‹ De Montréal à Jérusalem [microforme]Chapitre 99 sur 119 · DEUX DATES DU LAC DE TIBÉRIADE · texte numérisé non relu

DEUX DATES DU LAC DE TIBÉRIADE

MATTHIEU, Chap. x111,—JOsÈPHE,

Guerre des Juifs, liv. III, chap. xxxvr.

Même ciel qu’au lointain des siècles, mêmes lignes Desmonts,mêmeeau d'azur ,moinscesblancheursde cygnes, Les centaines d'esruifs sous leurs voiles nageant

Et trainant sur le blou les triangles d’argent

Faits de l’eau qu’élevait et divisait leur proue ;

Moins les villes aussi, clous vivants de la roue

Pleine, et comme un morceau du ciel, que ce beau lac Figure, oblongue un peu, de Tell-Houm à Kérac”, Ces villes que battait la vague, Bethsaïde, Corozaïn, Kenret, Capharnaum, lhumide

Plaine de Gennésar, toute peuplée, avant

Ses bosquets, ses ruisseaux, tout un cadre égayant, Magdala qui donna naissance à Magdeleine,

Plus bas Tibériade, Enimaüs où la veine

Des eaux brülantes fume et jaillit, Sennabris

Où le voyageur cherche et désire un débris ; Au-dessous, près du lieu d’où le Jourdain s'écoule, Tarichée, et plus loin Hippos; plus loin, où croule Presque à pic vers le lac le mont où l'aube a lui, Gamala que l'abrupt défendait, — Aujourd'hui Rien que Tabarièh, la fille humble et poudreuse De la Tibériade éclatante, orgueilleuse

Et savante, qui vit les docteurs discourir…

Deux dates dans les temps que je vois se rouvrir,

Le soleil se répand, comme aujourd'hui, sur l'onde, Et c'est l’âme, aussi bien que cette eau, qu'il monde. Jésus vient de s'asseoir dans un bateau poussé

À quelques pas du bord. Tout un peuple, presse

* Semakh serait plus exact, mais Kérac a plus de souvenirs historiques.

Sur le rivage, aspire avec soif ses paroles,

Lui, divinement calme, il dit les Paraboles,

Le grain que le chemin livre au bec des oiseaux, Celui que le terrain pierreux, sevré des eaux, Laisse à la mort du feu, celui que les épines Etouffent, et celui qui, plongeant ses racines

Dans une bonne terre, a produit cent pour un.

— Ainsi des vérités que Dieu sème en chacun, — Puis cet autre discours, le blé mêlé d'ivraie,

Les faux trésors du mal dans la richesse vraie;

Et ce tout petit grain, le grain de sénevé,

Le plus petit des grains, qui pourtant s’est levé

Et qui devient un arbre assez grand pour qu'on voie Les oiseaux se poser sur les bras qu'il déploie,

Et la clarté sereine et qui frappe nos veux

Alors comine aujourd'hui rayonnait dans les cieux.

Plus tard, ces bords de paix, de silence, ont vu luire Des casques, entendu des armures bruire.

Tarichée est, d'élan, prise, les fugitufs

De la ville ont chargé des barques, des esquifs,

Et cherché sur le lac une sûreté vaine.

Vespasien contre eux lance des radeaux. — Scène Effroyable ! Partout le rivage est garde ;

Le lac, trompeur refuge, est un piége borde

Par la mort, parcouru par la mort; nefs légères Qu'écrasent les radeaux pesants ; combats de pierres

Contre des javelots, des poitrines de chair

Contre l’airain forgé, des mains contre le fer,

Du désespoir, déjà vaincu, contre l’audace Confiante ; les nefs coulent de place en place

Au heurt des madriers tressés par les Romains ; Les vaincus aux vainqueurs ne tendent pasles mains, Sentant que l’âpreté romaine les accable.

Nagent-ils cependant vers la flotte implacable,

Ou vers la rive, fous, ne sachant ce qu’ils font : Une flèche les frappe et les rejette au fond

Du lac de pourpre ; ont-ils posé sur une proue, Sans raisonner, la main que l’épuisement voue, Egarée et sans force, à la pitié : le fer

Détache cette main du bras qui teint la mer;

Car la mer redevient vide, non cérulée;

Elle montre au soleil sa face maculée

D'ilots de sang semés de débris, et ses bords, Pleins de naufrages, sont aussi couverts de morts. Et cependant encor sur tout ce sang qui nage, Au-dessus des clameurs, au-dessus du carnage, La sereine clarté, l'attrait profond des yeux, Alors comme aujourd’hui rayonnait dans les cieux.

l‘" octobre 1868.

Page 1