‹ De Montmartre à SévilleChapitre 4 sur 34 · CEUX QUI NE VEULENT PAS RENTRER CHEZ EUX · texte numérisé non relu

CEUX QUI NE VEULENT PAS RENTRER CHEZ EUX

— Voyons, messieurs, allez-vous-en... il eft une heure sonnée... Vous allez me faire trouver en contravention, comme l'autre soir !

Telles sont les paroles que prononcent quotidiennement tous les maîtres des principaux cafés du boulevard à une heure après minuit.

Les habitués ne . s'inquiètent ordinairement guère de cette première sommation.

— Cinq-quatre ! s'écrie un joueur de dominos.

— Quatre partout ! réplique un second.

— François, un bock!

On les croirait chez eux.

Pendant ce temps les garçons vont & viennent & mettent les volets à la devanture, avec un grand bruit de barres de fer & de boulons.

— Messieurs, recommence le cafetier avec un accent déchirant; Je vous en prie... la police eft à la porte. Georges ! Eugène ! enlevez tous ces plateaux !

Et lui-même monte sur un tabouret pour éteindre le gaz.

Joueurs & consommateurs font entendre un cri de rage. Les plus acharnés sollicitent une bougie, — qu'on leur refuse.

Enfin les volets sont mis. Il ne refte qu'une petite ouverture, par laquelle les habitués s'en vont à regret, un à un, en se baissant — & poussés par le cafetier.

Cette scène-là, je le répète, se renouvelle régulièrement tous les soirs, avec les mêmes individus pour adeurs.

Ce sont, pour la plupart, des gens qui se rattachent à Tart par quelque côté, mais que mène plus encore l'indéfinissable attrait de la vie irrégulière.

Les voilà sur le trottoir du boulevard, abandonnés à eux-mêmes. Vous croyez peut-être qu'ils vont se séparer sur une poignée de main & rentrer chez eux. Ah ! bien oui ! L'idée leur en traverse un inftant le cerveau. Mais quoi ! rentrer chez eux, quand ils étaient si bien à l'entretien commencé; quand leurs coudes étaient si bien façonnés à la table égayante; quand leurs têtes sont précisément montées au diapason qu'il faut pour l'expansion & la faconde ! Rentrer, s'enfoncer dans la grande rue lointaine, déserte, silencieuse, qui conduit au repos, au devoir, à toutes les choses sévères ! Rentrer eft bien dur, rentrer eft impossible.

Ils ne rentreront pas.

Mais où iront-ils ?

Placés dans des conditions riantes de fortune, ils auraient le club pour satisfaire leur amour de la veillée. Mais, à demi pauvres qu'ils sont, il ne leur refte qu'à parcourir les cercles inférieurs (sans calembour) du Paris nodurne, -t- un enfer médiocre, quoi qu'on en ait écrit.

L'un d'eux propose alors un bouchon myftérieux, où la tolérance eft poussée jusqu'à deux heures. Cette proposition eft acceptée avec reconnaissance. La bière coule de nouveau : toujours la bière ! Mais, hélas! deux heures arrivent bientôt, — & la scène du café recommence au bouchon.

Pour la seconde fois ils se retrouvent sur le pavé, moins disposés que jamais à aller se coucher.

Et ils se rappellent avec amertume le temps où les cabarets de la halle restaient ouverts toute la nuit; où Baratte & Bordier ne connaissaient pas d'entr'actes; où les liqueurs coulaient sans interruption sur le comptoir de Chandelier ; où la petite porte étroite de Paul Niquet était comme un arc de triomphe où s'engouffraient continuellement d'éclatants ivrognes !

Ce temps n'eft plus, ô regrets ! La Halle, — ce pâle Hay-Market parisien, — s'eft faite pu-

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dique & ensommeillée. C'eft seulement à partir de quatre heures du matin qu'elle daigne compatir aux supplications des altérés & des amateurs d'huîtres. Quant à Paul Niquet, il eft mort, bien mort; & ses descendants intentent des procès aux écrivains qui invoquent son souvenir.

Telles sont les mélancoliques réflexions qui assaillent ceux qui ne veulent pas rentrer che\ eux.

Il eft rare cependant qu'à ce moment suprême il ne se détermine pas soudain, dans leur nombre, un amphitryon qui, décidé à tout, excepté au sommeil, les emmène ordinairement souper dans la salle commune du restaurant Brébant, — ce paradis des noctambules.

Là, grâce aux propos joyeux qui se répondent d'une table à l'autre, les heures s'écoulent. Ils boivent & ils causent, ils fument & ils causent, ils causent sans cesse.

Et lorsqu'ils voient paraître le jour, ils sont triomphants !

On m'a parfois reproché de manquer de paysage, & d'être, à de certains égards, une nature trop exclusivement citadine. J'avoue que, malgré moi, la civilisation me poursuit sans cesse & partout. En outre, j'ai une manière de voir aussi absolue que naïve. Pour M. Jourdain, tout ce qui n'était pas des vers était de la prose, & tout ce qui n'était pas de la prose était des vers; — pour moi, tout ce qui n'eft pas la campagne eft la ville, & tout ce qui n'eft pas la ville eft la campagne.

