‹ De Montaigne à VauvenarguesChapitre 86 sur 93 · I. La Provence envahie par les Impériaux, etc · texte numérisé non relu

I. La Provence envahie par les Impériaux, etc

a. Toute.s ces expressions entre guillemets sont empruntées à l'œuvre

Sga I»E MO.NTAIGNE A VAUVENARGUES

volonté : et pourtant cela aurait suffi pour l'assombrir. Mais il a éprouvé tout au moins la tentation de la tristesse philosophique : non celle qui naît de la bassesse bien constatée des hommes, — celle qui vient de la contemplation d'un imivers dominé par la loi de la destruction mutuelle. En ce Traité sur le libre arbitre qui date de 1787 (il avait vingt-deux ans), Vauvenargues médite « sur les maladies épidémiques qui ravagent en tous lieux l'espèce humaine » ; il voit que « les hommes se détruisent eux-mêmes par les guerres, que le faible est la proie du fort ». — « 0 terre ! s'écrie-t-il, tu n'es qu'un tombeau, et un champ couvert de dépouilles; tu n'enfantes que pour la mort. » Il résiste à l'argumentation traditionnelle des optimistes, affirmant que c'est « la petitesse et la faiblesse de notre esprit qui nous empêchent de voir l'utilité et la bienséance de ces désordres apparents ». Pourquoi, leur répond-il, « ne croyez-vous pas tout aussi bien que c'est cette même faiblesse de vos lumières qui vous empêche de saisir le vice des beautés apparentes que vous admirez? »

Tout cela, Vauvcnargues l'a fortement senti. Mais il a senti plus fortement encore que la vie, malgré toutes les apparences que la raison peut recueillir, malgré tous les indices sur lesquels elle peut édifier un système de désespoir, vaut la peine d'être vécue. Il en a eu la révélation permanente. Ne lui demandez pas de preuves ; ce n'est pas qu'il croie en manquer, cl nous Talions bien voir ; mais au total toutes se ramènent à dire : « Vivez de bonne foi, laissez-vous prendre par la vie, et vous verrez. » Il faut laisser le raisonnement à ces pauvres j)hysiciens ; rien de plus

l'aME SELO^ VAUVEXARGLKS SqS

malencontreux que de vouloir faire une physique des mœurs ; c'est se mettre hors de chez soi, et fermer toutes les portes à clef, pour voir comment on fera pour y rentrer : « Connaître par sentiment est le plus haut degré de connaissance, — il ne faut donc pas demander une raison de ce que nous connaissons par sentiment. » Or nous connaissons par sentiment que la beauté morale existe, et voilà de quoi embellir l'univers. L'esprit trébuche devant ces grandes questions, — et les gens infatués de leur esprit décident que tout va au plus mal, et n'ira jamais mieux: «Les grandes âmes s'éclairent pas ces routes obscures où tant d'esprits [qui ne sont que] justes se perdent ; car elles ont été formées pour la vérité, et elles ont des marques pour la connaître qui manquent à tous ceux qui l'ont reçue de la seule autorité des préjugés. » La raison analytique et critique joue constamment dans la vie morale le rôle de fâcheux. Aussi, dit Vauvenargues, « quand il m'arrive de me repentir de quelque chose que j'ai fait par sentiment, je tâche de me consoler en pensant que j'en juge mal par réflexion ; ...car on est souvent très injuste pour soi-même et on se condamne à tort. » La raison est toujours froide ; or, « on ne s'élève point aux grandes vérités sans enthousiasme ; le sang-froid discute et n'invente point ; il faut peut-être autant de feu que de justesse pour faire un véritable philosophe ». Vauvenargues va défendre l'enthousiasme, les intuitions de l'âme ; à tous les efforts de la dissolvante analyse, il opposera les certitudes vivantes du cœur.

Il se rend compte que la tâche est nécessaire ; il n'est que temps d'instruire le procès de réhabilitation

394 t)£ MO.\TAIC;>C A VALVi:.\AUGl.ES

de la nature ^. Elle a contre elle deux esprits surtout La Rochefoucauld et Pascal.

