolu. Et si La Rochefoucauld répliquait que ces grandes idées ne sont qu'un déguisement, une parure, et que seul l'intérêt, — orgueil ou paresse, ambition ou langueur, — nous mène à ses fins, elle pouvait lui répondre, en bonne cartésienne, qu'il faut conserver de toutes choses des idées claires et distinctes, et qu'il n'y a point d'apparence que des choses si évidemment diJBférentes que l'intérêt personnel et le désintéressement puissent être en leur fond une seule et même chose.
Que si elle s'est demandé, — ce qui n'est pas sûr, — quels secrets rapports ont cependant, en l'intime de la volonté, ces deux ordres de réalités, elle pouvait se répondre, ayant lu Pascal, que l'homme est une énigme incompréhensible ; — mais je ne pense pas qu'elle soit allée si loin, surtout à l'époque où elle écrivait ce roman. L'empreinte religieuse y est déjà assez forte du fait de cette mélancolie, qui naît encore du spectacle d'une destinée si bien préparée, si préservée, et pourtant, en dépit de toute prudence et de toute vertu, finissant dans les larmes et dans le renoncement.
La mélancolie qui enveloppe le roman de M™" de La Fayette n'est pas seulement le reflet du christianisme, qui n'était pas chez elle à un degré plus émi-
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nent que chez la moyenne des âmes, — mais elle émane de son cœur. Il ne faut pas craindre de le dire, malgré les ré^'élations qui furent faites, en 1880 ^. sur son extrême activité. On savait déjà que cette languissante, cette désolée, persécutée par la plus mauvaise santé, cette inconsolable, qui avait adouci l'esprit de La Rochefoucauld et qui. demeurée seule après sa mort, ne savait plus « que faire d'elle-même », on savait que tout enveloppée qu'elle fût de son brouillard, et ne songeant (( qu'à se rendre bête », elle n'en était pas moins fort habile en ses affaires 2, « riche en amis de tous côtés et de toutes conditions » et qu'elle avait cent bras, avec lesquels elle atteignait partout. Le scandale fut grand quand M. Perrero découvrit toute une correspondance, d'où il ressort qu'elle joua, entre la cour de Savoie et celle de France, avant et après la mort de La Rochefoucauld, un rôle qui lui donne figure d'intrigante Elle faillit y perdre toutes les grâces mélancoliques sous lesquelles on l'adorait depuis deux cents ans Mais trente ans passés les lui ont rendues ; le premier frisson de déconvenue passée, on s'avise qu'elle n'a rien fait de si grave et qu'après tout les tristes peuvent être remuants sans que leur tristesse en soit moins sincère : à plus forte raison les mélancoliques doux, pour lesquels la tristesse est une rêverie. C'est d'ailleurs ce que ne voulait pas l'abbé Duguet, sous la direction duquel, un peu
1. Félix Hémoii, Madamcde La Fayette, Revue Bleie, 1879-80. — Arvèd Bar ne, Madame de La Fayette d'après des documents inédits, Retle DES Deix Mondes, 1880. — Cf. Perrero, Lettere inédite di Madama di La Fayette. Turin, 1880.