Ensuite, tout se ressemble à mes yeux. C'eftà-dire que, selon moi, il n'y a au monde qu'une forêt, qu'une prairie, qu'un fleuve, qu'une grande route, qu'une chaumière, qu'un buisson. Appelez cela Fontainebleau, Compiègne, les Ardennes,

cela eft toujours la même chose. Qui me dira si c'eft la Seine ou la Saône, ce cours d'eau qui baigne tant de coquettes maisons, tant d'îles touffues? J'ai beau me déplacer, toujours le même ruban de queue se déroule devant moi, avec les mêmes buissons blancs de poussière & les nîêmes moutons conduits par le même chien.

Lundi dernier, j'ai pris place dans le bateau à vapeur qui va de* Nantes à Saint-Nazaire. Il y avait chez moi un parti convenu de poésie; ma bonne volonté était tellement manifefte que je n'avais pas reculé devant l'achat d'un Guide & d'une carte, adoptés l'un & l'autre par le conseil de l'Université « dans sa délibération du 19 avril i85o. » Ce simple fait conftituait une modification énorme dans mes habitudes & la plus vafte concession possible à l'usage. Jusqu'alors mon plaisir avait été de voyager dans des conditions d'ignorance crasse, & de pénétrer dans les départements avec la candeur d'un homme qui fait des découvertes.

Cette fois, pendant toute la traversée, mon nez eft refté fourré dans mon livre, avec une conscience vraiment britannique. Mais le moyen de n'être pas rappelé 'à la civilisation la plus extrême en lisant que c Donges, vis-à-vis Paimbœuf, s'honore d'avoir donné naissance à Éva-

rifte Boulay-Paty, le poëte lyrique couronné avec tant d'éclat par T Académie française ! »

On met trois heures environ pour aller de Nantes à la mer. L'embouchure de la Loire res- ' semble à toutes les embouchures des fleuves.

L'horizon eft immense, l'air eft vif. — Sur le pyroscaphe qui me transportait, je me suis re« fusé avec une énergie farouche à lier conversation avec les passagers. Je voyagé trop peu pour consentir à associer mes sensations. Et puis il exifte maintenant une classe d'individus qui ont un langage de voyage, comme ils ont un sac de nuit. A peine ont-ils dépassé l'oftroi, qu'ils s'empressent de tirer de leur gosier quatre ou cinq mots à'artijte qu'ils étalent à tout propos sur leurs discours, comme on étale du beurre sur du pain. Ce sont eux qui, se plantant à côté de vous & regardant ce que vous regardez, disent niaisement : « Ce pays a du caraâere. i> .

Ou bien encore : « N'eft-ce pas, monsieur, que le coftume de ces environs a son cachet? »

Il s'en eft trouvé un pour me dire : « Comme c'eft local t »

Et ils sourient, en attendant une approbation que, pour ma part, je leur refuse implacablement.

Saint-Nazaire m'a vu débarquer par le temps le plus calme du monde. Après avoir fait trois

fois le tour de cette bourgade^ dans laquelle les prophètes du commerce aperçoivent déjà le port le plus important de France, je me suis enquis d'un carrosse public pour Guérande. On m'a inftallé, moi huitième, dans une petite^ diligence, regorgeant de séminariftes & de matelots. Les séminariftes causaient à denii-voix de Monseigneur & de la tournée paftorale qui allait prochainement avoir lieu -, les matelots mangeaient; ils fouillaient avec leurs euftaches dans de considérables morceaux de pain, au milieu desquels étaient introduits d'épais morceaux de lard. Une demi-heure ne s'était pas écoulée que notre diligence odorante semblait une boutique de charcuterie qui riiarche.

Ce fut alors que je jugeai opportun de jouer à mon bénéfice le drame du flore.

Les premières proteftations de mes voisins se traduisirent par d'involontaires contrarions d'épaules, car le voisinage de la mer donnait une certaine âpreté au vent. Ces excellents Bretons (y compris les séminariftes) ne concevaient rien aux révoltes du plus impressionnable de mes sens : l'odorat. Je tins bon cependant, & deux heures après j'entrai vidorieusement dans Guérande, par une de ses quatre portes noirâtres.

Je serais mal venu à tenter une descrip-

tion de Guérande après les trente ou quarante pages superbes- que Balzac y a consacrées au début de son roman : Béatrix ou les Amours forcées. On ne s'approprie pas une contrée, un peuple, une architefture, avec plus de puissance & de couleur. Le livre en main, j'ai parcouru ces remparts, qui étaient la promenade favorite du vieux chevalier du Halga, & d'où la vue domine l'Océan; J'ai retrouvé avec Calixte la route qui conduisait chez mademoiselle des Touches. Étrange roman, où la fantaisie impérieuse de l'auteur a transporté le parisianisme le plus subtil dans un pays nu & pauvre; où les plus hautes queftions de passion & d'art se débattent au milieu des sables; où passent, imposantes & railleuses, ces trois figures de Camille Maupin, de Conti & de Claude Vignon, dans lesquelles d'indiscrets commentateurs veulent retrouver quelques-uns des traits de George Sand, de Liszt & de Gustave Planche. Ce dernier eft celui des trois dont la ressemblance eft la plus déterminée. Je demande à rappeler les lignes principales de ce portrait, un chef-d'œuvre : « Le front immense, haut & large de ce feiine homme, chauve à trente-sept ans, semblait obscurci de nuages. Sa bouche ferme & judicieuse exprimait une froide ironie. Claude Vignon eft imposant, malgré les dégradations

