‹ De Montréal à Jérusalem [microforme]Chapitre 59 sur 119 · ÉGYPTE · texte numérisé non relu

ÉGYPTE

L'air léger qui nous favorise Nous a montré l'Egvp'e grise Dans l'aube claire du matin.

Cette côte basse est la marge Du livre ouvert en leçon large De Pharos à Teni lointain.

Page antique du monde, livre

Âux lettres de granit, qui livre, Malgré les sphinx posés sur lui, Aux savants six mille ans d'histoire

Et qui va rendre à la mémoire Le temps dont l'aile n’a pas fui.

Dans les funèbres hypogées

Les feuilles de roseaux, chargées De secrets, gardent hors d’oubli Les poëmes et les prières,

Les récits, les hymnes guerrières Du peuple en vain enseveli.

Les fils encor de la momie

Peuvent dresser dans l’infamie L'orgueil d’un brandon flamboyant :

Le Copte a pour aïeux les prêtres Qui, sachant tout, furent les maîtres De la Grèce et de l’Orient.

Gloire plus haute encor, Moïse,

La volonté superbe, éprise

De l’ordre éternel et de Dieu,

Traîna son peuple aux noires tentes Du Nil vers les voix éclatantes

Du Sinaï couvert de feu.

Dix-huit cents ans plus tard, un homme De sa race, — la Grèce et Rome

ORIBNT. 181

Ayant conquis ce riche sol, — Philon le Juif à sa doctrine

Sur la sagesse alexandrine

Fit prendre un autre et puissant vol,

Alexandrie, étrange ville, Riche et savante, noble et vile, Capitale de l'Orient

Avant Byzance, c'est ta baie Que devant nous le jour égaie De son premier baiser riant,

Destinée égale aux plus hautes :

Tu ne connus, ville aux grands hôtes, Nile forum. ni l’agora ;

Tu n’eus jamais de Démosthènes;

Tu fus Paris plutôt qu'Athènes,

Mais par toi l'esprit grec vivra.

L'esprit païen, l'esprit des pères, Tous les dons aujourd'hui prospères Que Byzance nous fit, sont tiens ; Tes champs ont fourni des retraites Aux thérapeutes, àmes prêtes

Pour les épreuves des chrétiens.

Marc chez toi prêcha l'Evangile, Et l'esprit de tes saints, agile Comme l'esprit de Sounion *, Sut de la sagesse ellénique

Et de la grande Voix Unique Dresser en dogines l'union.

Et comme, pour la Renaissance, Nous sont revenus par Byzance Les poëtes sauvés par toi,

Tes fils, Athanase, Origène,

Nous tiennent encor par la chaine De l’exégèse ou de la foi.

Quels tumultes violentèrent

Tes écoles qu’ensanglantèrent

Les différends passionnés !

Salut, éclatante Hypatie !

C’est ton meurtre encor qui châtie La mémoire des forcenés.

Mais quel changement! Sort précaire Et gloires caduques ! Le Caire

Crible Pair de ses minarets

Tandis qu’où chanta Théocrite

* Loÿnov, Sunium. Mais quand nous arrivâmes à Sou nion, cap sacré d'Athènes... (Odyssée, III.)

La cité, des mers favorite, N'a plus que ses flots pour attraits.

Et maintenant plus de doctrine De Platon, de langue divine Echo des temps de Périclès,

De multitudes accourues

Autour des chaires ; dans les rues La Grèce mème porte un fez.

Eunostos, au nom de colombe,

N'est plus que le vieux port où tombe L'eau du canal Mamoudièh,

Et je vois d’un côté des ailes

De moulins, de l’autre de frèles Minarets. — Iskanderièh !

4 septembre 1868.

LA STATION DE BENÂ'L-ASSAL

Medio tua, corniger Ammon, Unda die gelida est, ortuque obituque calescit.

Oviprk.

Sur chaque terre-plein où le tender s’arrête S’amasse autour du train toute une foule en quête De piastres, de bakhchichs et des plus faibles gains. Les brastendus, les mains, nous présentent des pains, Des dattes, des œufs cuits, et de minces corbeilles Où les figues à vif montrent leurs chairs vermeilles.

Des enfants sur leur main, avec ce geste ancien

Qui semble détaché d’un temple égyptien, Haussent un vase à forme antique et que l’eau perce; Nous buvons l’eau du Nil que cette urne nous verse, Et dans mon souvenir je cherche un vers latin

Qui taquine la soif comme un ruisseau lointain.

O du temple d’Amoun fraiche voisine, source Qui sous le haut soleil poursuis froide ta course, Sur tes bords, nous dit-on, heureux des flots glacés, Frissonnent en buvant les voyageurs lassés.

Qu'importe que, matin et soir, ton onde aimée Tiédisse comme l’eau des bains de Ptolémée?

Buvons l’eau de midi, buvons l'instant présent ; De Knepf ou d’Osiris acceptons le présent.

O source, loin d'ici, loin derrière le sable

Et le désert immense, aride, infranchissable,

Je te cherche, les yeux tournés vers l'Occident, Toi qui corriges Phra roulant son disque ardent.

4 septembre 1868.

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