‹ De Montaigne à VauvenarguesChapitre 74 sur 93 · L.V SPIRITUALITE DE FEIfELON · texte numérisé non relu

L.V SPIRITUALITE DE FEIfELON

La question qui domine la connaissance de la vie intérieure selon Fénelon est celle des relations qui existent entre la nature et la grâce. Et l'on peut dire en un sens que Fénelon, en sa propre vie intérieure, et en celle de ses dirigés, a hérité de toutes les difficultés que le Jansénisme laissait pendantes, et qu'en particulier Pascal donnait à résoudre.

Que disait Pascal ? Le premier acte de la vie intérieure, et celui qui doit toujours être renouvelé, c'est la destruction du moi. Il ne faut que laisser libres à l'action divine les avenues de notre âme. L'amour de nous-même épuise notre sève spirituelle ; déracinons cet amour ; d'elle-même, et selon son penchant, notre âme tendra vers Dieu. Purifions notre volonté, rompons tous ses liens de dépendance, affranchissons-la de toute servitude : elle sera d'abord désorientée, — puis, selon son instinct, elle inclinera vers Dieu. Et il n'est pas dit que cette inclination soit durable ; il faut sans cesse défendre la vie intérieure contre l'assaut du dehors. Mais la méthode qui conduit à cette

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vie consiste avant tout à se nier soi-même ; l'âme déliée de l'étreinte du moi retrouve sa vie propre et s'épanouit.

Quel demeure le rôle de la volonté dans la vie intérieure? Doit-il être purement négatif? S'il faut laisser agir en nous la volonté divine, nous démettre de nous en Dieu, quelle place sera laissée à l'activité réfléchie ? L'intelligence, si forte et si raffinée soitelle, ne nous sert plus de rien ; toutes les pensées du monde ne peuvent créer un sentiment. Si la vie intérieure est de vivre en présence du divin, d'en avoir la permanente intuition, de tout rapporter à lui, de quel usage nous est la pensée distincte? A quoi nous sert-il de percevoir clairement telle ou telle vérité particulière, tel dogme, si ce dogme, pour être pensé, réclame une activité distincte de l'esprit, — alors que la seule chose essentielle, c'est de sentir Dieu, c'est de faire l'expérience de sa présence ? La pensée claire, n'est-ce pas encore le moi ? N'est-ce pas l'eiTort de l'intelligence pour posséder la vérité, — alors que la fin de l'âme est d'être possédée par la vérité, de se fondre en elle, de perdre en elle toute conscience de son être propre. Et de même l'amour de Dieu n'est-il pas un état qui justifie l'àme, et qui la dispense de chercher dans l'activité extérieure les moyens de se justifier ?

Autrement dit. puisqu'il existe un abîme entre la nature et la grâce, et puisque notre activité ne peut s'exercer que dans l'ordre naturel, ne faut-il pas considérer comme appartenant à un ordre d'existence inférieure toute action et toute pensée distinctes? Toute activité propre est gâtée d'égoïsme ; si attentifs que

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nous soyons à la purifier, à mesure que notre analyse devient plus aiguë et notre conscience plus sensible, nous découvrons en elle (( ce fond de vie opiniâtre et cachée » qui est la vie de la nature souillée. Jamais nous ne produirons un acte parfait.

Faut-il donc renoncer à toute activité, tuer en soi toute conscience et tout vouloir? Rien de plus simple, si la conscience réfléchie devait être remplacée par l'illumination, l'intuition constante de la vérité : alors, nous ne perdrions notre conscience humaine que pour nous élever à un ordre supérieur de conscience ; — et de même, si la volonté divine devait suppléer notre vouloir propre. Mais l'expérience intérieure nous enseigne que l'illumination n'est nullement un état continu, que nous pouvons mourir à nous-mêmes sans nous sentir aucunement vivre en Dieu, que notre activité égoïste peut être suspendue sans que nous sentions en nous l'opération de la volonté divine. Si bien qu'une fois dépouillés de nous-mêmes, nous n'éprouvons que le vide de notre àme, et non cette émotion de plénitude intérieure que nous attendions ; — nous ne ressentons que l'inertie et la stagnation de notre volonté, et nullement cette puissance surnaturelle de la grâce qui devait faire de nous des triomphants.

