LE CABINET NOIR
La diligence de Bourges etait arr^t^ depuis trois minutes seulement sur la grande place de Sainl-Fareol-dansles-Bois, et, selon Tusage immemorial, devant la boutique de M. Leveneur. G'etait le relais de sept heures, et, comme on etait encore dans Tautomne, la nuit commencait a peine a brunir les objets environnants. Quoique la station de la diligence de Bourges ne filit pas un spectacle nouveau pour les habitants, ils n'en etaient pas moins venus flSner autour des voyageurs, qui les regardaient avec une parfaite indifference. Ce qui attirait plus particuli^rement leur attention, c'etaient les caisses, caissons, paniers, ballots, que le conducteur, monte sur le haut de Timperiale, faisait passer a une jeune fille placde au pied de Techelle.
— En recoit-il ! en regoit-il ! murmurait-on avec un ton d'envie autour de la voiture. Leveneur finira par fttre le plus riche du d^partement^ si cela continue.
Le conducteur cria une dixi^me ou douzidnie fois :
— Dn ballot de toile ecrue pour M. Leveneur !
La jeune fille lendit, roidit ses petits bras, et, apres avoir ehancele un instant sous le poids du lourd ballot de toile. elle le deposa a terre sur les marches de la boutique.
— Bon ! il va maintenant se lancer dans les toiles, avaient dit tout bas les curieux amasses pres de la diligence.
— Un sac d'argent pour M. Leveneur ! cria une derniere fois le conducteur, en disant a la jeune personne qui recevait le paquet : Pour le coup, c'est trop pesani pour vous, la belle enfant; trois mille francs... appelez votre pere.
— Me voici ! me voici ! repondit M. Leveneur, qui, apres avoir ecarte assez brutalement du eoude celle dont les forces n'avaient pas paru suffisantes au conducteur, avait pose un pied sur Techelle, Tautre sur le moyeu de la roue, et, de ee double point d'appui, s'etait elance presque au niveau de rimperiale.
— C'est pour si peu que tu m'as derange, Lanisetle?
— Dame ! Tenfant ne m'a pas semble assez forte...
— Elle le deviendra, dit M. Leveneur en faisant faire avec la main gauche deux tours en Tair au sac de trois mille francs, et en saisissant avec la droite la main du conducteur comme pour I'attirer sur son epaule et le descendre avec lui.
— Inutile ! criait en se debattant le conducteur Lanisette ; on sait que, malgre vos soixante ans, vous ^tes encore solide, pere Leveneur.
— Soixante ans ! cinquante-huit, s'il vous plait.
— Vous pourriez tout aussi bien dire trente^ avec votre vigueur.
— Ce sera pour une autre fois, dit M. Leveneur en lachant Lanisette. Ya done lui chercher un verre de vin pour
qu'il fasse rafraichir ses chevaux, ordonna-t^il ensuite a la jeune fille, qui attendait toujoiirs la chute de quelque nouveau colis; n'entends-tu pas, Nanette?
— Oui, mon p^re, j'y cours.
— Gomme il la traite ! se disaient las gens de Saint-Fa^ reol.
— line si gentille creature !
— Qui aura au moins cent mille francs de dot.
— Dites done cent mille ecus.
— Yous croyez?
— Sans doute. On ne compte plus avec Leveneur. 11 marcbe dans Tor.
— Trouves-tu qu'elle vient bien? demanda Leveneur a Lanisette, qui n'attendait plus que son verre de vin pour partir.
— II faudrait 6tre difficile pour ne pas le trouver.
— Mais, conducteur, nous aliens done passer la nuit ici? ^ Conducteur, partirons-nous?
— Conducteur, ne partirons-nous pas?
— Un pen de patience, mes bourgeois, nous aliens fendre Tair.
— Eh bien! reprit Leveneur en donnant un grand coup de poing dans la poitrine de Lanisette, je la garde pour quelqu'un que tu connais...
— Moi? dit Lanisette, sans penetrer la pensee de M. Leveneur.
— Toi-m6me, Lanisette. Mais la voici ; silence !
— Mademoiselle, dit Lanisette en prenant le verre de vitf des mains de Manette, mademoiselle. . . je sais quelque chose que je ne sais pas entierement... mais si je ne sais pas en-^ tierement...
— Conducteur du diable ! nous-en irons-nous d'ici?
— Conducteur, vous 6tes une...
— Mes honorables bourgeois, de quoi vous plaignesvous? Nous partons. . . mais nous partons. . .
Enim, Lanisette allongeait son fouet; Manette etait deja descendue, et M. Leveneur rentrait Techelle dans la boutique.
La voiture s'etait mise en marche lorsque Lanisette appela :
— Mademoiselle Manette! mademoiselle Manette! Manette acceurut. AumSme instant, le conducteur ldn<;a
sur la place, au milieu de la poussi^re, tons les sacs de cuir on etaient renfermees les lettres pour Saint^Fareol et les communes voisines.
— Je n'avais oublie que les sacs aux lettres, dit-il. Rien que ca !
— Je ne les avals pas oublies, moi, pensa M. Leveneur, qui avait observe tons les mouvements de Lanisette, pr^t a le rappeler s'il avait toume Tangle de la place sans se souvenir de deposer les sacs de la correspondance. Quelques minutes apres, on n'entendit plus que le roulemenl lointain de la diligence de Bourges : les oisifs regagnaient le cafe, et H. Leveneur faisait monter dans sa chambre, par Manette, tons les sacs aux lettres.