Le premier, qui nie le désintéressement, et qui ramène toute vertu à l'amour-propre, est l'oracle de tous les esprits fins, et de ceux qui rougiraient, comme d'une honte personnelle, d'être dupes de quelque chose. Ils se dépêchent de ne croire à aucune action désinléressée, de peur de passer pour des naïfs, si par malheur, une fois, ils avaient été pris à l'apparence. Et cette tactique les accommode assez bien, attendu qu'eux-mêmes trouveraient le désintéressement assez embarrassant : en quoi d'ailleurs ils se calomnient et sont les dupes de leur propre finesse, — car il est quelquefois plus aisé, et plus utile de faire « le bien qui tente nos cœurs » que de faire le mal, par mode, par vanité, par amour-propre de roué ! Vauvenargues sait donc très bien que cette idée de l'amour-propre, regardé comme la tare secrète et la source honteiise de toutes nos actions, est une idée corruptrice ; et il lui fait la guerre.

Il va tout droit au cas extrême, à la négation radicale : on nie a que celui qui donne sa vie pour un autre le préfère à soi n . Et on ajouteque si, dans l'acte du sacrifice, nous croyons préférer l'être d'autrui au nôtre, c'est par une illusion de la passion « qui nous fait confondre dans ce sacrifice notre vie et celle de

I, Défendre l'homme «jusque-là ea disgrâce cheï tous ceux qui pensent ».

LAME SEI.O.N VAL VJi.N AUGl lih OQO

l'objet aimé ». Voici donc Vauvenargues obligé de justifier l'àmc, c'est-à-dire de prouver qu'elle existe comme force distincte, absolument irréductible aux calculs de la mécanique, et qu'en obéissant à la passion du dévouement, elle ne suit pas l'attrait d'une perception intense et confuse.

Vauvenargues en etTet, contrairement aux anatomistes du cœur, voit dans les passions des perceptions d'une clarté supérieure. Parla, on le considère généralement comme un précurseur de Rousseau ; mais de qui cette idée procède-t-elle ? Je crois que Vauvenargues a sécularisé, naturalisé la pensée de Pascal. Il a vu dans Pascal que la connaissance par le sentiment, même appliquée aux choses humaines, atteignait souvent des objets dont la raison n'arriverait pas à rendre compte, — en matière de goût par exemple. A^auvenargues aurait pu se contenter de prendre, à cet étage humain, l'idée de Pascal, et de la généraliser. Mais il a vu encore chez Pascal que les vérités reUgieuses étaient de l'ordre du sentiment, que, par lui, des réalités supérieures, échappant aux prises de Ja raison, peuvent être connues, perçues comme vivantes ; — le sentiment n'est plus alors la synthèse d'une multitude de raisonnements inconscients, dont notre esprit ne saurait rendre compte* : il est quelque chose de plus et d'autre : c'est l'amour, la charité, embrassant, parce qu'elle les aime, des vérités qui demeureraient mortes pour une intelligence froide.

1. Je sais qu'en dernière analyse, pour Pascal, une intelligence parfaite concevrait loat ce (]ue le sentiment atteint par intuition. Mais je reste h dessein, comme Vauvenargues, à l'étage humain.

Bg6 DE MONTAIGNE A VAUVENARGUES

C'est en cette acception que Yauvenargues a parlé du sentiment, des passions nobles. Par elles, nous exerçons un mode de connaissance plus pénétrant et plus ample que celui de la raison. Inutile de placer ce jugement qui est un acte d'amour dans l'ordre de la grâce ; il est dans la nature. Pour Yauvenargues, le fond de la nature est bon ; et l'inconscient, ou le demi- conscient, d'où jaillissent sans réflexion, d'instinct, nos impulsions vers le sacrifice, est plus riche, plus clairvoyant que la partie consciente qui analyse, qui suspend sa décision. L'inconscient ne lui apparaît pas comme un réservoir où sommeillent nos souvenirs, nos habitudes enregistrées, et d'où brusquement surgit l'énergie que ne maîtriserait plus la raison ; l'inconscient est une source.

