‹ De Montaigne à VauvenarguesChapitre 78 sur 93 · LA SPIRITLALITÉ DE FÉNELON · texte numérisé non relu

LA SPIRITLALITÉ DE FÉNELON

redoutaient les conséquences générales de ces doctrines ; et, d'autre part, ils montraient que Fénelon en arrivait, quand il voulait se justifier, à s'exprimer d'une manière inintelligible, à se contredire logiquement. La vérité est que Fénelon, par diplomatie *, mais aussi par sentiment de la complexité de la vie spirituelle et des besoins variés des âmes, selon leur qualité et suivant les moments, se préoccupait de légitimer le rôle de la méditation, celui des actes distincts et des opérations perçues, enfin de tout ce qui constitue l'activité normale de la conscience. Il proteste que « la contemplation ni acquise ni infuse ne dispense jamais des actes distincts des vertus ; qu'au contraire les vertus doivent être les fruits de la contemplation ». Il assure que le silence dont parle saint Augustin, n'est point (comme on reproche aux quiétistes de le vouloir) une inaction et une oisiveté de l'âme, qu'il n'est qu'une u cessation de toute pensée inquiète et empressée », mais d'ailleurs une opération de l'âme, « opération intellectuelle accompagnée d'affection etde volonté », opération tranquille, par laquelle Dieu est aperçu sans que l'âme admette « ni image ni sensation qui le représentent ». Ce que Fénelon tient à dire ^, pour se défendre de convier l'âme à l'inertie, c'est que la contemplation est un acte ; mais, dit-il, essayant toujours de saisir etde traduire le fait intérieur, (( elle consiste dans des actes si simples, si directs, si paisibles, si uniformes qu'ils n'ont rien de marqué par oîi l'âme puisse

I. M. Maurice Masson appelle la lettre à la sœur Charlotte de Saiat- Cvprien « un chef-d'œuvre de diplomatie spirituelle ». a. Rivière, art. cité, VIII, n, A.

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les distinguer ». Tandis que la méditation est « pleine d'actes méthodiques et discursifs », la contemplation est un regard simple et amoureux. Aussi u les personnes sans science s'imaginent souvent que c'est une cessation d'actes, parce quelles ne reconnaissent pour actes queles actes discursifs. » Ala vérité, cette connaissance amoureuse est « un tissu d'actes de foi et d'amour si simples, si directs, si paisibles et si uniformes qu'ils ne paraissent plus faire qu'un seul acte, ou même qu'ils ne paraissent plus faire aucun acte, mais un repos de pure union. C'est ce qui fait que saint François de Sales ne veut pas qu'on l'appelle union, de peur d'exprimer un mouvement ou action pour s'unir, mais une simple et pure unité ». Et d'ailleurs il est bien entendu que la contemplation pure et directe n'est jamais, en cette vie, simple et sans interruption. Dans les intervalles, il serait très dangereux de ne trouver en soi ni l'union au Médiateur, ni les actes distincts des vertus, et Fénelon va jusqu'à dire, dans sa lettre à la Carmélite, qu'il faudrait alors « s'exciter avec les efforts les plus empressés ». Il va plus loin encore, puisqu'il accorde qu'il faut toujours un peu plus, un peu moins d'union aperçue etd'actes distincts. Visiblement il fait tout ce qu'il peut pour expliquer comment la vie la plus profonde conserve, à quelque degré, le caractère de la vie normale ; il veut sauver la notion d'effort, entendue au sens courant. Il prévient par ses explications les objections que lui fera Bossuet.

Que dira en effet Bossuet, théologien du bon sens, i livre V de V Instruction sur les états d'oraison

