‹ De Montaigne à VauvenarguesChapitre 76 sur 93 · LA SPIRITUALITÉ DE FKNELO.V · texte numérisé non relu

LA SPIRITUALITÉ DE FKNELO.V

ments ? Lui faut-il donner les cordiaux qu'il demande? Non ; ce serait prolonger son supplice par une cruelle complaisance... Que faut-il donc ? Rien que ne rien faire, et le laisser au plus tôt mourir. » Il s'agit alors de décider une àme hésitante à faire le grand saut, à entrer dans l'agonie de la mort intérieure, qui se prolonge et qui se renouvelle. Il n'y a pas d'évolution morale continue, sans un risque, sans une décision totale : il faut se jeter dans l'inconnu, sauter l'abîme. On songe à cet autre abîme devant lequel, selon une image de M. Bergson, toutes les espèces \ivantes arrivèrent un jour de leur évolution : allaient-elles s'élever à un degré supérieur d'être ? Seule l'humanité fit le bond, et elle continue son ascension, tandis que les espèces timides restent dans la nuit. Ainsi de l'âme. C'est par un coup hardi, par un acte de foi audacieux et confiant qu'elle échappe aux contraintes, à l'esclavage de la nature. Il faut oser mourir, et accepter les transes de la mort, d'une mort renouvelée, pour que germe en nous la vie intérieure.

Mort qui n'est si douloureuse que par les « restes de vie secrète » qui résistent. Il y a chez Fénelon, quelquefois, une ivresse d'anéantissement. Plus souvent, et presque toujours après que les mots cruels ont été prononcés, il parle de la douceur détruisante que nous pourrions goûter en cette mort. Peu s'en faut qu'il ne parle d'elle à la façon de Montaigne. « C'est l'imagination qui l'exagère et qui en a horreur ; ... c'est 1 amour-propre qui vit et qui combat contre la mort, comme un malade a des mouvements convulsifs à l'agonie. » Il semble que Fénelon

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conduise comme par la main Thésitaut jusqu'à l'obstacle. Reprenons l'image de François de Sales ; Fénelon oblige l'âme qu'il conduit à regarder le fossé ; il la ramène un peu en arrière, la pousse en avant avec desmots rassurants, l'éperonne, l'enlève, lâcheles rênes; — il ne peut rien de plus. Certaines âmes retombent indéfiniment sur elles-mêmes, d'autres passent.

Il y a des volontés rétives, ergoteuses, qui se dérobent. Il y a des esprits qui chicanent, qui veulent de bonnes preuves, et qui puisent encore dans le sentiment de leurs faiblesses des raisons de ne pas se fier à cette vie intérieure qui leur est promise. Fénelon en appelle des appréhensions de leur conscience superficielle à la certitude de leur conscience profonde, qu'il essaye d'éveiller par la force même avec laquelle il affirme son existence : « Ne vous écoutez plus vous-même, leur dit-il. Votre fond, si vous le suivez simplement, dissipera tous ces vains fantômes. Il y a une extrême dilTérence entre ce que votre esprit rassemble dans sa peine, et ce que votre fond conserve dans la paix. » Avoir « l'instinct du fond », ne pas se laisser tout entier occuper par l'attrait de sa personnalité apparente, — croire que chacun de nous porte au plus profond de soi, dans une région inaccessible au trouble, une àme faite imiquement d'amour, et qui vit en nous même méconnue, même délaissée de nous ; — cultiver cet instinct du fond, cette intuition spirituelle en évitant de sortir hors de nous, en nous recueillant et en mourant à notre être d'imagination, à notre moi, voilà ce que Fénelon enseigne à tous ceux qui lui demandent le secret de la paix.

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Ces préceptes peuvent sembler excellents. Ils le sont en particulier quand ils s'adressent à des âmes qui ont peur d'elles-mêmes, mais aussi trop portées à employer, pour avancer dans la perfection, les moyens de l'intelligence. Voici M""^ de Maintenon ; c'est une âme exercée, exigeante. Elle a fait ou cru faire déjà beaucoup, cette ancienne élève du chevalier de Méré, qui a dirigé l'éclosion de ses grâces d'esprit. Elle demande à Fénelon une consultation spirituelle. Fénelon, « cruellement pénétrant ^ », va lui montrer qu'elle est atteinte des défauts de l'âme les plus délicats, que dans ses ambitions de piété éminente, c'est d'elle, c'est de son mo« qu'elle est préoccupée, qu'elle est incapable de s'oublier, que sa volonté perpétuellement active est complice de son amour-propre, et qu en essayant d'y voir de plus en plus clair en elle, de s'analyser de plus en plus finement, elle ne fait que créer entre l'action divine et son àme un monde de pensées artificielles, une cohue de sentiments élégants, bavards, une nuée dans laquelle son ingéniosité d'esprit s'obstine à discerner la vérité, mais d'où il ne peut jamais naître que des illusions. Qu'elle ait l'esprit serein ; qu'elle ne se jette point, devant la corruption humaine, dans de grands étonnements et de grands scandales, — qui trahissent surtout l'estime qu'elle fait d'elle-même : « Vous verrez, lui dit-il, la

I, Le mot est de M. Henri Brémond. V. «a remarquable Apologie ■fionr Fénelon.

