I. Réflexions sur divers sujets, «li. x\vv
I, AMK SELOî\ A ALVKNARGCES
condamner l'activité sans accuser l'ordre de la nature. Il cstfauxquece soit notre inquiétudequi nonsdérobe au présent ; le présent nous échappe de lui-même et s'anéantit malgré nous. Toutes nos pensées sont mortelles, nous ne saurions les retenir ; et si notre âme n'était secourue par cette activité infatigable qui répare les écoulements perpétuels de notre esprit, nous ne durerions qu'un instant ; telles sont les lois de notre être... Il faut marcher malgré nous, et suivre le mouvement universel de la nature. Nous ne pouvons retenir le présent que par une action qui sort du présent... )) L'homme ne peut s'empocher d'agir si ce n'est « par un acte encore plus laborieux que celui auquel il s'oppose ; mais cette activité qui détruit le présent charme les maux de la vie ».
Ainsi, ce que Vauvenargucs retient, c'est l'inépuisable fécondité de lame ; repliée sur elle, elle souffre : qu'elle suive le mouvement universel, — elle s'élargit, elle s'affranchit ; c'est, transposé en langage naturaliste, la pensée mystique de Fénclon. Et voici, du coup, l'ambition réhabilitée.
Le désir de Vauvenargues était, comme aussi bien celui de Fénelon, — de dominer les esprits, et, par là, de se rendre maître des volontés. L'action était pour lui la fm dernière de toute spéculation. Ce qu'il apprécie chez les grands ambitieux, un César, un Richelieu, même un cardinal de Retz, ce n'est pas tant l'ascendant d'une forte volonté, la toule-puis-
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sance de l'énergie, que l'art de diriger les hommes par une invincible persuasion : « L'homme d'un esprit flexible etdéliéapprend, parle commerce des hommes, le secret d'aller à ses fins ; il sonde les routes du cœur, s'instruit des ressorts de l'âme. » Vauvenargues rêvait des délices de l'ambition, non pour le commandement lui-même, pour la joie d'exercer autour de lui le prestige d'une intelligence pénétrante, mais pour la joie tout intérieure de se sentir intelligent, et de manier les âmes sans que leur docilité leur parût une servitude. Le marquis de Mirabeau était dégoûté delà cour : il y avait subi des passe-droits ; il déclarait qu'un esprit fier n'est pas fait pour réussir dans ce pays-là. Vauvenargues lui répond : comme vous vous trompez, et de quels plaisirs secrets vous allez vous priver : « Régner sur les esprits par insinuation, quand on ne peut autrement ; les soumettre tous au sien, malgré leur diversité et leur distance à notre égard ; être l'âme et le ressort des hommes qui ont le plus d'orgueil, fléchir les cœurs farouches, les asservir à nos vues, lorsqu'ils nous croient asservis aux leurs ! »
Ne nous y trompons pas ; Vauvenargues n'aurait pas été un virtuose de l'action : plier les esprits et les cœurs à son génie n'était pas tout pour lui. 11 aurait aspiré aux honneurs « pour répandre le bien, pour s'attacher le mérite, le talent, les vertus » ; mais il n'était aucunement préoccupé de châtier son moi, et il ne dissimulait pas que la séduction d'une grande activité était d'autant plus forte sur son esprit que, par elle, il aurait accru son être propre. lia là -dessus des mots qui nous font mesurer combien il
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est loin du christianisme, — et comprendre qu'avec l'ambition, c'est encore, par Vauvenargues, le moi humain, jusque-là tenu eu dirgrâce, qui est réhabilité. iS'e dit-il pas en propres termes qu'il aurait voulu, en s'attachant les hommes de mérite, se les approprier ? L'action aurait « charme son inquiétude, détourné son esprit du sentiment de ses maux », il y aurait cherché la conscience de sa maîtrise.