précoces d'un visage autrefois magnifique & devenu livide. Entre dix-huit & vingt-cinq ans, il a ressemblé presque au divin Raphaël; mais son nez, ce trait de la face humaine qui change le plus, s'eft taillé en pointe; mais sa physionomie s'eft tassée pour ainsi dire sous de myftérieuses dépressions; les contours ont acquis une plénitude d'une mauvaise couleur; les tons de plomb dominent dans le teint fatigué, sans qu'on connaisse les fatigues de ce jeune homme, vieilli peut-être par une amère solitude & par les abus de la compréhension. Il scrute la pensée d'autrui sans but ni syftème. Le pic de sa critique démolit toujours & ne conftruit rien. Ainsi sa lassitude eft celle du manœuvre & non celle de Tarchitede. Les yeux d'un bleu pâle, brillants jadis, ont été voilés par des peines inconnues ou ternis par une triftesse morne. . . Les tempes ont perdu de leur fraîcheur. Le menton, d'une incomparable diftinftion, s'eft doublé sans noblesse. Sa voix, déjà peu sonore, a faibli; sans être éteinte ni enrouée, elle eft entre l'enrouement & l'extinftion. L'impassibilité de cette belle tête, la fixité de ce regard, couvrent une irrésolution, une faiblesse, que trahit un Sourire spirituel & moqueur. Il eft un détail qui peut expliquer les bizarreries du caraftère. L'homme eft d'une haute taille, légèrement voûté déjà,

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comme tous ceux-qui portent un monde d'idées. . . Claude Vignon se contemple dans l'étendue de son royaume intelleauel, & abandonne sa forme avec une insouciance diogénique... C'est le Turc de l'intelligence endormi par la méditation. La critique eft son opium, & son harem de livres faits l'a dégoûté de toute œuvre à feire. »

Portrait ou type entrevu, voilà à coup sûr un excellent morceau de ftyle & de pensée.

Ce n'eft'pas seulement à Guérande que Balzac a marqué sa trace; le matin, j'avais passé en buteau à vapeur devant le village de la Basse- Indre, dont il eft tant parlé dans Mercadet. La Loire-Inférieure a été deux fois heureuse au grand écrivain.

Trois petites lieues séparent Guérande de la presqu'île du Croisic, où j'ai fixé le terme de mon voyage; je les parcourus en cabriolet par une nuit claire, à travers des marais salants qui brillaient. Chemin faisant, l'idée amère que je manquais de passage me revenait à l'esprit & me rendait chagrin. Se pourrait-il en effet qu'on prît ma discrétion pour de l'insensibilité? — J'éprouve un involontaire sentiment de pudeur à trahir les émotions que je ressens à l'aspeft d'un ciel étage d'une certaine sorte, ou en présence d'une immensité déserte & phosphorescente, comme celle que je traverse en cet

inftant. Les mots me semblent chétife pour rendre Tespèce d'oppression dont je suis saisi & le respeft qui fait ma figure pensive.

Me voici au Croisic.

— c( Pardon, monsieur, voulez-vous avoir la bonté de me donner votre nom î » .

Ainsi me parla, le lendemain matin, une petite bonne de rétablissement des bains du Croisic, en me voyant me diriger vers la plage avec rimpatience naturelle à un Parisien. Je lui donnai mon nom, ou plutôt je le lui ditlai, ce qui me permit de jeter un coup d'œil, entre les ailes de sa coiffe, sur le regiftre des voyageurs. La première chose qui me frappa fut ce paragraphe : « Du 24, une bouteille de rhum pour madame la comtesse. » Et un peu plus loin :

« Du 3o, une bouteille de kirsch pour madame la comtesse. »

Je donnai aussi mon âge & mon domicile habituel; mais, quant à ma profession, je me parai vaniteusement du titre de rentier. Que la Société des gens de lettres me pardonne ! Ces formalités épuisées, on me permit d'aller me promener sur la jetée du CroisiC^ qui n'a dû p^lrapet

que sur un seul côté; mesquinerie d'où pourraient résulter d'incalculables périls au cas où Ton y rencontrerait un de ces jettatori que la superftition napolitaine commence à imposer à la crédulité parisienne.

Depuis la veille, je n'avais pas ouvert mon Itinéraire; je pensai que c'était . le moment d'y revenir: « Le Croisic; 2,402 habitants.

Les. étymologiftes font dériver le nom du Croisic du mot celtique groa^, qui signifie grève, sable, & auquel ils ajoutent la terminaison /c, diminutif breton. L'intérieur du Croisic eft trifte, assez mal bâti, pavé de gros cailloux. » Trèsbien. C'eft précisément là ce qu'il me faut, car j'ai soif de désolation, d'aridité, de monotonie ; 2,402 habitants, c'eft beaucoup, c'eft trop.

Au bout de la jetçe, je comptais m'asseoir; mais pas le moindre banc de pierre ou de bois. Refte debout, sybarite'; ce sera plus breton!

