‹ De Montaigne à VauvenarguesChapitre 82 sur 93 · LA SPIRITUALITÉ DE FÉNELON · texte numérisé non relu

LA SPIRITUALITÉ DE FÉNELON

prudence humaine ? A force de subtiliser et de raffiner sur notre conscience, de rivaliser d'adresse et de vigilance avec le mal, est-ce à nous qu'il appartient de forcer l'attrait divin à renaître ? Nous savons que non, C'est la plus grave erreur de la vie spirituelle, de prétendre demeurer toujours dans la lumière, dans la possession certaine. Et il n'est pas de pire illusion que celle des ferveurs sensibles : beaucoup se perdent par là. Disons, en langage profane, que les gens convaincus de leur excellence, de leur parfaite candeur, valent souvent beaucoup moins que d'autres qui ne se sentent point en grâce avec eux-mêmes, mais suivent tout de même leur chemin le mieux qu'ils peuvent. Mais Fénelon en vient à cette explication tout à fait précise et pénétrante : « On doit suivre le mouvement », c'està-dire la grâce, l'attrait intérieur, mais le suivre sans vouloir (( s'en assurer par réflexion ». Ailleurs, il parlera de ces pentes « qui ne viennent que par contrecoup et par réflexion, en écoutant l'amour-propre et ses arrangements..., pentes étrangères à notre vrai fond, [qu'on] se donne, [qu'on] se prépare, qu'on ne trouve point toutes formées en nous comme sans nous. » Ce mouvement est « plus délicat, plus profond, moins aperçu et plus intime » dans les âmes déjà dénuées, et de la désappropriation desquelles Dieu est jaloux. « Ce mouvement, continue-t-il, porte avec soi une certaine conscience très simple, très directe, très rapide, qui suffit pour agir avec droiture, et pour reprocher à l'âme son infidélité dans le moment où elle y résiste. Mais c'est la trace d'un poisson dans l'eau ; elle s'efface aussitôt qu'elle se forme, et il n'en reste rien ; si vous voulez la voir, elle disparaît pour con-

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fondre votre curiosité ». Comment mieux dire que la vie surnaturelle affleure brusquement, par éclairs, à la surface de notre conscience, que c'en est assez pour que nous ne doutions point du courant profond auquel nous devons nous abandonner ; qu'en nous laissant entraîner par ce flot divin nous sommes sûrs d'être dans le sens de la vie. L'essentiel est de ne jamais s'arrêter, de suivre l'élan vital, de ne pas se débattre contre la volonté créatrice de Dieu. Marchez, avait dit M'"* Guyon, « à la lumière ténébreuse de la foi. » Et Fénelon lui disait : « Souvent une action qui paraîtrait irrégulière me paraît innocente dans sa source. Souvent je m'aperçois d'un mouvement naturel et d'une certaine propriété maligne dans des actions qu'on croirait bonnes ; mais tout cela se voit sans s'arrêter. »

Or, c'est là ce qui fâchait Bossuet ; il voulait qu'on s'arrêtât. Non pas qu'il ignore ces actes « si spirituels ou en tous cas si rapides qu'ils ne laissent aucune trace dans le cerveau, ou qu'ils n'y en laissent que de fort légères, qui s'effacent comme d'elles-mêmes, ainsi qu'un flot qui se dissout au milieu de l'eau ». Mais l'absurdité consiste selon lui à prendre ces actes comme les types mêmes de la vie spirituelle ; il voulait que la réflexion fît son office sur eux, et qu'elle les affermît par un jugement conjirmalif. Le malentendu est insoluble. Fénelon arrive à glisser sa vie : Montaigne l'aurait comprise et l'aurait aimée, cette morale spirituelle qui harmonise la libre aspiration et la conlraintc. Montaigne se traitait comme une nature privilégiée, qui ne s'arrête point à ses litiges et à ses tumultes superficiels, pourvu que le fond de l'intelHgence soit

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serein. Et Fénelon traite les âmes avancées sur la voie de perfection, il se traite lui-même comme s'il était un élu déjà, ou plutôt comme si, en lui, sous l'agitation tyranniqiie de la conscience superficielle qui ne veut pas mourir, demeurait un élu, un être profond, duquel il ne faut pas troubler la béatitude inaperçue, sous prétexte de vigilance ou de joie sensible.

Mais ne croyons pas que cette doctrine autorise l'oisiveté. Elle tient la volonté en haleine, non la volonté propre, mais la volonté désappropriée. Elle est l'ennemie de la sensualité spirituelle. Fénelon dit constamment : « Le sentiment ne dépend pas de vous ; aussi l'amour n'est-il pas dans le sentiment. C'est le vouloir qui dépend de vous, et que Dieu demande. » La présence sensible de Dieu ne dépend pas de nous ; « il suffit que la volonté tende à l'amour ». Il faut donc aller son train, marcher comme Abraham, sans savoir où, avancer sans regarder derrière soi, ni dans l'avenir, rie songer qu'au présent, comme un aveugle qui s'en va butter contre un mur, et qui change de direction, et qui en suit une nouvelle aussi loin qu'il peut. Nous vivons à tâtons ; l'essentiel est d'avoir confiance : tout est là : « Le moindre regard inquiet est une reprise de soi et une infidélité contre la grâce de l'abandon. » On trouve dans l'Imitation cette parole : « Celui qui scrute la majesté sera accablé par la gloire. » Le mot qui est sans cesse aux lèvres de Fénelon, c'est celui-ci : « Quiconque prétend juger sa grâce la perd. »

Recueillons le sens humain de cette doctrine. A la

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prendre en son fond théorique, elle va rejoindre les plus anciennes théories mystiques, et, pour ne pas remonter plus haut, elle repose sur cette affirmation que le grand mystique Allemand Suso avait trouvée lui-même chez Denys l'Aréopagite, et que Marguerite de Navarre semhle bien ^ avoir reprise chez Suso : c'est que Dieu est tout, et que l'homme n'est rien, — et qu'ainsi la vie intérieure consiste à ne pas contrarier en nous l'opération divine, à laisser vivre Dieu en nous.

En pratique, elle nous apprend à nous délivrer de notre moi, à chercher le bonheur au delà de la conscience du bonheur, c'est-à-dire à ne le pas chercher ; à faire bon marché de nos souffrances intérieures, à les laisser s'écouler au lieu de les retenir sous le regard curieux et compatissant de notre amour-propre ; à ne point nous appesantir sur nos joies, à ne point prétendre les posséder, les goûter, les épuiser. Elle fait de nous des énergiques tranquilles. Selon elle, avoir le sens du divin, ce n'est pas en avoir le sentiment, le goût délicieux : c'est vivre dans le sens du divin. La spiritualité de Fénelon est une doctrine de vie, non d'inertie, — et c'est une immense erreur de croire qu'elle tende à nous endormir.

Imaginez de nos jours une de ces consciences comme il en est tant, malades de délicatesse, avivant leur plaie par un perpétuel examen, insupportables à soi-même, ambitieuses d'être parfaites, désireuses de s'évader d'elles-mêmes, mais retenues par le doute de soi. et qui se tourmentent dans l'impuissance. On leur

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