COMME IL NY £1S A PAS DEUX
-r Veuez, passons au jardip.
Des que j'eus mis le pied dans ce jardin, jc retombai dans le reve qui m avail surpris en voyant de loin Broek et ses pagodes.
Tous les arbres etaient dores depuis le pied jusqu a la plus haute branche ; les feuilles ne Tetaient pas, et elles empnintaient un indicible effet du voisinage de cet or. Je n'approuvai pas cette maniere de costumer les arbres en chambellan, mais je n'etais pas la pour faire une theorie du guut; les reflexions viendraient plus tard. Heureusement les fleurs n'etaient pas dorees, et je ne les trouvai que plus belles, quoiqu'il me fut impossible de vous dire Ic nom d'une seule. Je ne sais ni le chinois, ni le tartare, ni le telinga, ni le pacrit, ni le phalou. Gontentez-vous de savoir que quelques-unes ont coute dix mille francs. Que je n'oublie pas de vous dire une autre circonstance qui me frappa en penetrant dans ce jardin, aupr^ duquel ceux du Tasse sont des champs de navets : un instant il me sembla bizarrement peuple. Mon impression n'etait pas eompletcment fausse. Le jardin etait plein de lions, de tigres, de pantheres, de rhinoceros faits en bois ou en terre, mais peints avec des couleurs comme ces animaux n'en ont jamais eu sur la terre. La panthere etait aurore boreale, le tigre azure, avec des etoiles sur le dos; le lion etait vert glace. J'ai vu un renard fait avec des branches de corail, et un moulin dont le sommet etait une immense eponge. Est-ce que ces gens-la nesont pas fous? Non, ils sont trop riches. Si jamais nos epiciers francais egalent en richesses ces nababs hollandais, ils anront aussi des pantheres aurore boreale et des chaumieres pain d'epice.
Je n'ai pas besoin de vous dire que mon bote paraissait s'ennuyer horriblement au milieu de ses chinoiseries ruineuses. Son mal me gagnait; j'aurais voulu un pen de
bruit autour de moi ; le silence ^tendu sur sa maison me navrait.
Nous passames a la laiterie, ou je vis des vacbes dont les cornes et les sabots etaient dores, et dont la queue s'attacbait au plafond avec un ruban rose. Pauvres b^tes !
Si je ne vous rapporte pas tres au long ma conversation avec mon h6te, c'est que mon bote ne causait pas beaucoup. II savait que j'etais tres-riche, cela lui suffisait apparemment.
— Combien etes-vous d'babitants a Broek? lui demandai-je avant de prendre conge de lui.
— Cinq cents.
— A pen pres cent families?
— Oui, me repondit-il; et a nous tous, ajouta-t-il, nous sommes plusricbes que tons les souverains des quatre parties du monde.
— fites-vous heureux?
— Hum 1 bum ! fit-il.
— Je comprends : vous avez aussi vos peines.
— Tenez, je serai parfaitement heureux quand j'aurai recu de Sumatra une fleur que je desire depuis quatorze ans.
— Et quelle est cette fleurt
— Le krubul.
— Qu'est-ce que le krubul, je Vous prie*?
— C'est une rose qui a neuf pieds de circonference. Le calice de cette fleur gigantedque peut contenir douze pintes de biere, et son poids est de quinze livres environ.
— Une rose de quinze livres I — Son parfum est-il du moins en proportion de sa grandeur?
— Ses feuilles ont le goOit de la viande, et elle repand Une odeur de cadavre si forte, que les moucbes s'y tromt)ent et viennent y deposer leurs larves.
COMME IL NT EN A PAS DEUX. g7
— Quoi, monsieur!... Je m'arr^tai par respect pour mon h6te. Adieu, lui dis-je, je vous remercie de voire charmante hospitalite.
Hon hdte ne me repondit pas, il r^vait a son krubul.
Voila done le bonheur decet homnie quarante ou cinquante fois millionnaire : I'espoir de posseder, apres quator£e ans d'attente, uno rose de quinze livres qui infacte! Je counts a toutes jambes vers Tendroit ou j'avais laisse Beziers, qui fut ravi de me revoir.
— Eh bien, monsieur?
— Beziers, ce soir a souper, du foie a la po^le, du fromage de gruyere et du vin a dix sous la bouteille, entends-tu?
— Mais...
— Pas de mais ; j'ai failli devenir millionnaire. On se rejouirait a moins.
ou