La mer eft encaissée à cet endroit; &, de quelque côté que le regard se tourne, il aperçoit une île, un phare^ un rocher, une langue de sable, enfin tout ce qui peut servir de prétexte à la terre pour s'imposer. En réalité, cette jetée n'offre donc qu'une fatigue sans récompense.

Il m'a paru plus intéressant de reprendre le chemin de la grève & d'aller chercher l'Océan à la pointe du Croisic. Je Ty ai trouve dans

toute sa majefté. Pas d'arbres derrière moi, une végétation nulle. A mes pieds, des entassements de pierres, les unes plates, les autres perpendiculaires & semblables à des buffets d'orgues. Là encore, Béatrix, qui eft le véritable guide de ce côté du département, se charge de m'ôter toute envie descriptive; le tableau eft complet; rouvrez le livre avec moi, chers ledeurs, & partagez mon plaisir : « Du côté de la mer, la presqu'île du Croisic eft bordée de roches granitiques dont les formes sont si singulièrement capricieuses qu'elles ne peuvent être appréciées que par les voyageurs qui ont été mis à même d'établir des comparaisons entre ces grands spedacles de la nature sauvage. Ni les côtes de la Corse, où le granit offre des récifs bien bizarres, ni celles de. la Sardaigne, où la nature s'eft livrée à des effets grandioses & terribles, ni les roches basaltiques des mers du. Nord n'ont un caradère si complet. La fantaisie s'eft amusée à composer là d'interminables arabesques où les figures les plus fantaftiques s'enroulent & se déroulent. Vous rencontrez sous une voûte naturelle & d'une hardiesse imitée de loin par Brunelleschi, car les plus grands efforts de l'art sont toujours une timide contrefaçon des effets de la nature, une cuve polie comme une, baignoire de marbre & sablée par un sable uni,

fin, blanc, où Ton peut se baigner sans crainte dans quatre pieds d'eau tiède. Vous allez admirant de petites anses fraîches, abritées par des portiques grossièrement taillés, mais majeftueux, à la manière du palais Pitti, cette autre imitation des caprices de la nature. Les accidents sont innombrables; rien n'y manque de ce que l'imagination la plus dévergondée pourrait inventer ou désirer. »

C'eft vrai. Mon désir de solitude & de poésie était exaucé surabondamment. Aussi m'ou-* bliai-Je là pendant plusieurs heures, & oubliai-je les bruits du monde.

Des traces de pas humains m'apparurent enfin; bientôt je me vis en face d'une partie de la population représentée par une trentaine de jeunes filles groupées autour d'un bateau chargé de sel. Elles avaient les jambes nues & leurs jupons étaient relevés jusqu'au-dessus du genou : ne pouvant avoir de la pudeur par en bas, elles étaient, en revanche, hermétiquement enveloppées par en haut. Mon Itinéraire ne m'avait pas menti : « L'induftrie de ce canton eft salicole; la saline eft un relai de mer disposé pour la criftallisation du sel; la forme & l'étendue n'en sont presque jamais les mêmes. »

A quelques pas, ma satisfaftion fut extrême d'apercevoir une pierre celtique, plantée perpen-

diculairement dans le sol, à la façon d'un obélisque.

Je bornai là mon excursion le premier jour, & je donnai le refte de mon temps à la civilisation. Rentré au Croisic, je me mis à la recherche d'un barbier, mais inutilement; j'eus beau interroger les enseignes, chercher de l'œil une boutique peinte en bleu, épier le balancement d'un plat de cuivre, rien, absolument rien. Je pris' le parti de pousser la première porte venue & de demander au premier visage qui vint se placer à un mètre du mien : — Le perruquier du Groisic, s'il vous plaît? — C'eft moi, répondit un jeune garçon. — Mais pourquoi n'avez-vous pas d'écriteau? lui dis-je. — Oh! nous so'mmes bien assez connu, monsieur!

Je n'insiftai point.

L'établissement des bains de mer, fondé en 1 846 par un très-intelligent millionnaire de la Touraine, M. Deslandes-Orière, a l'asped: un peu sévère d'une caserne. On y pratique particulièrement l'hydrothérapie à l'eau de nier; j'y ai vu de belles & très-vaftes étuves dans le goût romain, toutes dallées en marbres de couleurs différentes. Heureux malades! Comme ils peuvent prendre de magnifiques douches : douches en colonne, douches en pluie, douches en poussière & douches écossaises!

L'état brillant de ma santé nie permettant de n'accorder qu'un intérêt relatif à cet appareil médical, j'ai abrégé ma visite aux piscines pour m'informer du salon de conversation, — &, comme incidemment, — de la- salle à manger.

Au salon m'attendait une humiliation profonde. Après avoir cherché sur les banquettes de velours & le long des pianos quelque figure de connaissance, je me suis rejeté sur la table des journaux, où, sans choix, j'ai ouvert la Patrie. Comme il s'en fallait d'une heure encore que le dîner fiât servi, je me vouai à la leélure scrupuleuse de ce journal : quels ne furent pas mon étonnement & ma honte, lorsque, m'avisant d'en regarder la date, je m'aperçus que je venais de lire un numéro du mois de septembre de l'année dernière. Eh bien ! franchement, je ne m'en serais jamais douté.

