‹ De Montmartre à SévilleChapitre 9 sur 34 · JEROME COTON · texte numérisé non relu

JEROME COTON

« Surtout, n oublie:{ pas d* aller voir Jérôme Coton! » m'avait-on dit, en apprenant que je partais pour Lyon. J'avais pris un peu à la légère cette recommandation, & j'en perdis tout à fait la mémoire dans les huit premiers jours qui suivirent mon arrivée. Mais lorsque j'eus vu tout ce que Lyon enserre (expression de Jean- Baptifte-Rousseau) ; lorsque j'eus accompli mon pèlerinage de Notre-Dame de Fourvières; lorsque j'eus suivi les opérations militaires du maréchal de Caftellane; lorsque j'eus visité les métiers de la Croix-Rousse; après avoir mangé des becs-

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figues au chalet du parc de la Tête-d'Ory & des queues d'écrevîsses à la sauce Nantua au café de Lyon; après être allé admirer au musée les fleurs de Saint-Jean &. de Berjon; après avoir pressé la main de Joséphin Soulary, en son bureau de la Préfefture ; après avoir applaudi le ténor Wicart dans le Prophète; après surtout avoir fait ma visite obligée à ces hommes éminents, Louis Perrin & Aimé Vingtrinier, qui continuent la tradition des illuftres imprimeurs lyonnais, je me rappelai le nom de Jérôme Coton.

Il me reliait cependant encore bien des choses à voir, si j'avais dû m'en rapporter à une pancarte pendue au mur de ma chambre d'hôtel, signalant à « MM. les voyageurs, comme digne de leur attention, » le tombeau delà fille d'Young, l'auteur, des Nuits y situé dans les jardins de l'Hôtel-Dieu. — Tout ce qu'on voudra, mais pas Young ! — La même pancarte, passant du lugubre au riant, indique la Roche-Cardon comme une délicieuse promenade : « Rien d'aussi frais que ce vallon, qui fut le confident muet des rêveries amoureuses de Jean-Jacques. »

Que dites- vous de ce confident muet?

Insensible aux sédudions de la pancarte, je me mis à m'enquérir de Jérôme Coton, &, quelques jours après, j'avais recueilli sa légende, que je donne ici comme véridique & sincère.

Jérôme Coton, qui s'intitule lui-même « lé premier mime de France, » eft le doyen des acteurs lyonnais. Ce n'eft pas qu'il soit très-vieux : soixante<inq ou soixante-huit ans. Il eft sec, de mine patibulaire, la voix caverneuse & prophétique. Sous le premier Empire, il fut soldat au 102® de ligne, « régiment de la Fourche ». La paix le rendit à ses foyers & à sa truelle, car Jérôme Coton eft plâtrier de naissance (& aujourd'hui encore il se charge volontiers de quelques petites bricoles) ; mais déjà le mélodrame avait ravagé cette âme naïve; Hariadan Bar^ berousse & PHomme de la Forêt-Noire lui étaient apparus pendant son sommeil; il ne rêvait que de forteresses assiégées, de donjons en ruines, de chaumières isolées ; il plaçait le plaisir dans un manteau sombre, le bonheur dans une lanterne sourde, le paradis dans la tour du Nord. Il croyait toujours se réveiller au bruit d'un signal, & machinalement il cherchait ses piftolets sous son oreiller...

Enfin Jérôme Coton céda à la voix secrète :

il s'engagea. Il fut tour à tour Palmerin d'Angleterre^ Abelino ou l Homme à trois visages^ Tékéli, Monbars V Exterminateur; il fut ce qu'il eft encore maintenant, l'incarnation la plus complète du mélodrame. Il joua pendant quelques années aux Céleftins & courut la province

dans un rayon d'une cinquantaine de lieues.

