‹ De Montaigne à VauvenarguesChapitre 77 sur 93 · LA SPIRITUALITÉ DE FÉNELON · texte numérisé non relu

LA SPIRITUALITÉ DE FÉNELON

extraordinaires, il développa longuement sa pensée dans une lettre à la sœur Charlotte de Saint-Cyprien, Carmélite. La surprise de ceux qui n'avaient point la même expérience spirituelle que lui était de voir qu'il ne semblait faire aucun cas de l'obéissance stricte aux préceptes de discipline, de l'accomplissement régulier des devoirs distincts qui sont la trame d'une vie normale, sous la règle de l'Eglise. — Qu'importe l'étroite observance des préceptes, pourvu que l'âme soit aimante ? Fénelon semblait tout remettre dans l'indétermination, et rendre inutiles les commandements. Il semblait aussi rendre le dogme inutile : car, après avoir, dans ses lettres de direction antérieures à la rencontre de M^^Guyon, recommandé, selon le précepte salésien et toute la tradition chrétienne, la méditation distincte sur un dogme, il mettait maintenant au-dessus de tout la contemplation mystique delà vérité, hors de toute détermination précise. Pourvu que l'âme suive sa pente vers Dieu, qu'importe qu'elle ait ou non des idées distinctes de telle vérité particulière, qui n'est qu'un fragment de la vérité totale ? Suivant le même penchant à la contemplation et à l'amour pur, Fénelon en arrivait à négliger la vertu de l'espérance, parce qu'elle peut être entachée d'intérêt personnel. L'amour sans espérance seul est désintéressé, l'amour sans désir.

On sentait ledanger de telles doctrines, on voyait l'usage mortel qu'en pouvaient faire des âmes paresseuses ou orgueilleuses. Quelle séduction pour les mous !

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Xe plus agir, s'abandonner, cesser toute réflexion ; et voici la rédenipliou inutile, puisque, sans méditer sur le dogme de l'Incarnation, l'àme peut d'emblée s'élever au Père. Le sentiment du divin serait donc indépendant chez l'homme de toute doctrine ? Tout ce qui stimule l'énergie de l'homme et l'éveille au soin du salut, les actes aperçus, volontaires, tout cela n'est rien en comparaison d'un mouvement, d'un élan inaperçu vers Dieu, dans le fond le plus intime, d'un tressaillement sourd de ce fond que l'analyse ne peut atteindre. Mais qui jugera de ce fond intime? Les paresseux trouveront un bon refuge dans une hébétude traversée de quelques réveils contemplatifs, — et les orgueilleux en appelleront de toute contestation sur la valeur de leurs expériences à la force de leur sentiment intime. Fénelon n'avait parlé ni pour les uns ni pour les autres ; sa doctrine était faite pour inquiéter ceux qui s'endorment dans l'exactitude, et pour rassurer les scrupuleux qui craignent toujours de n'être pas assez exacts ; pour abattre les orgueilleux qui croient avoir tout fait quand ils ont méthodiquement médité, et pour tranquilliser les humbles qui s'inquiètent de ne pouvoir fixer leurs méditations sur aucune vue distincte ; — pour détourner les esprits en proie à la maladie de l'analyse de cette observation trop attentive du détail qui les rendait aveugles au fond, — et non pour engager les tièdes à subsister dans leur incuriosité et à s'abandonner au péché, en comptant sur l'innocence profonde que la souillure de l'activité extérieure n'atteindrait pas.

Mais les gens positifs, et Bossuet avant tout autre.

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