Il était écrit, du refte, que je devais marcher de déception en déception. J'avais vu que le nom du Croisic dérivait de groa^, qui signifie $able, & voici ce que je lis maintenant dans un second Guide tombé sous ma main : « Le Croisic; 2,000 habitants. Les armes de cette ville étaient une croix & quatre hermines, allusion symbolique au nom du Croisic, que certains auteurs font dériver du mot croix, Croatie en breton, petite croix. » Auquel se fier?

Alfred de Musset aifectionnait ce coin de rOcéan, & il y eft venu souvent. Peut-être y at-il pris ce nom de Croisilles donné au héros d'une de ses plus spirituelles nouvelles.

Le homard eft Télément principal des tables d'hôte bretonnes; on Ty sert en buissons, comme les écrevisses. Les petits moutons noirs de l'endroit, que l'on voit toute la journée chercher un brin d'herbe entre deux coquillages, fournissent de médiocres côtelettes & de plus médiocres gigots. En revanche, la pâtisserie eft traitée avec soin. — Nous n'étions guère qu'une trentaine de personnes à table, l'ouverture des bains de mer n'ayant eu lieu que depuis quelques Jours. Cependant il y avait l'Anglais indispensable & plusieurs demoiselles du département. Tout ce monde était fort silencieux ; en ce qui me concerne personnellement, je n'élevai la voix que pour offrir du vin à ma voisine, mais cette tentative loquace fut presque aussitôt réprimée. Je concentrai alors mon intelligence sur le cercle de mon assiette, &, pour me diftraire, je mangeai de tout, comme les enfants.

La mênîe petite bonne qui m'avait inscrit le matin sous le titre de rentier, & à qui cette qualification inspirait sans doute quelque eftime pour moi, m'indiqua pour accomplir ma dîgeftion une promenade à un tertre peu diftant.

qu'on appelle le Mont- Esprit. On y monte par un sentier en colimaçon, bordé d'un buisson & de touffes de violiers. Au sommet, on embrasse dans toute son étendue l'anse si bizarrement échancrée du Crdisîc, &.sur la gauche on a le coup d'œil de la pleine mer.

Je ne pus pas refter sur le Mont- Esprit aussi longtemps que je l'aurais désiré. C'était le soir, & la journée avait été très-chaude. Autour de moi, à mes pieds, sur ma tête, une nuée de hannetons enivrés voletaient & bourdonnaient dans la vapeur du crépuscule. Quelques-uns venaient donner contre mon chapeau, d'autres s'abattaient en roulant dans la poussière. Un bruit! une importunité! Je fus forcé de leur céder la place.

Voila huit jours que je suis au Croislc, — petite croix ou banc de sable. Les baigneurs sont arrivés. Cela va ressembler à tout,' excepté à la Bretagne. De longs messieurs, revêtus d'étoffes de couleur tendre, la tête couverte d'un petit armet de Mambrin, &• tenant entre le pouce & l'index de la main droite un soupçon de canne, se montrent régulièrement sur la plage. Quelques

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crinolines les suivent, enfermant des femmes de condition. On tâte le pouls à la mer, on ne lui trouve pas Técume bonne.

Parfois un de ces messieurs se décide ; il eft imité par une de ces crinolines. Ils entrent dans ces cabanes de bois dont l'agglomération fait songer à des capucins de cartes. Papillons tout à rheure, les voilà chenilles maintenant, chenilles rayées, bleues, jaunes, rouges. Ils se donnent la main, comme pour une contredanse, & ils s'avancent en mesure vers TOcéan, qui semble leur servir d'orcheftre. Pendant un quart d'heure, ils se dandinent aux cables que retient un quinconce de poteaux, — & ils ont pris un bain de mer.

Les journaux arrivent tous les jours; on s'y cramponne avec une ardeur qui m'étonnait dans le principe & qui à présent ne m'étonne plus. Moi-même, j'ai depuis mon séjour, sur ma table de nuit, un morceau du Musée des Familles retrouvé dans ma malle, & que jerelis machinalement chaque soir. Il y elt queftion de pêcheurs danois & de divers phénomènes de l'éleftricité. C'efl le pendant, pour moi, du cornet de tabac de La France, dans le Voyage senti-mental.

Je commence néanmoins à être un peu gêné par le çont^é^ des robes splendides qui débor-

dent sur moi, de chaque côté, à la table d'hôte. Les femmes font trois toilettes. J'ai bien essayé de me mettre à Tunisson en arborant successivement les quatre cravates que j'ai apportées de Paris; mais c'était une lutte insensée, & j'ai fini par me renfermer dédaigneusement dans la majefté d'un immuable habit noir.

Les gens qui aiment à parler haut& à accaparer l'attention publique sont également arrivés ; aussi les repas ont-ils une animation que j'avais été impuissant à leur communiquer le premier jour. — On ne danse pas encore, mais on dansera la semaine prochaine. En attendant, on fait de la musique ; une jeune fille du Morbihan exécute sans relâche le quadrille de la Fête des Oiseaux à Qiiimperlé, que je saurai bientôt par cœur, comme mon fragment du Musée des Familles,

Mes journées se passent en promenades de la pointe du Croisic à' la plage du Pouliguen, & en visites au bourg de Batz, qui eft un bourg d'opéra -comique, où les habitants portent la culotte & le chapeau à la Henri IV.

