‹ De Montaigne à VauvenarguesChapitre 84 sur 93 · M0>TA1G>E · texte numérisé non relu

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L AME SELON VAUVEXARGUES.

<( Lamartine, ignorant qui ne sait que son âme », a-t-on dit. Le mot couviendrait mieux à Vauvenargues, sous cette réserve qu'il n'a point séparé la curiosité de sou âme de celle de toutes les Ames. L'étude de luimême et la connaissance des hommes ont été « l'unique fm de SCS actions et l'objet de toute sa vie ^ )). Il ne faisait aucun cas des sciences physiques ou mathématiques 5 il s'étonnait que l'homme fût assez léger pour s'appliquer à la chimie, à l'astronomie, à l'érudition ; et quant aux sciences sociales, il ne les envisageait que sous leur aspect moral. Le problème delà justice et du bonheur s'absorbait pour lui dans celuici : comment apprendre aux hommes à vivre en paix les uns avec les autres, quelles que soient les institutions sociales P Quelles vertus faut-il développer chez eux pour qu'ils se trouvent bien de vivre ensemble ? La société ne lui apparaissait pas comme un système d'intérêts; — il n'y voyait qu'un ensemble de rapports moraux, où, quelle que soit la situation des uns et des autres, toute difficulté peut être résolue par rexercice

T. Discours [iréliminaire à Vlnlrodurllon à la connais/tance Je l'expril hwnain.

L AM12 SKLOiN VAUVENARGUES

des vertus propres à chaque état. Il croyait donc que tout ce que l'homme a besoin de savoir, il le trouve en hii-mcme, — et que le don proprement humain, c'est de savoir développer en soi la vie de l'âme, non par imc culture solitaire, mais par la vie commune : la société lui apparaissant finalement comme une sorte de mutualité spirituelle. Et ce développement ne se donnerait pas pour fin la contemplation de sa propre perfection, mais l'action, laquelle n'a de valeur elle-même que dans la mesure où elle manifeste Ja beauté de l'àme ; — si bien qu'en dernière analyse le but de la vie humaine et la raison d'être de l'humanité aurait été non pas le bonheur, mais l'épanouissement de la vie spirituelle commune, chacun reconnaissant tous les autres en soi-même, « se donnant l'essor », élargissant son âme, rendu plus noble par son effort pour se donner à tous, aidant tous les autres à se donner aussi l'essor, et participant de plus en plus à la noblesse commune, de mieux en mieux comprise. C'est ce sens de la noblesse humaine, selon Yauveîiargues, que je voudrais préciser. Autant dire que j'essayerai de dégager les raisons qu'il a eues de a ivre, cl celles qu'il a >oulu répandre autour de lui.

Nous ne savons presque rien des influences sous lesquelles la vie spirituelle se développa chez lui. Il semble que, de bonne heure, il se soit détaché du christianisme. Il avait eu, pendant son adolescence, sa crise de stoïcisme : il est remanjuable que le stoïcisme

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soit la maladie de jeunesse de beaucoup de moralistes. Vauvenargues était allé jusqu'au paroxysme : un Sénèque, des lettres de Brutus lui étaient tombés sous la main, et un Plutarque. Ces lectures le mettaient dans un tel état qu'il « étouffait », et qu'il lui fallait quitter ses livres, « sortir comme un homme en fureur, pour faire plusieurs fois le tour d'une assez longue terrasse, en courant de toute sa force, jusquà ce que la lassitude mît lin à la convulsion « . Nous sommes en Provence, et la terrasse dont il s'agit est celle du château de Vauvenargues.

Il guérit du stoïcisme, mais il en garda toujours quelque chose : il aima toujours l'énergie, la hauteur d'une âme inflexible ; il souffrit d'autant mieux ses malheurs qu'il voyait, Mes supporter courageusement, une manière de se témoigner sa force. Il eut horreur de la rigidité de Caton, « ce misérable censeur, qui courait la Sicile à pied, homme incommode, fâcheux, de peu d'esprit ». Il détestait les gens tout d'une pièce. Et il reprochait aux Stoïciens ^ de prétendre que le sage peut se suffire à lui-même : proposition à laquelle il ne pardonnait pas de rendre inutiles l'amitié, et la société, qui n'est pour lui qu'une plus vaste amitié : « Les hommes, mon cher Saint-\incens, ne font qu'une société, l'univers entier n'est qu'un tout ; il n'y a dans toute la nature qu'une seule âme. un seul corps ; celui qui se retranche de ce corps fait périr la vie en lui, il se sèche, il se consume dans une affreuse langueur ; il est digne de compassion.