• La nouvelle rue de Tlmpératrice, dans son parcours, a coupé en deux la galerie de TArgue, jofte à remplacement qu'occupait un petit théâtre, que je ne saurais mieux comparer qu'au théâtre de la rue de la Tour-d'Auvergne, à Paris. C'était là que Jérôme Coton avait fini par s'inftaller, avec une troupe à lui, recrutée dans le peuple; c'était là qu'il avait tenu haut &. ferme le drapeau du mélodrame, qu'il avait lutté contre les envahissements du vaudeville & de la comédie, se bouchant les oreilles au seul nom de Scribe, & allumant régulièrement ses flammes de Bengale entre onze heures &. minuit.

Diredeur, régisseur & aéleur,- on conçoit combien sa triple aftivité av^it de quoi s'exercer. Aussi n'était-il pas rare de le voir s'interrompre ^u milieu d'une tirade pour aller augmenter ou diminuer la lueur du quinquet ; oublier son rang de grand maître des chevaliers de l'ordre Teutonique pour , murmurer à la cantonnade : aApporte:{-moi donc le fauteuil de velours! »

Non-seulement Jérôme Coton a été tout ce que nous venons de dire; non-seulement il a parcouru tous les cercles de l'enfer dramatique, le plus complet des enfers, à dire d'experts ; mais encore il lui était réservé d'être... décor. Oui, décor. Il manquait un pont dans une adion mi-

lîtaire; on s'en aperçoit au dernier moment; ce pont eft indispensable. Eh bien! c'eft Jérôme qui fera le pont; il se jette à plat ventre, & son corps simule le trait d'union entre les deux rives, peu diftantes Tune de l'autre...

Pends-toi, Rosambeau ! tu n'aurais pas imaginé celle-là!

Prenez Doyen, prenez Ricourt, vous n'arriverez jamais à la conviftion, à la passion, à l'enthousiasme de Jérôme Coton. Son théâtre de la galerie de l'Argue démoli, il en conftruisit un autre à la Guillotière, qui n'eut pas une longue exiftence. Voûté par l'âge, mais non vaincu, c'eft aujourd'hui dansles environs de Lyon, à Roanne, à Saint-Etienne, qu'il promène les idoles de Caigniez, de Cuvelier & de Pelletier- Volméranges. De temps en temps aussi, il obtient la permission de donner une représentation au théâtre des Céleftins. Ce jour-là eft un jour de joie pour une partie de la population lyonnaise ; on entre en chantant dans la salle; on applaudit devant que les chandelles soient allumées, car Jérôme Coton eft aimé, Jérôme Coton eft adoré; il n'y a pas pour lui assez de fleurs & de battements de mains. Dès qu'il paraît, l'intimité la plus touchante s'établit entre le public & lui« « Bonjour, Coton! — Bravo, Coton! » Ce sont des interruptions toutes cordiales, mais qui ne

go LYON

respeftent pas la pièce représentée : « Coton, ne récoute pas, c'eft un traître! Ne crois pas ce qu'il dit; il t'a abîmé tout à l'heure, G)tonî repousse sa poignée de main ! »

Quelquefois Jérôme Coton essaye de protester; il réclame le silence : « Messieurs, vous paralysez mes moyens, dit-il en s'avançant vers la rampe. — C'eft vrai! Tu as raison, Coton!

Bien parlé. Coton! Nous allons nous taire!

Silence là-bas! » Et les trépignements de recommencer de plus belle.

Dans une pièce militaire, la Chaumière hon-groisey ou l'Espionne russe, je ne sais au jufte, le drapeau français a été enterré sous la neige. Arrive Jérôme Coton. A tous ses avantages Jérôme Coton joint le désagrément d'une vue très-basse. Il cherche le drapeau, il s'incline, il ne trouve rien. Les spectateurs lui viennent en aide: « Pas par là. Coton! Par ici! A gauche! Au pied de l'arbre! Tu y es. Coton! »

Une autre fois, il a un poulet à manger. Le voilà qui s'installe devant sa table. Il attaque le poulet, mais le couteau glisse; il recommence & n'eft pas plus heureux : « Tu ne vois donc pas que le poulet eft attaché, lui crie-t-on; coupe la ficelle, Jérôme ! »

