TABERNACLES VERTS
J'ai déjà vu les fils des tribus dispersées
Mouiller pieusement de leurs larmes pressées. Frapper de leurs sanglots le coin du mur sacré Dans une impasse étroite à leurs pleurs mesuré. Le mur de Salomon reconnait ses fidèles ;
Les pères ont jadis. bâti les citadelles
De Sion et taillé les cèdres du Liban
Près du roc saint * que garde à présent le turban.
* L'autel des holocaustes, la pierre centrale et vénérre, Es-Sakhrah, de la mosquée d'Omar.
Dieu sait quelle boue âcre ont les enfants à boire ! Le deuil de ces enfants maintenant est la gloire, La piété, l'honneur, de la race qui vit
La premicre le Dieu sous qui le monde vit,
De ce peuple par qui Dieu, Pouvoir Un et Père, Dit à l'humanité dans les terreurs : Espère!
Et cependant parfois des hommes d'Occident dettent aux pleurs Paffront d'un regard impudent, Sans songer que l’inure au Sinaï remonte.
Pour moi devant ce deuil je ne sais quelle honte Divine n'avait pris de blesser de mes yeux
Un culte où Dieu contient la terre et les aïeux. Aujourd'hui sur les dés qui sont Tibériade,
La ville d’Antipas avilie en bourgade,
J'ai vu des rameaux verts, restes tressés en toits Des tabernacles faits pour la fête du mois.
Ce souvenir encor du désert que nourrirent
Les miracles, des rocs où les sources s’ouvrirent, Reporta ma pensée à ces temps si lointains,
Où Moïse guidait ses frères incertains.
Le peuple qui conserve, au bord de cette coupe, Au bord du lac dont l'onde en œil bleu se découpe Sous le ciel emperlé qui laime et lui sourit,
La loi d'Horeb, nous semble humble et doux par l'esprit, Par le visage, par le cœur et l’attitude,
Doux et baissé, gardant un peu de l’hébétude
De tant d’atfronts soufferts, et, spectacle poignant,
:ette douceur me touche à pleurer, — Maintenant, Quand je songe aux mépris, aux injures, aux crimes, Dont les vaincus du temple ont été les victimes, Aux persécutions relançant en tout lieu
Ce peuple sans patrie autre qu'un livre et Dieu,
Je pardonne à Shylock ses usures féroces :
Je comprends que le sang entre dans ses négoces Et que son couteau cherche au cœur dur d’un chrétien Ce talion de chair qu’il a gagné trop bien.
Aussi, Si je rencontre. errant aux villes vieilles, De leurs pères, témoins des bibliques merveilles, Ou suivant tristement les longs sentiers étroits
Qui dans tout Israël datent des anciens rois,
Ces exilés chez eux, ces princes sans un pouce
Du sol de leurs aïeux, où pour eux rien ne pousse Sinon l'herbe clémente aux pauvres os des morts, Pour les siècles méchants je paie avec remords
Le tribut de respect qu’un grand passé réclame Et qu’exige plus haut la constance de l'âme,
Et je cède le pas aux dépossédés, mieux
Que je ne l'aurais fait à David riche et vieux.
2 octobre 1868.