I. Non nommés, mais c'est cui qu'il vise. Lettre à Saint -^ incens du 3 nov. 1714O. Cf. VAristippc tle Balzac

l'ame selon vauvenargues 389

Cette tirade * ne méconnaît qu'une chose : c'est que le stoïcisme insociable et orgueilleux, — qu'elle vise assurément 2, — est bien loin d'ôtre tout le stoïcisme. En 1740, il y avait déjà près de cinquante ans que les Dacier, dans une préface à leur traduction de Marc-Aurèle, avaient fait remarquer combien il est injuste de faire supporter à tous les stoïciens les excentricités de Chrysippe : ils demandaient qu'on remontât au stoïcisme pur, et plus humain, de Zenon, et plus encore qu'on descendît au stoïcisme adouci, clément, pénétré d'humilité et tout rempli de l'amour des hommes qu'était celui de Marc-Aurèle. Ils affirmaient que Pascal aurait moins rigoureusement jugé l'orgueil stoïcien s'il avait médité les pensées de ce sage, auquel son exquise délicatesse d'âme, et la pratique des hommes, avaient donné le sens des tempéraments que toute doctrine exige pour être vécue. Et Vauvenargues à son tour n'aurait pas eu de peine à trouver daos Marc-Aurèle de belles pensées sur cette âme universelle dont la société des volontés humaines n'est qu'une émanation, et sur le sentiment que le sage cultive en lui, de vivre de cette âme. — Je note comme un signe assez curieux de l'entêtement de certaines notions à subsister, que Vauvenargues continue à ne connaître, sous le nom de stoïcisme, que la doctrine excessive condamnée par Montaigne et par Pascal : Marc-Aurèle aurait pu être une de ses sources, — rien ne permet de penser qu'il s'en soit avisé, et le silence, on peut dire complet, qu'il a gardé sur lui, donne à croire qu'il ne l'a guère fréquenté.

I. « Mais quelle boufTée de philosophie... », ajoute Vauvenarguss. 3. V. le ronlexle.

3qo RE MO^TAIG^E \ valyenargles

Comme le font souvent les tempéraments très originaux, il recherchait plutôt les esprits qui contredisaient le sien : il sentait qu'il avait à gagner dans leur commerce, non parce qu'ils pouvaient corriger les tendances excessives de son propre esprit, mais au contraire parce qu'ils maintenaient et exaltaient chez lui le sentiment de sa différence, de sa nuance. Et le plus souvent, il lisait peu : pas un quart d'heure tous les jours eu deux ans, un jour portant l'autre (à ^Mirabeau. 3o juin i/Sg) '. Il s'en excusait quand il écrivait à Mirabeau, qui était au contraire un grand dévoreur de livres et ne concevait pas qu'on pût se contenter si longtemps de ses pensées. « C'est principalement sur nous, dira-t-il un peu plus lard (3 mars ly'io) que nous devons travailler, et la véritable grandeur se trouve dans ce travail. »

Or, ce travail consiste pour lui à découvrir toutes les richesses de l'âme, à les recueillir, à les sauver de la débâcle dans laquelle les emportent toutes les philosophies, — si nombreuses alors et d'origines divergentes, — dont l'article fondamental est le mépris de la nature humaine. Yauvenargues se donne pour mission, et il a bien eu pom* vocation, de restaurer l'âme, de lui rendre ses litres ; il la trouve appauvrie, il veut la rétablir dans tous ses biens.

Notez que, — s'il faut employer ce mot commode, ' — l'optimisme de A auvenargues ne vient pas de l'ignorance du mal et de l'inexpérience de la douleur. Il n'a manqué aucune raison à Yauvenargues pour être triste. Si celui-là a vécu, c'est bien ([u'il UAait le

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