Il n'y a pas longtemps, Jérôme Coton jouait à l'Alcazar la Mort de Turenne, C'était lui qui

faisait Turenne, — parbleu! Il entrait en scène, avisait un jeune conscrit : « Tu vas te porter devant cette avenue, par laquelle doit déboucher l'armée ennemie, & tu nous préviendras quand il en sera temps! » O mâle candeur des héros! Turenne s'en va, se frottant les mains. Refté seul, le conscrit fait signe à une vivandière, avale successivement plusieurs verres de brandevin, devient galant & tourne le dos à l'armée ennemie. Elle arrive, l'armée ennemie, elle tire sur le conscrit, qui ripofte de son mieux. A ce bruit, nos soldats accourent, Turenne en tête, & dissipent facilement les étrangers. « Tu as sauvé ta patrie ! dit Turenne au jeune soldat. — Mais non,' mais non. Coton! fait le public, se récriant ; il n'a rien sauvé du tout ; c'eft un fainéant! Il caressait la vivandière! — Tu as sauvé ta patrie, continuait Turenne, faisant la sourde oreille ; & je vais te décorer sur le champ de ta bataille. » Ce disant, Jérôme Coton se mettait en mesure de détacher sa propre croix; mais sa maudite vue nuisait à la rapidité de son jeu.

LE PUBLIC. — Ne te presse pas. Coton ! Défais le nœud bien tranquillement ; n'arrache rien , Coton! Nous avons le temps.

Poursuivons notre Cotontana.

JÉRÔME COTON, Icvatit les bras au ciel, —

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Suis-je assez infortuné!... fragile jouet du desr tin. . . tout conspire contre moi !

LE PUBLIC. — Mais non, Coton, tu te montes le coup !

JÉRÔME COTON, armé Jusqu aiix dents. — Cesse de me braver, jeune téméraire... Ne sais-tu pas quel ett mon pouvoir* en ces lieux? Ignores-tu donc que ton trépas peut entraîner ta perte?

LE PUBLIC. — Pas possible, Coton !

LE TYRAN. — Allons, qu'unc fête brillante couronne cette journée; que les danses se forment sous mes yeux, & que mes échansons versent le vin dans les coupes... A ta santé, Spalatro!

LE PUBLIC. — Ne bois pas tout, Coton, ça te ferait mal !

JEROME COTON, crraut dans la chapelle abandonnée. — J'entends tinter minuit à Thorloge du vieux château.

l'horloge. — Une.

LE PUBLIC, en chœur. — Une.

l'horloge. — Deux.

LE PUBLIC. — Deux!... Plus vite, donc!

l'horloge — Trois.

L'horloge s'arrête au nombre sept.

le public. — Eh bien! Coton, & la suite?

Nous n'avons pas notre compte ! Elle eft déran- . gée, ton horloge. Coton; c'eft une patraque...

JÉRÔME COTON. — Cachons-nous derrière cet

arbre pour épier notre vidime au passage. Elle eft loin de me savoir si près.

LE PUBLIC. — On te voit, Coton! Tarbre eft trop petit!

JÉRÔME COTON. — Quc Sacripanti tarde à paraître! Qui peut le retenir? (7/ allofige la tête.)

LE I^UBLIC. — Coucou !

C'eft ordinairement le samedi saint que la direction des théâtres met la salle des Céleftins à la disposition de Jérôme Coton & dtsa troupe, — car les afteurs pensionnaires ont depuis longtemps décliné Thonneur de partager les ovations décernées au premier mime de France.

Jérôme Coton brille donc sans rival ce soir-là; il change plusieurs fois de bottes molles, il se bat à l hache, en mesure; il danse l'anglaise avec un bâton.'

Jérôme Coton ne laisse à aucun autre le soin de rédiger ses affiches ; il y fait un cours d'histoire à propos de chaque mélodrame. Les amateurs lyonnais conservent ces monuments d'une jovialité spéciale. Il m'en a été communiqué quelques-unes. Je transcris celle-ci :

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