Ce désir de se démontrer sa force en l'appliquant à de grands objets l'aurait jeté apparemment hors de lui-même, mais toujours pour revenir à soi. Il avait soif de se connaître tout entier ; il voulait que tout homme, au lieu de rester à l'étroit dans sa sphère, au lieu de méconnaître ses ressources intérieures, prenne un essor hardi vers des chemins pleins de lumière. Il savait les dangers de l'action : elle ne nous révèle pas seulement nos puissances, mais nos faiblesses ; mais il ne voulait pas que Ton fût timide de peur de faire des fautes ; « la plus grande faute de toutes est de se priver de l'expérience... Qui voudra se former au grand doit risquer de faire des fautes et ne pas s'y laisser abattre, ni craindre de se découvrir. » Il osait ajouter : « Le courage surmonte tout, n Personne n'a mieux exprimé que lui cette passion de s'éprouver soi-même, qui pousse les jeunes gens à rechercher les esprits les plus variés, et surtout ceux en lesquels ils sentent une force, pour se mesurer avec eux ; elle est de Vauvenargues cette parole : « Au lieu de se cabrer à la rencontre des moindres dégoûts... celui qui s'élève au-dessus [des] petites délicatesses se jette parmi la foule, aborde ses adversaires et ses rivaux, ne craint pas d'approcher ceuxqui pourraient ledomi-
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ner par quelque endroit, mais cherche, au contraire, à lutter, à se familiariser avec leurs avantages, afin de trouver le point faible par lequel il pourra les entamer, ou du moins s'égaler à eux. » Et voyez comment il se consolera s'il est vaincu dans les faits : par le sentiment d'une victoire intérieure, par la joie d'avoir obéi à sa vocation profonde. Le succès n'est que « le second objet de ses efforts ; le premier était d'obéir à son génie ^ . »
En tout cela, c'est le souci dugrand qui le domine ; on pourrait s'y tromper. Cette alliance si rare que nous propose Vauvenargues de l'énergie et de la finesse d'esprit pourrait donner à penser qu'il a fait trop de cas de l'adresse. Or, il a maintes fois exprimé son mépris pour ce qu'il appelle la finesse et H habileté. Il ne veut pas surprendre l'estime des gens, il veut l'emporter. — Il est insinuant, mais il n'est pas intrigant. Pour comprendre le soin qu'apporte VauA'enargues à ces distinctions, il faut nous souvenir de ce qu'était la cour, surtout, il en faut convenir, la cour de Louis Xl\, la cour comme il l'imaginait encore, et comme clic n'était déjà plus ; nos mœurs n'admettent peut-être plus tant de raffinements dans la pratique de l'ambition : encore ne faudrait-il jurer de rien. En tous cas, il est bien amusant devoirqu'en son vocabulaire, Vauvenargues accorde à Cesprit de manège l'estiiue qu'il refuse à l'habileté. L,'hommo habile a besoin des artifices vulgaires de la flatterie pour surprendre les cœurs; froideurs étudiées, amitiés concertées, toute comédie lui est bonne. L'hommequi
I. Toule=i ritations empriinl(''e'! .') l'(T>nvre de Vanveiiaruiie*. pnxxim.
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a l'esprit de manège dédaigne ces petites machines ; mais, dit Vauvenargues, « là où le hasard le fait rencontrer, à table, en voyage, aa chaufToir de la Comédie..., s'il se trouve à côté d'un homme qui soit en état de l'écouter, il le joint, s'empare de lui, l'entame par l'endroit sérieux et sensible de son esprit, l'oblige à s'épancher, excite, réveille en son cœur des passions et des intérêts qui étaient endormis, ou qu'il ne se connaissait pas, prévient ses pensées ou les devine, et s'insinue, en un moment, dans son entière confidence ». Voilà comment le plaisir de l'action est insensiblement ramené par Vauvenargues au plaisir de connaître lésâmes. Il ne consentait pas du tout à ce qu'il fallût, pour agir, se vulgariser (à prendre ce mot en son meilleur sens). Il enveloppait les hommes dans son vaste désir d'intimité spirituelle. Il adorait la gloire : mais il l'aurait absolument distinguée de la popularité. Quand il parlait d'elle, il avait dans l'esprit une notion antique d'abord ; mais ce qu'il chérissait en cette notion, — sur laquelle son imagination pouvait bien s'exalter, — c'était une estime délicate accordée à son mérite, à son ascendant spirituel par tous ceux dont il aurait tenu « les âmes en ses mains », selon le mot de Marmontel. Il goûtait à ce maniement des âmes une volupté. Théophile, ou l'Esprit profond, c'est lui-même : « Il tourne, il manie un esprit, il le feuillette, si j'ose ainsi dire, comme on parcourt un livre qu'on a dans ses mains, et qu'on ouvre à l'endroit qu'il plaît ; et cela d'un air si naïf, si peu préparé, si rapide, que ceux qu'il a surpris par ses paroles se flattent eux-mêmes de lire dans ses plus secrètes pensées. »
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Esprit confident, esprit médiateur, directeur spirituel, c'était sa vocation. Mais voyez quel plaisir il y prenait, où un moraliste chrétien aurait dénoncé un raffinement d'amour-propre, \auvenargues se flatte de démêler le caractère des autres hommes, « et de n'en être pas démêlé ». Il donne son Théophile comme une preuve que l'habileté « n'est pas seulement un art », qu'elle est une inspiration, qu'elle procède du sens des âmes, et, pour parler comme lui, « qu'une forte imagination, im grand sens, une ame éloquente, subjuguent sans etTorts et sans finesse les esprits les plus gardés, les plus défiants ; et que la supcrioritc d'esprit nous cache bien plus sûrement que le mensonge et la dissimulation ». En ce désir d'échapper aux autres, de ne pas se laisser surprendre par eux, afin de ne relever jamais que de soi, nous sentons le grand ambitieux qu'aurait pu être Yauvenargues, s'il avait été mieux servi par les événements et par ses moyens physiques. Il a souhaité assurément d'être un chef de parti ', — il l'a souhaité comme Fénelon.
Il se rencontre des esprits de cette famille : qui parle maintenant de Sautelet, cet élève chéri de Cousin, cet esprit charmant, paraît-il, dont la correspondance de Jean- Jacques Ampère parle avec tant d'émotion, et qui était, me semble-t-il, entre 1826 et i83o, le centre d'un petit cénacle où l'on commentait, au