Mais, hélas! à quel speftacle viens-je d'assifter au retour d'une de ces visites ! Les voitures de Saint-Nazaire & de Savenay, doublées, triplées, jettent en ce moment sur la plage une soixantaine d'hôtes nouveaux. Je les recon-

nais bien : ce sont des pianiftes, ce sont des généraux, ce sont des dames aux perles; c'eft le luxe, c'eft le plaisir, c'eft la mode; c'eft tout le monde enfin, puisque c'^ft Paris. Paris s'abat sur le Croisic.

Allons ! je partirai ce soir.

Je ne vous engage pas à fredonner dans les rues de Saint-Malo l'ironique refrain : Bon voyage, monsieur Dumollet ! La vieille ville des corsaires n'a pas pardonné à Désaugiers ses irrévérencieux couplets, & si vous n'avez plus à craindre le coup de dent de ses chiens, vous n'en devez pas moins redouter le coup de dent de ses habitants. — Je suppose que tout le monde connaît la légende des chiens de Saint-Malo; néanmoins, qu'on me permette de faire comme si personne ne la connaissait.

Au temps où Saint-Malo n'avait pas de quais & où la marée haute venait battre le seuil des portes de Saint- Vincent & de Dinan, la garde des remparts était confiée à vingt-quatre dogues de la plus terrible taille, que l'on déchaînait tous les soirs, à dix heures, après avoir eu le soin de

r>0 SAINT-MALO

les entretenir dans un état de jeûne bien fait pour exaspérer leur zèle. Ces molosses jouirent longtemps d'une grande réputation & d'une non moins grande considération. La renommée avait porté leurs aboiements sur tout le littoral. Mais ce. mode naïf de surveillance devait tôt ou tard avoir son danger ; par une nuit plus sombre que de coutume, un officier dé marine périt sous leurs crocs. Il ne paraît pas cependant que les chiens de Saint-Malo furent immédiatement des* titués.

Tout cela n'eft pas très-comique, sans doute; mais la jovialité française s'accommode des moindres cataftrophes. Trente-huit ans après la mort de l'officier de marine, Paris se pâmait de rire devant les lazzis de Brunet, qui venait d'ajouter un type burlesque à la galerie déjà usée des Jocrisse & des Cadet-Roussel. Le personnage de M. DumoUet parut pour la première fois, comme rôle épisodique, dans les Trois Etages ou l'Intrigue sur r escalier y vaudeville en un afte, par Désaugiers, joué en 1 808 sur le théâtre des Variétés. Pourceaugnac ou Dumollet, c'eft le même caraftère; il s'agit encore d'un prétendant niais, que Tonéconduit avec force myftifications. Brunet illumina ce vaudeville, dont le principal mérite consiftait dans le décor, représentant un escalier. Dès que la création de DumoUet fut

adoptée, son auteur la mit à toutes les sauces. L'année suivante vit paraître le Départ pour Saint'Malo ou la Suite des Trois Étages, avec le même décor & tes mêmes acteurs. La pièce se terminait cette fois par le chœur d'adieux devenu si célèbre : *

Am : Bonne fête, monsieur Denis»

Bon voyage.

Cher Dumollet!

A Saint-Malo débarquez sans naufrage.

Bon voyage,

Cher Dumollet, Et revenez si ce pays vous plaît!

De ce moment la gloire de Dumollet ne connut plus de limites; les poètes de la rue s'en emparèrent; on entendit crier les Adieux de M. Dumollet à la capitale, les Trente^deux Chansons de M. Dumollet; il y eut même, je crois, un Almanach de M. Dumollet. Désaugiers revint à la charge & donna, en 1810 : // arrive! il arrive! ou Dumollet dans sa famille. On eut alors le speftacle de Dumollet père, de madame Dumollet & de Dumollet cadet représenté par Potier. Selon moi, cette farce cft la meilleure; c'eft du moins la plus extravagante & la plus bourrée de jeux de mots. Brunet y faisait son entrée sur un âne, & comme on le renverrait en Tembrassant ; « Je tombe de^mon haut! »

disait-il. Il rencontrait un perruquier, qui lui expliquait comment il avait joint à son art la profession de reftaurateur : « Voilà .comme je fais : le plat à barbe d'une main & la casserole de Tautre... — Oui, vous rasez, & ça cuit, » répondait DumoUet. Dans cette pièce seulement, les fameux chiens jouent leur rôle; on les entend aboyer dans la coulisse, & Ton voit accourir DumoUet, les bas en lambeaux. « Ah! monr Dieu! s'écrie son père, qui t'a mis dans cet état? — Qui? qui? vous êtes de Saint-Malo, & vous me le demandez! •

Désaugiers usa la vogue : deux ans après il fit le Mariage de DumoUet; mais le caprice du public avait tourné, d'autres types étaient survenus; on souhaita définitivement à celui-ci bon voyage. Les gens qui voient & mettent de la politique dans tout avaient essayé un inftanrd'en faire une caricature politique : ils avaient chuchoté le nom de Louis XVI IL C'étaient les mêmes badauds qui devaient plus tard> chantonner : « Rende:['-nous notre père de Gand ! 1^

Mais qu'avaient pensé les Malouins en se voyant ainsi livrés au ridicule, eux & leur ville? J'ai peine à croire qu'aucune proteftation , colleftive ou particulière, ne se soit élevée parmi ces Bretons si chatouilleux, si mal endurants. Ceux que j'ai interrogés à ce sujet se sont conten-

tés de me regarder de travers & de changer d^entretien.