Et nous voilà obligés de penser, ou que nous nous sommes trompés, — ou que la conscience n'est pas le témoignage nécessaire de l'existence :1a vie intérieure peut être si profondément en nous que nous ne l'atteignions pas. Le janséniste attirait notre attention sur le mal inconscient qui nous dévore ; — le quiétiste sait lui aussi que la corruption est tapie dans les retraites les plus secrètes de l'âme, — mais l'in-

conscient abrite aussi l'action divine, et c'est sous cet aspect qu'il l'envisage. Nous voici rassurés. La conscience n'est bonne qu'à percevoir des actes discontinus de l'esprit et de la volonté : considérer ces actes, s'en inquiéter, chercher à établir parmi eux un ordre parfait, c'est vivre à la surface de soi-même, c'est consentir à l'éparpillement et se nourrir d'apparences. Au plus intime de nous, par brusques lueurs, par intuitions fuyantes, ou par un sentiment sourd, nous saisissons un étal continuel, une quiétude permanente, un élan constant et une adhésion au bien, faite une fois pour toutes, et dont nos actions, nécessairement imparfaites, sont les fruits visibles, mais ne sont nullement les témoignages nécessaires, les preuves.

Mais quel rapport existe entre cet inconscient, ou ce demi-conscient ou, comme on dirait maintenant, ce subconscient divin, et notre conscience claire ? L'activité distincte n'aura-t-elle qu'un rôle négatif, en délivrant cette activité profonde de tout ce qui l'entraverait, — ou ne peut-elle la stimuler ? La gravité de cette question nous apparaîtra mieux encore dans l'insistance que les adversaires de Fénelon mirent à la lui poser. Mais pour la rendre plus sensible, le mieux est de montrer comment elle naît dans une ame dirigée par Féuelon.

Voici une âme ' mondaine, qui un beau jour s'inquiète. C'est le début dans la vie intérieure. Fénelon sait que chacun doit aller à la perfection par ses

I. V. Lettres à diverses personnes du monde (jui (.orniueovaieiil à mener une vie cluélierme.

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voles particulières. Il est de l'école de saint François de Sales, dont il a beaucoup pratiqué V Introduction à la vie dévote. Le rôle du directeur est de stimuler en cette âme qui ne se reconnaît plus (qui n'a plus confiance en ses anciens mobiles d'action, et qui n'en a pas encore découvert de nouveaux), l'activité spirituelle, en la détrompant de l'activité naturelle. Livrée à sa propre expérience, une âme s'égare ; il lui faut quelqu'un qui l'éclairé sur elle-même, qui l'empêche de se croire solitaire : car s'il est vrai qu'elle soit unique, elle n'est pas seule ; et il serait mauvais qu'elle se flatte d'être unique, ou s'en désole, ou de toute manière s'y complaise. La notion de la société des âmes contrebalance celle de leur originalité. Le directeur représente auprès de cette âme qui débute l'expérience spirituelle de toutes les âmes qui l'ont précédée. La docilité qu'il lui demande, c'est la reconnaissance de l'aide qu'elle peut recevoir du trésor commun.

La tentation de l'âme qui naît à la vie intérieure, c'est de rompre brusquement avec ses habitudes. Gela est dangereux, parce qu'on mesure son progrès à la violence qu'on s'est faite. Point d'arrachements, pas de grande crise, pas de scènes de conversion, qui n'ont pas seulement pour tort d'éveiller la malice d'autrui, mais de jeter l'âme hors d'elle-même par l'efl'ort qu'elle s'impose. L'aff*ectation et l'éclat sont les premiers écueils de la vie intérieure. Il faut se retirer doucement, — éviter doucement les amusements et les dissipations ; cette douceur sera plus solide et plus fidèle que les manifestations provocantes d'une énergie contentieuse. Que l'âme suive sa pente, mais

qu'elle ménage le changement de sa vie extérieure de manière qu'il ne frappe personne. Et Fénelon y insiste d'autant plus qu'il ne veut pas effaroucher l'âme ; elle est troublée : il faut d'abord la rasséréner, lui dire qu'à vivre intérieurement elle ne risque rien, elle gagnera tout. C'est une séduction, — la séduction de l'amour. Au lieu d'une « langueur mortelle ». — d'un vide triste, l'âme qui suit sa pente vers Dieu, sans craindre, sans raisonner, découvre en elle une puissance d'amour qui la remplit : « ?se rien aimer, ce n'est pas vivre ; n'aimer que faiblement, c'est languir plutôt que vivre... Nous sommes nés pour être brûlés et nourris tout ensemble de cet amour... Toute autre vie n'est que mort, il faut donc aimer. »

