‹ De neuf heures à minuitChapitre 9 sur 23 · COMME IL N'Y EN A PAS DEUX. S · texte numérisé non relu

COMME IL N'Y EN A PAS DEUX. S

Des gens comme ceux qui habitent de tels bijoux ne doivent pas, vous le supposez aisemcnt, souffrir des locataires sous le meme toil. Cbaque habitant vit seul ; chaque monture n'a qu'un diamatat. Toute maison a deux portes : une tres-imposante par ou Ton n'entre jamais, Fautre petite par oil Ton passe, puisqu'il faut passer, quelque original qu'on soit. La grande porte a pourtant trois destinations solennelles : on Touvre pour le jour du bapteme, du manage et de Tenterrement. Ces deux portes symboliques se retrouvent, du reste, dans presque toute la Hollande, et j'en aime assez I'usage. L'homme a besoin d'etre rappele a la gravite et a la tri^tesse. II est vrai que les HoUandais sont deja si graves !

II parait que ma reception souffrait quelque difficulte, puisque mon guide tardait tant a venir me chercher. Je ne ius pas fache de ce retard. A chaque instant je decouvrais ttne nouvelle surprise. La plus charmante de toutes. fut celle-ei : a un moment donne toutes les croisees inferieures s'ouvrirent, et je pus voir alors, sous des draperies bleues et de mousseline, toutes les jeunes et belles filles immortalisees par le pinceau de Rubens, roses, blanches et calmes creatures, travaillant a des broderies ou dessinant sur des cartons places d6vant elles. Des oiseatix Voltigeaient sur leur t^te, et pr6s d'elles des aras aux plumes <jui trainalent comme des dalmatiques, pages' dont les habits etaient des ailes, les eveillaient de loin en loin par leurs cris sauvages et familiers. Un prince aurait pu choisir une femme, un poete une muse, un peintre un modele, parmi toutes ces iilles reines par la beautd, surtout par la richesse. La sont veritablement ces opulentes heriti^res dont parlent si souvent les romanciers etles faiseurs d'operas-comiques. Mais, filles, petites-filles, arriere-petites-filles de banquiers, elles epouseront des banquiers. Yoili trois ou quatre si^cles

qu'ell^ se marient ainsi. Ge sont des multiplications qui s allient a des additions.

Enfin, mon guide vient m'annoncer qu'on daignerait recevoir le neveu du cel^bre M. Goutt.

Je fus admis.

Avant d'etre present^, on me pria de fourrer mes pieds dans des pantoufles en cachemire blanc d'une finesse rare. Je jne soumis a Tusage, et je fus alors introduit dans un salon ou le maitre de la maison m'attendait. Je crus voir le grand khan de Tartarie. line robe de ckambre en soie grise, semee de dragons d'or et de monstres qui jetaient des flammes par les narines, enveloppait son corps d'un embonpoint asiatique. Ses beaux cheveux blancs sortaient de dessous un bonnet quadrangulaire et ressemblant assez a Tetage d'une pagode. Je Taurais mieux observe si mon attention n'eut ete tout entiere attachee aux meubles et aux ornements du salon ou il me recevait. Ici Teclat, la richesse, la proprete, passaient tout ce que Timagination enfante dans ses plus grands efforts. Peut-etre est^ce trop beau pour Thomme, et ses sens sont-ils faits pour moins de delicatesse. Gette exageration touehe d'un cote a la fatigue, et de Tautre au ridicule. N'est-il pas ridicule, en effet, d'enfermer les pattes des chiens et des chats dans des e§peces de mitaines, de peur qu'ils ne sQuillent en passant la mousse des lapis ou la vapeur de 1 ebene ? Et quels tableaux ! et quels paysages! Les Teniers, les Youvermans, les Mieris, les Hobbema, les Bergliem, ont travaille pour ces chaumieres,,et, depuislejour ou, sortis de leur atelier, ces chefs-d'oeuvre sont venus la, ils n'ont plus ete decroches,. immobilite qui les rend, si c'est possible, plus beaux et plus sacres.

— Voulez-vous voir mes fleurs? me demanda mon hole.

- — J'allais vous demander eette faveur.

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