Lorsque Saint-Malo n'amène pas sur les lèvres la chanson de Monsieur Dumollet^ il éveille infailliblement la romance non moins célèbre du Beau Rocher de Sdint-Malo

Que l'on voit sur Teau !

Ce rocher, dont on pourrait avoir une haute idée, n'eft qu'un rocher plat, assis au milieu de la mer & relié à la terre par une étroite chaussée appelée le Sillon. Les poètes Tont comparé à un navire à l'ancre, les réaliftes à une poêle à frire retenue par son manche. — Quand plus tard j'ai vu Cadix, un ressouvenir m'eft venu : j'ai cru revoir Saint-Malo, mais Saint-Malo tout badigeonné de blanc, avec des dômes & deux ou trois palmiers.

Arrivé à Saint-Malo, sans naufrage, par V impériale de la diligence de Rennes, je descendis à l'hôtel de France, le premier qu'on rencontre en venant par terre, & le seul où j'eusse le désir de descendre, car c'eft le lieu de naissance de Chateaubriand. Seulement le prix élevé auquel l'hôtelier, juftement renseigné sur la valeur littéraire de l'auteur de René & à^Atala, me cota son berceau, ne me permit que de prendre la

chambre au-dessus. J'en fus récompensé par un point de vue plus étendu que celui qui frappa les premiers regards de « François- RENÉ de Chateaubriand, fils de haut & puissant Renë-Augufte, comte de Combourg, &de haute & puissante dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bédé de la Bouëtardais. » Il eft né dans une cuisine. Je m'inftallai dans une mansarde.

De quelque modeftie que je cherche à m'envelopper, je ne pus m'empêcher de me rappeler, à rheure où je mis le pied dans cet hôtel, que le directeur de la Presse j M. Emile de Girardin, m'avait chargé, en 1848, moi jeune homme, moi inconnu, d'écrire en son journal la préface At^ Mémoires d'Outre^Tombe; fc^ sous l'escalier qui conduisait à ma mansarde, je courbai la tête inftinélivement comme sous la main invisible du génie.

Je vis deux choses en ouvrant ma fenêtre : la mer d'abord, ;— immense, verte & légèrement frisée par places, à cause des nombreux écueils désignés dans le pays sous le nom de Cailloux; — ensuite, un rocher rattaché par un lien à Saint-Malo, comme Saint-Malo eft rattaché à la terre. Sur le flanc de ce rocher, je diftinguai une croix & une grille, & je compris que j'avais en face de moi le tombeau de Chateaubriand.

Déterminé à trouver d'autres choses à

Saint-MalOj je parcourus la ville dans tous les sens, après en avoir préalablement fait le tour sur les remparts, ce qui ne me prit pas plus d'un quart d'heure. On ne peut se souftraire à l'impression imposante de cette ceinture de murailles sans cesse battues & rongées par la mer, de ces forts signés Vauban, & de cette énorme'tour de Quiquengrogne, monument d'une royale inso* lence, qui doit son nom, dit-on, à ces paroles hautaines de sa fondatrice, la reine Anne : « Qui qiien grogne, ainsi sera; ceji mon plaisir! »

Pendant plus à,t dix ans M. Viftor Hugo a annoncé un roman intitulé : la Quiquengrogne.

Saint-Malo eft peu fécond en distractions, autant que j^ai pu en juger par un séjour de près d'une semaine. Il ne faut demander à ces petites villes que ce qu'elles peuvent donner, c'eft-à-dire le point de vue.

Le musée renferme les portraits de tous les Malouins célèbres, depuis Duguay-Trouin jusqu'à l'abbé Trublet. Un tableau représente la translation du corps de Chateaubriand (toujours Chateaubriand!) ; on y diftingue, parmi les autorités^ deux poètes des environs, tous deux morts aujourd'hui, M. Edouard Turquety & M. Hippolyte de la Morvonnais.

Je me suis enquis du théâtre auprès du propriétaire de mon hôtel ; il n'y eft jamais allé. Sa

femme me dit : « — Dame ! c'est assez difficile. . . là haut... au fond d'une cour... » Seul, je finis par trouver. Q mélancolie! quinze personnes assiftent au Médecin des enfants.

U ouvreur y qui s'ennuie, entre en conversation avec moi pendant les entr'actes ; il me dit les belles soirées du théâtre de Saint-Malo. Il a surtout présents à la mémoire deux faits preftigieux : une représentation de Rachel, & un bal offert au prince de Joinville. « Tout était velouré du haut en bas, » me dit-il.

Les appartements à Saint-Malo se louent pour la Saint-Gilles, le i«r septembre.

DE DINAN A S"-THEGONNBC

A Gustave B.