Quel est le but de l'adversaire P Prouver que tout attachement et toute action se résolvent en un désir d'accroître notre être. Or, Yauvenargues le dit de la façon la plus explicite, consentir à perdre l'être pour sauver l'objet de notre amour, c'est bien prouver que ces deux termes, « l'amour de notre être » et « l'amour d'autrui », peuvent se dissocier. Ainsi on pourrait trouver, latente en chacun de nos attachements passionnés, une démission de notre être, une négation de nous, l'aflîrmation que notre propre essence s'ennoblit en se soumettant à l'essence d'un autre. Ainsi serait démontré que l'amour est bien affranchissement, et non la forme la plus magnifique, mais la plus mensongère, de notre servitude intérieure. La passion serait bien destructrice, mais non plus dans le sens admis par La Rochefoucauld, destructrice de tout ce qui n'est pas elle. Sa perfection résideau contraireà nous détruire

L AMK SELO.N VALVEXARGtES 097

nous-même. Et si Vauvenargues y insiste, ne serait-ce pas qu'il apprit à connaître chez Fénelon la douceur détruisante de l'amour divin ? Le dévouement dernier est l'épreuve de nos attachements, Il montre que ce qui semblait appropriation était, à vrai dire, désappropriation.

Mais l'adversaire répond que a nous croyons n'abandonner qu'une partie de nous-mêmes pour conserver l'autre » . Ainsi la logique insidieuse de la passion voudrait que nous immolions la part de notre être que nous estimons moins, pour sauver, en l'objet de notre amour, la part de notre être que nous estimons plus.

A quoi Vauvenargues riposte qu'ici l'apparence seule doit être comptée. Vous dites vous-mêmes que cette part que nous sauvons nous paraît la plus considérable. Je n'en demande pas plus. Le miracle, et ce qui est inexplicable avec toute votre dialectique, c'est que nous puissions en venir à une manière d'estimer les choses qui soit le scandale de régoïsme, — qu'en développant notre être nous arrivions à y renoncer, — et que nous ne nous sentions jamais être autant qu'au moment où nous allons cesser d'être, par le sacrifice. La conclusion est « manifeste » ; il suffit d'avoir les yeux bons, et de ne pas voiler notre vue sous les brouillards d'une analyse ergoteuse, pour discerner que notre préférence va bien àl'objet quenous aimons et non à nous. Vérité toute simple à constater. C'est vous, avec votre parti pris d'avilissement, qui nous démontrez après coup que tout dévouement peut se ramener à un calcul. En fait, pour que ce dévouement s'accomplisse, il faut que nous nous soyons détachés

Sq^ Uli MOISTAlGiNE A VAUVKNARGUES

de nous. Cet oubli de soi, qiie vous affirmez provisoire, il a été conçu, par celui qui s'est dévoué, comme définitif^.

Vauvenargucs ne serait-il qu'un moraliste lyrique? Ella culture de l'âme n'aurail-elle consisté pour lui qu'à exalter le sentiment moral ? Je crois avoir déjà montré qu'il ne refusait pas la discussion, et que cet esprit, si obstiné à réclamer le droit de l'intuition, ne se dérobait pas à l'analyse. Quand on étudie Vlnlro- (lactioii à la connaissance de l'esprit humain, qui est bien loin d'être un ouvrage achevé, on découvre en lui un esprit délicat, vivant, très sensible, avec un sens très aigu de la complexité des problèmes moraux, et une horreur instinctive de tout ce qui contraint et lie l'essor de l'àme... L'analyse est chez lui la forme de la probité intellectuelle ; il n'aime pas à se complaire dans une illusion non critiquée ; il faut critiquer nos croyances, pour les rendre plus fortes, et pour définir, d'une manière qui les rende inattaquables, les affirmations nécessaires.

Il avait songé à dresser en ce livre ur\ recueil d'observations bien faites sur les diverses sortes dinlcUigcnces qui se rencontrent ; en cette espèce d'inventaire, les distinctions abondent : entre la pénétration et la vivacité d'esprit, la fécondité et la justesse, la vivacité et la fécondité, la vivacité et la justesse, la délicatesse et la finesse, il discerne des nuances curieuses : conmient le même esprit peut être tour à tour vif cl lent, — qu'il y a diverses sortes de pro-

I. Je crois traduire oxactenient la pensée de Vauvenargues, tell© qu'elle se trouve an oliapilre x\iv de VFnlrndiiction ù la eonmissance Je ['"^prit humain.

