I. Mauvaises affaires et mélancolie
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lait forte ^. Nous pouvons maintenant parler de ses amitiés, sûr qu'il n'y cherchait pas un commerce oiseux de confidences, qu'il ne se laissait pas « amuser par l'estime et la flatterie de quelques amis « : il n'était point homme de coterie ; il souhaitait de se communiquer libéralement à tous, et, nous l'avons vu, de « se jeter parmi la foule ». il a même très fortement senti le danger des amitiés. Il aimait à former des caractères : celui qu'il a le plus chéri, c'est Hippolyte de Seytres, qui devait mourir pendant la campagne de Prague. Or, voulant en faire un fort, il le met, avec beaucoup de raison, en garde contre les injustices de ses amis. Il en coûte cher d'être soi-même ; Vauvenargues aurait voulu que tout homme tende perpétuellement à atteindre la cime de son âme - ; et c'est un trait de son expérience, que souvent nos amis nous découragent de cet effort. Il faut le savoir, s'en défendre, et ne s'en point fâcher : il me semble que Vauvenargues prend sa revanche de certaines boutades du marquis de Mirabeau quand il dit de ces amis dangereux : « Soit qu'ils se familiarisent par une longue habitude avec vos avantages, soit que par une secrète jalousie ils cessent de les reconnaître, ils ne peuvent vous les faire perdre... Pardonnez-leur... la connaissance de vos défauts et jusqu'aux avantages frivoles qu'ils essayeront d'en tirer... S'ils sont dans le secret de vos affaires ou de vos faiblesses, n'en ayez jamais de regret.
1 . On trouve bien do temps en temps un aveu de faiblesse ; mais on sent bien que chez lui ce n'était pas la curiosité oisive, mais la vocation de réconforter qui primait. (V. Eloije d'il, de Si'ytres, i44 : «Insensible au plaisir de parler de soi-même, qui est le nœud des amitiés faibles.,, ï>)
l'amK ïiKLOM VAUVE.NAhGLES lllS
Ce que l'on ne confie que par vanité et sans dessein donne un cruel repentir ; mais lorsqu'on ne s'est mis entre les mains de son ami que pour s'enhardir dans ses idées..., pour tirer du fond de son cœur la vérité, et pour épuiser par la confiance les ressources de son esprit, alors on est payé d'avance de tout ce qu'on peut en souffrir. »
Lignes essentielles, où se ramasse toute la méthode de culture individualiste de Vauvenargues. Il ne conclut pas qu'il faut s'enclore en une ou deux amitiés de choix. Au contraire, voyez ailleurs, comme il a soif des vérités de grand air, comme il est avide de large sociabilité : « Ce n'est que dans un commerce libre et ingénu qu'on peut bien connaître les hommes, qu'on se tâte, qu'on se démêle... : là on voit l'/iumanité naeavec toutes ses faiblesses et toutes ses forces. » Et encore : « Ceux qui ne sortent pas d'eux-mêmes sont tout d'une pièce... Ils se cachent au monde et à eux-mêmes, et leur cœur est toujoiit^s serré. Donnez plus d'essor à votre âme, et n'appréhendez rien des suites. »
C'est parce que lui-même avait l'àme si large qu'il était réconfortant. Il aimait à diriger, et on aimait à être dirigé par lui, parce qu'on sentait qu'avec lui l'amitié se donnait vraiment pour lin vivante le perfectionnement mutuel des âmes, sans complaisance d'amour-propre, sans vaines délicatesses. Pour comprendre ce que devait être l'amitié de Vauvenargues, il faut lire surtout ses Conseils à un jeune homme et ses lettres à Saint- Vincens. Mais il faut aussi, pour comprendre la virile tendresse de son cœur, et combien tout sentiment particulier, au lieu de ramasser l'âme sur elle-même, devait selon lui l'élargir, il
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faut se souvenir de cette admirable page sur les Misères cachées. La pitié est une passion chez lui, la plus belle qu'il ait eue. N'est-ce pas un poète qui a pu écrire ceci ^ : « La vue d'un animal malade, le gémissement d'un cerf poursuivi dans les bois par des chasseurs, l'aspect d'un arbre penché vers la terre et traînant ses rameaux dans la poussière, les ruines méprisées d'un vieux bâtiment, la pâleur d'une fleur qui tombe et [qui] se flétrit 2, enfin toutes les images du malheur des hommes réveillent la pitié d'une âme tendre... et plongent l'esprit dans une rêverie attendrissante. » Ainsi tout, dans la nature, symbolisait pour lui la souff"rance humaine. Quand il entre au Luxembourg, au milieu de la foule qui se heurte, de tant de figures tourmentées, sur lesquelles se lisent les espoirs abattus et les énergies blessées, il lui semble « voir autour de lui toutes les passions qui se promènent »; son âme se trouble, mais « se plaît dans leur compagnie séditieuse». Il voudrait quelquefois aborder ces solitaires, « pour leur donner desconsolations )). Yoilà le cœur de Vauvenargues, aimant et triste.
On peut lui pardonner quelques traits assez impérieux dans ses lettres à Saint- Vincens. Il ne souffrait pas qu'on mît son affection sur le pied des amitiés ordinaires; il avait conscience de ce qu'il valait comme ami, et il y mettait un peu d'amour-propre ; mais il était trop fier et trop réellement bon pour devenir jamais exigeant. Si vous ajoutez à ce perpétuel
I. Sur la compassion, précède Sur les miières cachées, a, Pres(jue un vers blanc.
l'ame selon valvexaugles /ti5
souci de la misère universelle ses propres souffrances, qu'il endurait patiemment, sans affecter une insensibilité philosophique, sa pauvr-^té, le témoignage qu'il rendait par sa vie à la dignité supérieure de la pensée, la perpétuelle exhortation qu'il adressait à ses amis d'être courageux, de chasser les fantômes intérieurs, vous ne serez pas surpris que Voltaire ait eu pour lui les sentiments probablement les plus tendres que son cœur ait jamais connus, et vous comprendrez toute la portée de ce mot de Marmontel, qui l'avait vu souffrir en sa petite chambre de l'Hôtel du paon : « On n'osait être malheureux auprès de lui. »
D'autres, vraiment malheureux, auraient dit au contraire : « On osait être malheureux auprès de Yauvenargues. »
YI
Mais sur quel fondement reposait sa vie intérieure?
Je ne crois pas qu'on puisse parler, à aucun moment de sa vie, du christianisme de Yauvenargues. Sans doute, on trouve telle réflexion sur de grands esprits qui « ont cru Jésus-Christ » , ~ sous laquelle Yoltaire inscrivait : capucin ! Mais, par contre, en son Imitation de Pascal, il se moque visiblement des arguments de l'apologétique chrétienne. Il en veut au christianisme de contredire la nature^. Mais, d'autre part 2, il a prévenu l'interprétation anti chrétienne qu'on pouvait donner à certaines maximes, par exemple