‹ De Montmartre à SévilleChapitre 3 sur 34 · LE PETIT PATISSIER · texte numérisé non relu

LE PETIT PATISSIER

Le petit garçon pâtissier eft habillé de blanc de haut en bas ; il a un pantalon blanc, une vefte blanche & une toque blanche.

Sur sa belle toque blanche, son patron a posé une large corbeille où s'étale un glorieux volau-vent, flanqué de plusieurs douzaines de petitsfours. Le vol-au-vent fume, les petits-fours fument. C'eft un plaisir.

Le patron a dit au petit garçon pâtissier :

« Hâte-toi ; la famille Dubroca a commandé ce vol-au-vent pour six heures ; il en eft six & demie ; tu n'as pas un inftant à perdre ! La facture eft sous la serviette. »

Le petit garçon pâtissier part comme une flèche; mais,' au détour de la rue, son pas se ralentit, &, après s'être assuré qu'il n'eft point suivi, il se plante en contemplation à la devan-

ture d'un marchand d'eftampes. Le vol-auvent fume toujours; les petits-fours fument toujours !

Ce n'èft qu'au bout d'un quart d'heure que le petit garçon pâtissier se décide à continuer sa route, lentement, le nez aux aguets. — Un cheval de voiture s'abat sur le macadam; les sergents de ville accourent pour dresser procès- verbal ; la foule s'amasse. Le petit garçon pâtissier eft au premier rang, avec sa corbeille sur sa toque blanche.

Il va ainsi, s'arrêtant à propos de tout : pour une affiche qu'on pose, pour une partie de billes entre gamins, pour un homme qu'on transporte chez un pharmacien, pour un régiment qui rentre à la caserne.

Heurté par tout le monde, c'eft miracle si son fardeau conserve l'équilibre. — Le vol-auvent ne fume plus, les petits -fours ne fument plus.

Cependant la famille Dubroca efl dans l'anxiété. Elle a envoyé trois fois chez le pâtissier. On se penche toutes les cinq minutes sur la rampe de l'escalier; rien n'arrive. La famille Dubroca maugrée juflement.

Sept heures & demie sonnent. Aux premiers jets des becs de gaz, le petit garçon pâtissier s'aperçoit qu'il n'èft plus dans son chemin. Ils'in-

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forme ; il veut regagner le temps perdu ; le voilà qui court. — Ob! l'imprudent !

Comnie il passe par une rue déserte, un chien aboie après lui & saute sur sa vefte, qu'il tire à belles dents. Le petit garçon pâtissier veut se débattre. Dans ce débat, la corbeille se renverse & roule à terre, avec son contenu...

Les passants rient, le petit garçon pâtissier pleure. Il ne rentrera pas, ce soir, chez son patron ; il sait qu'il serait battu & renvoyé. Sa mère a la main moins lourde; il rentrera chez sa mère. C'eft un bon fils.

Le petit garçon pâtissier eft habillé de blanc du haut en bas : il a un pantalon blanc, une vefte blanche & une belle toque blanche.

Il eft joli comme un amour, même au milieu de ses larmes, & sa corbeille vide à la main.

Mais le petit garçon pâtissier eft trop jeune pour les fondions importantes dont on l'inveftit si maladroitement à Paris.

Pour porter en pille un vol-au-vent & des petits-fours, ce n'eft pas trop de toute la prudence & de toute la célérité d'un homme fait.

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