LAME SKLON VALVENAHGLES 899

fondeur. Puis, ce travail de dissociation achevé, il s'essaye à recomposer un esprit supérieur, il y fait entrer toutes les qualités qui, se complétant mutuellement, forment une intelligence harmonieuse, apte à l'intuition des réalités spirituelles. C'est ce qu'il appelle le génie .

Il est ainsi conduit à apercevoir, dans toute sa complexité, cette grande question, qui le préoccupe extrêmement, des rapports du caractère et de l'intelligence, ou du cœur et de l'esprit. Question bien propre à séduire non un logicien de l'esprit, mais un psychologue de l'esprit vivant ; question qu'il n'a d'ailleurs jamais traitée systématiquement, mais à laquelle il donne par-ci par-là des atteintes assez profondes. Et ce qui ressort de tout cela, c'est que l'exercice de l'esprit est soumis à toutes sortes de conditions, dépend de toutes sortes d'influences qui restreignent singulièrement son aptitude à saisir la vérité : et il y a bien là de quoi s'attrister ; mais la conclusion dernière de Vauvenargues, c'est que si l'analyse de l'esprit nous rend mélancoliques, elle ne peut diminuer notre énergie à poursuivre la vérité, — car en prouvant ce qui gêne ou limite l'exercice intuitif de l'intelligence émue, elle n'empêche pas que cet exercice ne soit sa véritable destination.

De même, \auvenargues applique l'analyse aux passions. Les passions pures sont le génie du cœur. L'analyse peut bien rendre compte de certaines passions roturières ; c'est elle qui explique pourquoi il y a des amitiés qui échouent (elles renferment un principe d'égoïsme et de tyrannie) ; — c'est l'intuition qui découvre les conditions de l'amitié parfaite. Il

400 DE .MOATAIGNE A VALVENARGUES

arrive à Vauvenargues de faire de l'analyse un usage rigoureux, de démonter certaines passions, de chercher le ressort inaperçu de l'amour-propre. Mais cette concession faite à la méthode dénigrante ne l'entraîne pas à perdre le sens des réalités supérieures de l'âme : au contraire, il les définit ainsi d'un trait plus strict et plus lumineux.

L'analyse nous met donc en garde contre les illusions morales, — et en ce sens elle est la préservatrice de la croyance : elle l'empêche de se vulgariser. Il ne faut pas croire qu'il suffise, pour avoir du sentiment, de se laisser aller ;ilya toutessortes de manières d'en avoir qui éloignent de la vérité ; et pour avoir le sentiment juste, il faut réunir beaucoup de qualités d'esprit, qui ne se conservent que par une extrême attention. Il faut se souvenir de ce respect de Vauvenargues envers la lucidité de l'esprit, pour entendre en quel sens il a réhabilité les passions. Oui, mais à la condition qu'elles fussent nobles. Il ne dirait jamais qu'elles sont belles pourvu qu'elles soient fortes, belles comme une expression immédiate de la nature. Les passions se cultivent ; et si Vauvenargues avait eu le temps de mûrir sa pensée, je crois qu'il aurait fini par admettre que les passions s'ennoblissent en se pénétrant de raison. iN 'est-ce pas l'idée impliquée en cette lettre à Mirabeau du 3 mars 17^0? « La raison ne nous est pas étrangère ; son principe est dans la nature, tout comme celui des passions ; c'en est le fruit le plus lent et le plus délicat, le plus rare, le plus facile à corrompre, le plus difficile à mûrir ; mais c'en est aussi le meilleur, et le plus puissant sur l'àmc. lorsqu'il vient à sa perfection ; l'on

L AME SELC.N VAU VE.NAUGUÈS 4OI

ne peut le cultiver trop, ni s'en promettre assez, lorsqu'on le cultive. Ceux qui bornent la nature à des mouvements aveugles n'en connaissent point l'excellence, ni l'infinie profondeur. »

