‹ De Montmartre à SévilleChapitre 2 sur 34 · LA VIEILLE MARCHANDE · texte numérisé non relu

LA VIEILLE MARCHANDE

Le médecin philosophe La Mettrie a fait un pamphlet intitulé V Homme-machine^ qui eut jadis un grand retentissement. C'eft vrai, il y a des hommes-machines, mais pas dans le sens de l'athée La Mettrie. Ce sont de nobles machines, exercées au travail & au devoir. Machines, ces humbles employés que leurs pieds conduisent, depuis trente ans, à la même heure, au même miniftère ! Machines, ces ouvriers courageux qui se réveillent avant le jour, s'habillent à la chandelle & se rendent à l'atelier, les yeux

saignants, les mains bleuies! Machines, ces braves soldats qui, sur le signe d'un chef, s'en vont porter d'un bout du monde à l'autre le nom & la gloire de la France !

J'ai connu une de ces machines, la plus singulière & la non moins touchante de toutes. C'était une femme du peuple, une vieille femme. Tous les matins, régulièrement, à la première heure, elle venait s'asseoir à l'angle d'une rue du Marais, avec une petite table devant elle, sur laquelle il y avait une douzaine de sucres d'orge, quatre ou cinq oranges & autant de morceaux de pain d'épice. Une fois assise, la vieille femme attendait les chalands.

On a parlé des bohémiennes de l'Espagne, des pauvresses extatiques de l'Orient; la marchande du Marais aurait pu leur donner la main. On retrouverait son portrait dans quelques dessins de Decamps. Elle était vêtue, c'eft-à-dire couverte, de brun* & de noir; hardes amoncelées en paquet & condamnées à une humidité perpétuelle. Aucuns cheveux ne ressortaient sous ses coiffes ténébreuses. Des rides sur sa figure, & encore des rides. Plus de lumière dans son oeil, plus d'expression dans sa bouche. Elle avait soixante-dix ans, & elle en paraissait quatrevingts.

La vieille femme demeurait là toute la journée.

hiver comme été, muette, immobile, ne faisant de geftes que ceux qu'il fallait pour ranger symétriquement sa rare marchandise; guettant, sans le solliciter, le passage d'un enfant ou le caprice d'une bonne. Mais les enfants, comme les bonnes, vont aux brillants étalages & aux visages souriants. Les gâteaux poudreux de la vieille n'étaient faits tout au plus que pour exci- 1er la convoitise des petits voyous en haillons. Il n'y avait que les gens du quartier, habitués à la voir depuis un nombre infini d'années, qui lui achetaient de temps en temps, par charité ou par superftition.

Quand arrivait la nuit, la marchande tirait de sa poche un morceau de chandelle, qu'elle allumait & qu'elle entourait d'un papier huilé. A ce moment seulement elle se mettait parfois en frais de voix, & elle jetait à travers le vent & la pluie ces paroles tremblottantes :

« Demandez de bons sucres' d'orge... de bons pains d'épice... la valence!' »

. J'étais habitué à entendre cette pauvre voix en revenant des théâtres; car la vieille marchande reliait à son pofte jusqu'à minuit, la tête courbée, les mains sous son tablier. Ce tableau qui m'affligeait finit par me révolter. Il devait y avoir là une énigme douloureuse. Il fallait que cette créature fût absolument abandonnée du

ciel & des hommes; il fallait qu'elle n'eût ni parents, ni amis, ni voisins; qu'elle fût seule sur la terre enfin !

C'était ce qui me trompait.

Informations recueillies, j'appris qu'elle tenait à une famille d'artisans, dont elle était l'aïeule. Dans cette famille assez nombreuse,' tout le monde travaillait, depuis le père jusqu'aux enfants, & même les petits-enfants; tout le monde partait le matin, celui-ci pour l'usine, celui-là pour le chantier ou pour le magasin. La maison reftait déserte; on ne s'y retrouvait qu'à l'heure de la couchée, pour se sourire & se dire : « Courage ! i C'était pour obéir à cette loi du travail que l'aïeule quittait, elle aussi, chaque matin son grabat, & se dirigeait vers son pofte accoutumé. Ombre de marchande exerçant une ombre de commerce! Ayant toujours travaillé, elle voulait travailler toujours, l'attendrissante & sublime machine ! Vainement avait-on essayé plusieurs fois de la retenir au logis; vainement avait-on insifté pour l'engager à goûter le repos auquel elle avait tant de droits; on avait toujours trouvé une tête inflexible. Son bénéfice était dérisoire; ses recettes quotidiennes s'élevaient à cinq ou six sous peut-être. N'importe! le principe était consacré : elle faisait son devoir; elle gagnait son pain, comme les autres.

Il n'y a pas longtemps, cet hiver, que, passant par le Marais, je n'ai plus vu la marchande de sucres d'orge.

J'ai compris.

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