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coiruplion de l'homme comme l'eau dans la mer. » Qu'elle s'abstienne de parler avec chaleur et âpreté, de dresser sourdement des batteries, même en ce qu'elle croit l'intérêt de Dieu : cette agitation est l'ennemie de la vie intérieure. Rien « qui casse la tête », rien d'inquiet et d empressé. Il ne faut pas se refuser à l'action ; il faut accepter les ouvertures de la Providence ; il faut, en somme, ménager sa volonté, comme Montaigne ménageait la sienne, mais avec une vue plus profonde.

Quant à ses défauts, tous dépendent d'un amourpropre délicat ; il ne s'agit pas de faire campagne contre eux, de les détruire un par un. Cette méthode de destruction par le détail ne mène à rien. Il faut laisser faire Dieu en nous, aller de l'avant, s'élargir. Nos défauts tomberont alors comme une écorce desséchée, comme des branches mortes. M""" de Maintenon voudrait multiplier les actes, et elle les multiplie : mais elle néglige l'essentiel, qui serait de tendre à un élai permanent d'amour et de repos. Elle se dédouble ; elle se regarde être vertueuse, et elle cherche des lumières pour se mieux voir. Elle imagine qu'en multipliant h l'infmi les actes de vertu, elle s'approchera indéfiniment de la perfection. Elle en demeure éloignée. Que n'est-elle simple ! Un simple acte d'abandon, un instant de silence intérieur nous font plus avancer que mille actions inquiètes. Elle ne songe qu'à être exacte : elle oublie d'être libre, libre d'une liberté fondée sur le renoncement à soi-même, de cette liberté que Fénelon appelle un peu plus tard (26 novembre 1693), pour répondre à de fausses interprétations, « une mort affreuse dans tout

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le détail de la vie, et une entière extinction de toute volonté propre ».

Cette distinction de V exactitude et de la liberté est essentielle, et Fénelon y tenait extrêmement, mais il y tenait pour les réconcilier, non pour les opposer. Comme l'a excellemment dit M. Rivière^, « il avait l'esprit trop riche pour n'avoir jamais qu'une opinion sur chaque question. Outre l'idée qu'exigent l'ensemble de ses conceptions et la nature profonde de sa pensée, il a souvent une seconde idée réductrice et restrictive de la première, que lui suggère la conscience des modérations indispensables à toute affirmation ». Comme tous les intérieurs, qu'ils soient Montaigne ou François de Sales, il sait que la raison raisonnante pose des antagonismes là où la vie crée des harmonies : « Ceux qui n'ont nulle expérience des voies de Dieu ne croient pas qu'on puisse accorder ensemble ces deux vertus » d'exactitude et de liberté, parce qu'ils appellent exactitude la gêne d'une âme qui se met à l'étroit, qui n'ose respirer, — liberté, la mollesse d'une conscience large, qui n'y prend pas garde de si près. En fait, dans une âme qui vit en vérité, l'exactitude et la liberté ne peuvent aller l'une sans l'autre : l'exactitude, c'est de vouloir être parfait, sans distinguer entre les fautes légères et les graves ; c'est de se conformer non à la loi littérale, mais à la loi supérieure, qui nous fait entrer elle-même dans la vraie liberté ; — et la liberté, c'est d'aller toujours en

1. Annales de philosophie chrétienne : La iLOodiccc do Fcnolon et ses ilénieuU quiclistes (n» de décembra lyoS, p. 280). V. aussi les uunaôroi suivants.

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avant, de ne point perdre de temps à regarder en arrière ; car nous ne vivons qu'en avant. Fénelou a senti profondément cette vérité, que nous ne sommes pas sous la dépendance du passé ; l'avenir de notre âme nous appelle, nous attend ; il faut suivre l'attrait ; notre destinée ne reçoit pas sa signification de notre passé ; c'est ce qui doit être qui expliquera ce qui fut, qui le remettra à sa place. 11 nous est interdit de nous décourager ; c'est encore l'amour-propre, « parleur vain et plaintif », qui nous embarrasse dans une multitude de retours sur nous. Suivons le fond du cœur ; le reste n'est que vaine réflexion et entortillement de l'esprit.

Il faut laisser tomber nos faiblesses involontaires, « nous en humilier à la première vue qui nous en vient, mais les laisser là aussitôt après, pour continuer notre route » . C'est la doctrine de l'élargissement ; Fénelon la tenait de M^^Guyon, et il se félicitait de l'avoir suivie : «Je suis, presque sans réflexion, mes premiers mouvements ; et je laisse tomber toutes réflexions .. qui m'engageraient à m'occuper de moi. » Et plus tard (4 décembre 1707) : « C'est le remède spécifique à l'idolâtrie de sol quele délaissement de soi-même. » Nous comprenons maintenant que ce délaissement soit la condition de la liberté. Nous voilà déliés de toutes les conceptions étriquées que nous imposait la manie de l'analyse, « de l'anatomie ». Nous sommes en chemin vers une réalité où les limitations de notre personnalité disparaissent. L'âme est soulevée.

Et le 10 mars 1696, sentant le besoin de s'expliquer sur des maximes de spiritualité qu'on trouvait;

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