On ne peut mieux laisser entendre que les passions nobles sont en nous comme une raison plus prompte et plus ardente, — qu'elles devancent les lumières un peu lentes de la réflexion, et que, bien loin d'y voir des manifestations de l'instinct égoïste, il faut y reconnaître la spontanéité clairvoyante d'un être qui se sent en harmonie avec les lois de l'univers. Ces lois, Vauveuargues leur a chanté (en lySy) un hymne qui rappelle, par l'accent et par le sens, certaines invocations adressées à la beauté de l'ordre universel par un philosophe qu'il n'ignorait pas, Malebranche : Vauvenargues ne croyait pas au libre arbitre : « Eh ! disaitil, pourquoi se révolter contre notre dépendance.^ C'est par elle que nous sommessous la main du Créateur ; que nous sommes protégés, encouragés, secourus ; que nous tenons à l'infini, et que nous pouvons nous promettre une sorte de perfection dans le sein de l'Etre parfait. » Il disait encore : « L'excellence de l'homme est dans sa dépendance. » Si l'homme était livré à sa volonté propre, y le sentiment de son imperfection » ferait « son supplice éternel. Mais le même sentiment, quand on admet sa dépendance, faitsa plus douce espérance ; il lui découvre d'abord le néant des biens finis, et le ramène à son principe, qui veut le rejoindre à lui, et qui peut seul assouvir ses désirs dans la possession de lui-même ».

Il y a là un langage mystique, que Vauvenargues n'a parlé que par intermittences. Et il ne faudrait pas

MONTAIG^IK 2G

402 DE MONTAIGNE A VALVENAUGtES

chercher une logique doctrinale bien serrée entre les diverses expressions de sa pensée. Mais je crois que quand ce méditatif, dont nous savons d'ailleurs, par son propre témoignage, que les passions furent peu véhémentes, nous parle des mouvements du cœur, des élans de l'enthousiasme, il aime surtout en eux l'ordre de l'univers, l'harmonie divine, dans laquelle il sent avec joie son activité confondue.

Mais c'est surtout en confrontant sa pensée avec celle de Pascal que nous saisirons ce qu'était selon lui la vie de l'âme ; c'est sur Pascal siirtout qu'il va reconquérir toute la beauté de la vie humaine, toute la richesse de l'esprit et de la volonté humaine.

Ce n'est pas qu'il ne sentit la part de vérité contenue dans la conception pascalienne de la nature humaine : « Nous tirons, dit-il, de l'expérience de notre être une idée de grandeur, de plaisir, de puissance, que nous voudrions toujours augmenter ; nous prenons dans l'imperfection de notre être une idée de petitesse, de sujétion, de misère, que nous tâchons d'étoufler ; voilà toutes nos passions. Il y a des hommes en qui le sentiment de l'être est plus fort que celui de leur imperfection ; de là l'enjouement, la douceur, la modération des désirs. Il y en a d'autres en qui le sentiment de leur imperfection est plus vif que celui de l'être ; de là l'inquiétude, la mélancolie, etc.. De ces deux sentiments unis, c'est-à-dire celui de nos forces et celui de notre misère, naissent

l'ame selon valvenargles Zio3

les plus grandes passions, parce que le sentiment de nos misères nous pousse à sortir de nous-mêmes, et que le sentiment de nos ressources nous y encourage et nous porte par l'espérance. Mais ceux qui ne sentent que leur misère sans leur force ne se passionnent jamais autant, car ils n'osent rien espérer; ni ceux qui ne sentent que leur force sans leur impuissance, car ils ont trop peu à désirer ; ainsi il faut un mélange de courage et de faiblesse, de tristesse et de présomption. » Il faut : vous entendez bien que \'auvenargues considère ce mélange comme un signe de supériorité. Ce qui paraissait à Pascal la commune marque de l'humanité est aux yeux de \auveuargues un caractère d'élection. Ce qui semblait à Pascal une irréductible et tragique discordance, le conflit de la nature déchue et malade et de la dignité primitive, de la grandeur originelle — dont le souvenir empêche l'homme de rester en paix dans sa misère, — n'est pour Yauvenargues qu'un accord délicat entre deux contraires. Il ne peut admettre que l'homme soit ce monstre, cette énigme incompréhensible dont parlait Pascal. Pour lui les éléments du rachat de l'humanité sont dans la nature même : « Nous avons grand tort, disait-il *, de penser que quelque défaut que ce soit puisse exclure toute vertu, ou de regarder l'alliance du bien et du mal comme un monstre ou comme ime énigme ; c'est faute de pénétration que nous concilions si peu de choses. » Quel plaisir de remarquer des contrariétés dans notre esprit ? Vauvenargues va juscju'à comparer les philosophes qui s'y plaisent à ces gens qui font

Page 1