I. C'est ce qu'a bien montré, en particulier, M. Rivière
StG
notre vie intérieure dépende de nous, prétendre disposer de nous de telle sorte qu'à notre volonté un état connu se renouvelle en nous. Ainsi nous arriverions à nous faire une personnalité volontaire, toute d'artifices, parfaite peut-être en apparence, et que nous aimerions, qui serait le miroir de notre orgueil, qui serait le moi. Il faut s'abandonner : « Tous êtes, dit-il à Dieu, sans cesse opérant au fond de moi-même ; vous travaillez invisiblement, comme un ouvrier qui travaille aux mines dans les entrailles de la terre : vous faites tout et le monde ne vous voit point. »
Mon dessein n'est pas d'entrer dans des discussions théologiques ; ce qui nous intéresse, ce ne sont pas les raisonnements subtils par lesquels Fénelon essaye de se mettre d'accord avec l'orthodoxie. C'est l'effort qu'il fait pour surprendre en lui le fait de vie intérieure, en ce qu'il a d'absolument distinct de la vie extérieure. Avec Fénelon, comme avec tous les mystiques, avec saint François de Sales, nous reconnaissons que la vie de l'âme est incomparable, irréductible à toute autre. L'être qui cherche à se dépouiller de toute activité lumiaine découvre en lui une puissance d'être supérieure ; pensons encore à des états avec lesquels Tcxprcssion littéraire nous a familiarisés. Rappelons-nous Rousseau se laissant flotter, couché au fond d'une barque, sur les eaux du lac de Bienne. A peine retient-il un sentiment distinct de son être ; la limite qui. d'ordinaire, dans la Nie active, le sépare et l'isole si nettement au milieu des choses, ce trait strict et qui définit son caractère pratique, ils ne sont plus. Il baigne dans la vie universelle ; la conscience du divin monte du fond liabituellcment endormi de son êlio.
LA SPIUITLALITÊ J)K IjLvELON 3/7
elle l'enveloppe : ce n'est pas un état aigu, une perception claire de Dieu ; c'est un sentiment sourd et puissant. Son cire propre a fui, il ne se souvient plus de lui-même ; il se délaisse, il est délivré : il vit en Dieu. Cette espèce de ravissement que certains romantiques éprouvent, c'est quelque chose comme l'extase mystique : alors ils n'analysent plus le paysage ; à peine si Rousseau a quelques fuyantes sensations de ce qui se passe autour de lui, la conscience du distinct est abolie.
Personne n'a demandé compte aux poètes de l'orthodoxie de leurs états, et ne leur a objecté qu'ils pouvaient se faire illusion. Au contraire, Fénelon a été obligé d'élucider sa doctrine et de la rendre acceptable à des hommes qui n'avaient pas fait ses expériences spirituelles. Il est aisé de prouver que sur tous les points, il est arrivé à des contradictions de langage. Par exemple encore, voici surl'amour divin un passage qui semble définitif : « L'amour, qui est le fond de la contemplation, est un désir continuel. » Donc l'âme aspire toujours : le désir est une activité, et Fàme qui aime est constamment active : « Et ce désir continuel est divisé en autant d'actes distincts qu'il y a de moments successifs où il continue. Un acte simple, indivisible, toujours subsistant par lui-même s'il n'est révoqué, est une chimère qui porte avec elle une évidente et ridicule contradiction. » Voilà qui est clair : un acte indivisible et continu est inconcevable pour notre raison discursive ; donc il n'est pas : Bossuet n'aiara rien à y redire. Et Fénelon d'insister : « Il n'y a que le renouvellement positif d'un acte qui puisse le faire continuer. »
07^ Uli .MONTAIGNE A VAf Vi^NARGUES
Mais goûtez la suite, et dites-moi si Fénelon ne se moque pas des gens à idées claires, auxquels il vient de faire, verbalement, ime si large concession : « Il est vraisemblable que quand une personne, qui ne connaît point ses opérations intérieures par les vrais principes de philosophie, se trouve dans une paix et une tmion habituelle avec Dieu, elle croit ou ne faire aucim acte ou en faire un perpétuel, parce que les actes qu'elle fait sont si simples, si paisibles et si exempts de tout empressement, que l'uniformité leur ôte une certaine distinction sensible. » Vous entendez bien que Fénelon, en son for intérieur, fait bien plus plus de cas de l'expérience d'une àme que des opinions de gens armés des vrais principes de philosophie.
Et de même pour le désir ; Fénelon a bien avoué qu'il n'y avait point d'amour sans un désir constamment renouvelé : mais il l'entend en un sens intérieur ; il ne s'agit point de désirs particuliers : aimer Dieu ce n'est pas s'élancer vers lui d'un mouvement inquiet, par secousses, comme on aspire à un objet qu'on voudrait s'approprier : amour intéressé, empressé, qui n'est que le désir du salut pour soi. L'amour « veut son salut non pour soi, mais pour Dieu... L'amour est insatiable d'amour ; il cherche sans cesse son propre accroissement par la destruclion de tout ce qui n'est pas nous en lui. v» Et ailleurs ', il dira plus délibérément : « Il n'est pas viai que l(jut amour soit tm désir... On ne prétend rien de soi on s'aimant. On ne s'aime point pour