A ROME
J'erre ainsi dans les ruines, Au Forum, sur l’Esquilin
Ou sur les autres collines.
Léger et leste, étant plein
De vers sonnant tout en gloire.
Comme entre des murs joyeux, Dans ma vibrante mémoire Qu’ébranle le pas des dieux.
Et, m'égarant. soit à l'heure Qu'outrageaient les jeux sanglants.
Soit quand la nuit pâle effleure Les chapiteaux chancelants,
Je reconnais dans la foule Impondérable et sans heurt
Tout le monde ancien qui roule Dans Rome, et s’y fond et meurt.
Mais dans cette multitude
Je n’ai point souci meilleur
Que de faire mon étade
D'un petit homme railleur
Qui porte son ventre en boule, L'éclair à l'œil, et qui, rond,
Se faufile dans la foule, Quélquelois lent, souvent prompt
Vous lavez nommé, ce ventre.
Cet œil vif qui se trahit,
C'est Horace qui passe entre Les vices de Rome et rit.
Voici quand le Forum barre Son caprice irrégulier,
Le Lucile avant Pindare,
Le poëte familier.
Rome explique le poëte.
Où donc voit-on maintenant Orateur sur la tempête
Lever un bras fulminant?
La liberté n’est plus ; l'homme Est, part vile du butin.
Trop tenté de chercher Rome Sous un toit du Palatin,
Sans enfièvrer ses colères, Horace, ami de Brutus,
À suivi les consulaires
Chez César, fils de Vénus:
Mais, en chantant ce modèle Renouvelé d’Ilion,
Il ose être encor fidèle
Au vieux boudeur Pollion.
Donc, c’est à travers la ville Que je l'aime taquinant
Le solliciteur servile,
Le gourmand, Pimpertinent.
Les incidents de ma route En tout lieu bon ou mauvais Me le rappellent; j'écoute S'il parle, et s'il va je vais.
Nous descendons des Carènes, Nous arrêtant, sans dédain.
En allant vers les arènes,
Au crieur, au baladin :
Un fâcheux de nous s’empare :
Nous jetons de côté l'œil
Sur Tyndaris qui se pare
De sourires et d'orgueil.
Au Panthéon quelle fête
De légumes devant nous !
A combien, dit le poëte,
Ces fèves, combien ces choux ?
La Sabine un peu farouche, Tibur frais en ont encor
À bien mieux tenter la bouche Des dieux qui boivent dans l'or.
Ainsi, tuant l'heure brève,
Le poëte, cheminant,
Tout haut cause ou tout bas rêve Au premier cas survenant,
Soit qu'un avare le choque,
Soit qu'il s'indigne crüment,
Non moins que d’un sot colloque, D'un coureur de testament.
Je laisse ses grands poëmes
Pour les instants sérieux
Où, dans les mètres suprêmes, Nous causons avec les dieux ; Grands poëmes, l'hymne ou l’ode Qui renferment dans vingt vers Orphée, Homère, Hésiode,
Et Pindare, — l'univers !
Ainsi toujours la voix sûre Du poëte garde, avec
Le ton haut dans la mesure, Le souffle du monde grec. Il a su même, instinct rare De l'heure et de l’à-propos, Sans ajournement avare Saisir au mot Atropos.
[l'avait pour l’élégie
Trop de calme et de droit sens, Et sur sa lèvre rougie
Un vin âgé de dix ans
Laisse à nos yeux plus de trace Que les baisers de Chloé.
Revenait-il bien de Thrace Quand il chantait Evohe ?
Et pour les amours de même :
Etant un peu court et gros,
I sauvait à tout poëme
Les emportements d’Eros,
— Par mesure, aussi par crainte, -- 1 riait dans le Pan ;
Î plongeait au labyrinthe,
En ayant en main un plan.
Où done, dis-je au Teverone.
Où donc, dis-je au Palatin, Sont les belles que couronne L’honneur du mètre latin ?
De Tibur au Lucrétile
J’ai couru, criant Pyrrha
Et Lydé ; quête inutile!
Vainement ma voix erra.
Enfin j'ai porté ma plainte
Au faune du Vatican,
Qui, plus sage que Philinte, Plus positif que Don Juan, Ricane, et, d’un pied de chèvre, Frappe la terre et bondit, Syrinx légère à la lèvre.
Le faune me répondit :
ITALIR 85
La jeunesse du poëte
Hausse et remplit ce qu'il voit, Et la beauté qu'il a faite,
S'il a grisonné, déchoit, Horace mourut à l’âge
Où l'œil qui s’irradia N’empourpre plus le nuage Nimbe ardent de Lydia.
Décembre 1869.