D'abord je t'avais écrit cette lettre en langue bretonne; même j'étais assez satisfait de mon exorde : « Diskoueset hoc h eus d'in en quefnen a darvoud, penaus e oac'h eus va mignonet, via challan bremâ en em servijont achanoch er galit'Se. »

Puis j'ai rabattu de mon exaltation locale, & je me suis traduit moi-même en dialefte de la rue Vivienne. Tu apprécieras^ je l'espère, cette concession, & tu excuseras les assonances que je n'ai pas eu le temps de retrancher.

58 DE DjNAN

Depuis Rennes, j'ai retrouvé la diligence & tous les usages qui se rattachent à ce véhicule fabuleux : remployé qui vous répond à peine, les arrhes, le conducteur enluminé ; — poussière & secouée de grelots !

Malgré tout cela, j'aime la diligence; je la préfère au chemin de fer, parce qu'elle me met en communication plus intime avec le paysage, parce qu'elle me fait vivre un inftant de la vie de ceux qui passent, & enfin — parce qu'elle va plus vite.

Plus vite, oui, vraiment; c'eft du moins ce qu'il me semble, à moi qui n'ai qu'une idée confuse des diftances & qui crois avoir fait beaucoup de chemin quand les chevaux ont bien piaffé, les roues bien sonné, les vitres bien trembléj lé poftillon bien juré.

Bien juré, poflillon ! — Bien rugi, lion ! — Jô Tentends encore, sur la route de Ditian à Saint*- BtieuC) faisant claquer son fouet^ dont la corde éapricieuse & agile menaçait mon œil à chaque infiant, car j'étais sur la banqudtte.

• A saint^thegonnec 5g

Voici la chanson du poftillon, telle que je Tai notée pendant les relais : « Hue!... ktt, ktt, ktt, ktt, km..., hue, Péchard !... haï donc... Oôôô.,. Hé, toi, vas-tu te ranger là-bas!... Cré vingt dieux!... Hue, Jean-Marie!... tchok , tchok , tchok.

« Là, là là. .. hue, carcan ! . . . Que qu'il a donc aujourd'hui?... Hue! hue!... Caporal de bon Dieu!... ktt, ktt, ktt, ktt... Y aura de Teau, ben syr... hue! »

Une fois j'ai essayé de me jeter en travers de ce monologue, & je n'ai pas été récompensé de ma tentative. — « Serons-nous arrivés dans une heure à Lamballe? » lui ai -je demandé.

Il ne m'a pas répondu & il a frappé plus fort SCS bêtes; mais au bout de cinq minutes il a grommelé : — « Ah ! ben oui, dans une heure!

Vous avez ben le temps encore de gratter vos puces. »

Gracieuse image ! Je me suis alors retourné vers le conduéleur, un philosophe emmanché d'un brûle-gueule, à l'entretien laconique, mais subftantiel. « — Quel eft cet édifice? » lui ai- je demandé.

« — C'eft la filature à M. Bourdais, » m'a-t-il répondu sans me regarder. Désespérant de Con-» quérir les sympathies de ces deux hommes & de me faufiler dans leur intimité,

6o DE DINAN

J'applique mes regards à la route, au pays, qui n'a rien de particulièrement breton, en dehors des ajoncs dont il eft semé. L'ajonc, dont la belle couleur rend rêveur, —

Eft une excellente nourriture pour les chevaux, après qu'il a été écrasé & pilé; il leur communique du feu, de l'entrain. Partout je vois des femmes qui travaillent à la terre.

Où donc sont les hommes? Ils sont en mer, & non ailleurs. On n'en a trouvé que trois^ cette année, pour la conscription, dans le canton de Pleurtuit,

Qui compte cependant près de cinq mille habitants. Tous mettent leur gloire à être marins de père en fils; leur orgueil a une hauteur froide que rien ne dépasse.

H n'eft pas rare d'entendre un capitaine dire à l'un de ses matelots, avec un accent de mépris : « Tu n'es qu'un soldat ! »

Le coftume desCôtes-du-Nord eft fort simple : de petites coiffes pour les filles, de grands chapeaux pour les garçons. « Il faudra bientôt songer à marier nos coiffes & nos chapeaux, » dit le père de famille.

Ces petites coiffes, blanches & plate^ sur une robe toujours sombre, ont reçu le surnom pittoresque de têtes de pipes.

Aux approches de Saint-Brieuc, il y a un bourg

A SAINT-THEGONNEC 6l

qu'une plaisanterie immémoriale a rendu fameux dans les annales des Messageries.

Lorsque vous'demandez le nom de ce bourg, le condufteur, soulevant sa casquette, ne manque jamais de vous répondre : « Passe-cocu. »

A Guingamp le réveil a été charmant. Il pléUvait dru, bien que ce fût un dinianche; mais les cloches lancées à toute volée, mais les habitants parés & braves, -r

Proteftaient contre la malhonnêteté du temps. Dès cinq heures du matin, c'était par la ville une traînée de sabots assourdissante. A Guingamp le réveil a été charmant.

Une assourdissante traînée de sabots & une joyeuse mêlée de parapluies de toutes les couleurs. Le parapluie eft la seconde dévotion <iu Breton, le parapluie pesant, en gros coton, pouvant abriter une maisonnée.

Quel bonheur de sortir le parapluie, de le promener, de lui faire prendre Tair !

Parmi les gens de Guingamp, quelques-uns, ne se contentant pas d'un seul parapluie, en por-

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