Mais en même temps que Fénelon promet à l'âme qui aura suivi sa vocation d'amour les délices de la vie intérieure, il lui en fait pressentir les angoisses. Et là-dessus, on ne saurait trop insister. On parle toujours, et non sans raison, du doux, du tendre Fénelon. On se souvient qu'il a cultivé chez un petit nombre d'élus les formes les plus rares de la spiritualité : âmes élégantes, aristocratiques, si belles que les rigueurs de l'ascétisme ne sont point faites pour elles. Une tendresse fondante, un abandon voluptueux, une complaisance infiniment souple à suivre son penchant et à s'abîmer dans les effusions de l'amour, voilà comment l'on imagine la vie intérieure selon Fénelon. Et on déclare qu'on ne trouve chez lui

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« nulle inquiétude, même eu l'ace du mystère de la mort et du mystère du péché ' ». C'est vrai, il ne veut pas, il voudra de moins en i-.oins que l'on craigne Dieu ;.car la crainte resserre l'âme, tandis que l'amour l'élargit. Mais il y a loin de là, à penser que la vie intérieure ait été selon lui une perpétuelle délectation. Son expérience personnelle lui enseignait le contraire.

En effet, ses lettres spirituelles abondent en confidences sur lui-même, et surtout celles qu'il écrivit à ^I"^" Guyon ; — et elles nous parlent non de sa joie, mais de sa tristesse, de ses affres, de son crucifiement ; et c'est son expérience surtout dont il s'est souvenu pour conduire les autres. Non pas qu'il n'eût quelquefois un goût sensible de Dieu ; — plus à l'ordinaire il n'éprouvait « à l'intérieur ni peine ni consolation vive » ; tous ses sentiments étaient émoussés. Il vivait dans la langueur, s'y desséchant jusqu'à l'agonie : « Je sais par expérience, écrivait-il à l'une de ses dirigées, ce que c'est que d'avoir le cœur flétri et dégoûté de tout ce qui pourrait lui donner du soulagement. Je suis encore, à certaines heures, dans une disposition d'amertume générale, et je sais bien que si elle était sans intervalle, je ne pourrais pas y résister longtemps. » Ou bien : « Ma vie est triste et sèche comme mon corps ; mais je suis dans je ne sais quelle paix sèche et languissante. Le fond est malade, et il ne se peut remuer sans une douleur sourde. »

Toutes ces paroles sont contemporaines ou postérieures à ses relations avec M'"" Guyon. Pourquoi ne

1, V. l'excellente Jntrodudion de M. Pierre-Maurice Masson à Fènelon et Madame Guyon. (Hacbette, 1907, p. i.xxi). Cf. ici p. 3Ci.

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pas dire tout de suite que ce fut elle qui apprit à Fénelon à ne pas se désespérer sur cet état de paix sèche et amère qui n'était, dans sa vie intérieure, quele reflet, etpeut-ètre le fantôme de sa sécheresse extérieure, de son caractère « dédaigneux », « hautain », « impatient de la contradiction », de cet air ennuyé et tranchant qu'il se reprochait d'avoir quand on l'enlevait à sa solitude, pour l'assujettir à autrui ? Il y a déjà quelque chose de Rousseau dans la mélancolie tendue de cet homme qui croit mieux valoir dans la solitude que dans la société, et qui accuse les vices extérieurs de son caractère de gâter, par une contagion dont l'attention de son esprit est complice, ce qu'on pourrait appeler son moi profond. M™* Guyon lui apprit à distinguer son moi superficiel de sa personnalité intérieure. Autrefois, lui dit-il à propos de ses péchés d'humeur, c mon amour-propre était des mois entiers à se faire des reproches cuisants sur les moindres fautes ». Maintenant, il renonçait à se disputer ainsi pièce à pièce, obstinément ; ces péchés qui le dcnwntenl lui sont bons ; ils lui font sentir son besoin que Dieu le « refonde et rejette en moule ». Et de cette sécheresse qu'il éprouve, il en appelle à une abondance intérieure, qu'il ne ressent pas, mais à laquelle, par confiance et petitesse, il veut croire. Et M"*^ Guyon lui répond par ces admirables paroles : « Comme nous voyons une terre, brûlée au dehors par les rayons du soleil, conserver dans son sein une fraîcheur toujours égale, parce qu'elle y porte quantité de sources, qui, en l'arrosant continuellement par dedans, et d'une manière cachée aux yeux des hommes, lui donnent la fécondité..., votre âme est

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