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(1697):' Il dira que la réflexion (entendez bien l'activité de la raison raisonnante, et non du sens intuitif) « est une force de lame » ; que sans doute elle est une imperfection de la nature humaine, puisqu'on ne la trouve pas « dans les plus sublimes opérations de la nature angélique », mais qu'enfin, « en l'état où nous sommes, c'est une force de l'àme ». Il dit que « tant que le jugement peut vaciller et que la volonté est muable [ce qui est notre état à tous], la réflexion leur est nécessaire ». 11 dit que l'acte direct de la contemplation étant généralement très confus, c'est à la réflexion de l'apercevoir, et, l'apercevant, de le transposer (le mot n'est pas dans Bossuet) dans Tordra des idées distinctes. Il veut qu'un acte vertueux, produit avec réflexion et avec une connaissance expresse, ait plus de bonté que le même acte né d'un mouvement inaperçu. Il maintient jusque dans la vie des bienheureux le principe de la distinction : « La joie où les âmes saintes sont abîmées dans le ciel ne rend que plus nette la connaissance qu'elles ont d'elles-mêmes et des actes par lesquels elles sont heureuses. » Enfin, Bossuet replace la vie morale sur le plan de la conscience claire et de l'activité volontaire, tandis que Fénelon la plaçait dans l'obscur, dans le fond inaccessible de l'être. Il admet bien certains tempéraments mystiques à sa doctrine de bon sens, comme Fénelon admettait à sa doctrine mystique les tempéraments du bon sens ; il consent qu'un acte non aperçu puisse être plus parfait qu'un acte perçu : mais pour ajouter aussitôt que nul n'en peut juger, que c'est là proprement la science de Dieu. L'homme, au total, selon Bossuet, ne peut mieux faire que d'étendre en lui le do-

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maine de la clarté. Résoudre notre fond en pensées claires, c'est le résumé de toute sa thérapeutique morale, et il n'y a rien en cela qui dût surprendre les continuateurs des traditions morales du xyii*^ siècle.

Au contraire, Fénelon en appelle constamment du clair à l'obscur, du perçu à l'inaperçu. Voyez ce qu'il écrivait à M™* Guyon (10 octobre 1689) ; il ne s'est jamais senti « plus tranquille, plus libre, plus dégagé, plus simple et plus hardi dans sa conduite ». Ce n'est pas qu'il ne commette bien des fautes, dont il a conscience ; il n'éprouve aucune grâce sensible ; il a dit et fait plusieurs choses qui devraient l'avoir éloigné de Dieu : mais, ajoute-t-il, « si je regarde un certain fond inexplicable, je vais à l'abandon, pour laisser tout faire à Dieu, et au dehors et au dedans, sans vouloir ni me remuer sous sa main, ni me mettre en peine de moi... J'avoue qu'en ce sens je n'ai jamais été autant au large que j'y suis depuis mon entrée à la cour ». Cet état qu'il faut appeler passif , puisqu'il a pour condition la mort de toute activité propre, est cependant un état actif ; l'âme qui s'abandonne à l'amour divin se laisse agir par Dieu.

Ce mot de passivité active nous étonne ? Souvenons-nous que des mystiques beaucoup moins avancés que Fénelon se sont servis d'expressions analogues pour traduire des états exceptionnels ; je pense au mysticisme des montagnes. Rousseau le premier, bien d'autres, mais surtout Senancour après lui, ont parlé de ces rêveries où l'eu se sent « énergique sans volonté », enthousiaste sans pensée distincte ; ils ont retrouvé, pour exprimer leur naturalisme mystique, les alliances de mots dont s'étaient servis les mys-

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tiques chrétiens pour rendre sensible la fusion en Dieu. Pressé parles objections de Bossuet ^, Fénelon approfondira la notion de l'action passive, et il montrera que la passivité elle-même est active. Contradiction logique, mais réalité vivante. L'état passif « n'est que la plus simple et la plus parfaite coopération à l'inspiration intérieure ». Il ne renferme « qu'une paix et une souplesse infinie de l'âme pour se laisser mouvoir à toutes les impressions de la grâce ». Souvent, il emploie la comparaison « d'un corps vivant et sensible, qui se laisse faire librement, sans remuer, une opération, et qui ne fait nul contretemps sous la main du chirurgien » . Tout travail venant de l'intérêt propre est suspendu (et vous savez jusqu'où Fénelon saisit cet intérêt propre, jusque dans les efforts les plus pénibles que nous puissions faire pour nous guérir méthodiquement de nos défauts). Il faut devenir infiniment malléable, être comme une eau claire et tranquille, comme la glace pure d'un miroir : « L'âme pure et paisible est de même. Dieu y imprime son image et celle de tous les objets qu'il veut y imprimer. Tout s'imprime, tout s'efface. Cette âme n'a aucune forme propre, et elle a également toutes celles que la grâce lui donne. » Mais ne puis-je vouloir retenir une de ces formes ? Ne céderai-je point à l'instinct de ma conscience, qui fait son office propre en fixant son attention sur un moment de ma vie intérieure, en gardant le souvenir de ce moment, et en réfléchissant sur les moyens de le reproduire, de s'y replacer.^ Non, voilà la tentation de l'aclivitc propre ; vouloir que

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