La tr^s-petite commune de Saint-Fareol-dans-les-Bois n'est pas plus dans les bois qu'une foule d'autres localites qui se parent de cette qualification pittoresque. Sans doute elle re^ut cette designation au temps ou la France etait boisee partout, temps barbare auquel il faut pourtant s'efforcer de revenir, du moins en ce qui touche la plantation dusol, si Ton veut avoir des pluies au lieu d'orages, et des rtoltes au lieu de devastations.
En cessant d'etre couverte d'un manteau de verdure, la commune de Saint-Fareol n'a pas enti^rement perdu sa physionomie agreste. Elle s'61^ve sur une coUine ravinee
qu'entourent, au dela des demises lignes circulaires de sa ' base, des vignes comme on salt les faire venir dans les pays contraires a leur developpement, c'^t-a-dire fort vivaces, fort belles, et tr^productives. II est reconnu que les soins et la volonte remplacent presque toujours avec avantagc rfaeureuse influence du soleil. Les contrees meridionales, avec leur magnifique soleil, donnent des vins mediocres ; mais ne quittons pas Saint-Fareol-dans-les-Bois. Son eglise, du quatorzi^me si6cle, est bStie si au bord du mamelon principal, qu'elle semble toujours pr^s de rouler, au moindre orage, dans les champs d'asperges dont la plaine est semee. Le$ asperges de Saint-Fareol sont en haute reputation aux environs. Des deux c6tes de cette bonne grand'm^re d'eglise se rangent les plus vieiltes maisons de la commune, si Ton pent donner ce nom a des tas de plltres crevass^, si parfaitement desunis, que 1' on apergoit non-^ulement les ais et les mortaises pourries, mais le jour filtrant de toutes parts a travers ces materiaux delabres. Rien n est charmant comme d^e voir paraitre aux croisees branlantes de ces antres de jolies t^tes de villageoises, coiff^s d un madras raye. Le dimanche, il y a de delicieux tableaux a saisir. Tout est en mouvement sur la ligne de ces maisons et de ces croisees. G'est la collerette qui finit de secher, c est le fer a repasser qu'on approche d une joue rose pour s'assurer qu'il ne roussira pas le linge, c'est une longue chevelure blonde prise entre les dents du peigne, c'est la croix d or admir^ cent fois. On se hate, on s'impatiente, car le dernier coup de la messe a sonne.
La grande place de Saint-Far^ol n'est pas plus grande que Saint-Fareol n'est dans les bois ; on Tappelle grande sans doute parce qu'il n'y en a pas d'autre a lui comparer. Elle est pav^e ; mais le cailloutage est si dur, si blessant. qu'on pr^f^rerait marcher dans les terres labourees. Du
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reste, la grande plaee a ses ^tablissemente de rigueur a offrfr aux etrangers : la mairie avec un cadran solaire, le eaf6 et ses deux banquettes, le cabinet de lecture, on Ton vend aussi in tabac, et le marchand de vins dont Tenseigne, sans qu on sache pourquoi, presente Timage cbaudement pnluminee d'un sapeur dela garde nationale. G'est sur eette place que se trouve aussi le bureau de poste de M. Leveneur, lequel, cumulant, seton Tusage de beaucoup de directeurs de postes, tient IMpicerie en gros et en detail, la poudre de chasse, les artifices pour les f^tes, et tous les instruments de pdche.
A partir de ce plateau., assez vivant Tete, et a Tepoque* de la chasse particuli^rement, le village descend avec rapidite vers la plaine, qui de ce c6te est d'une richesse remarquable. Les demi^res maisons de ces rues inclinees tou> ch^t d^ja aux murs des magnifiques parc^ dont la campagne est couVerte. Beaucoup de families anglaises qui ont leurs enfants aux colleges d'Orleans et de Tours habitent ces propriety seigneuriales, appartenant aujourd'hui, en grande partie, a des maitres de forges de la Sologne. Geuxei vivent avec douze cents francs, et se font des revenus de quinze a vingt mille francs.
A une demi-heure de marche environ, on trouve la Prairie, vaste et beau terrain place entre la commune de Saint-Fareol-dans-les-Bois et celle de Saint-Michel-hors- (les-Bois. C'est une immense prairie, en effet, dont les habitants des deux communes voisines ont fait, sans le vouloir, une charmante promenade. lis ont trace, a frais communs, un canal autour de cette plaine de verdure, et plante quatre rangees d'arbres sur les deux berges, ce qui a forme des allees tr^s-fraiches, et decouvrant a leur extr^mite le village de Saint-Michel. Gomme Tagrement est rarement le motif qui entratne les communes a se mettre en d^pense,
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on se demandera celui qn'ont eu Saint-Fareol et Saint* Michel pour se donner nne si delieieuse promenade : ce motif, le voici. Saint-Fareol n'est pas riche, mais il est la-* borieux; Saint-Michel est a Faise, mais il doit sa position h Tactivite de Saint-Fareol. L'industrie de Saint-Michel est dans la fabrication des toiles peintes et des chiles; elle reclame nne multitude de bras, et Saint-Fareol les foumit. Afin que le chemin fUt plus court aux ouvriers, il fallait le rendre meilleur. L ancien chemin n'etait plus pratieable. On Tagrandit, on prit sur la prairie, et Ton proflta d'une petite riviere, la Serpente, qui passe pr^s de l^, pour alimenter un canal. L'endroit recut de ces ameliorations une physionomie nouvelle. Chaque fabrique, chaque manufacture se dessina, sur les cdt^sdu. chemin, des earres de ga- Kon, des jardins anglais, de petits parterres, riante preface de la maison de travail, dont Taspect est toujourssi severe. Entin, la Prairie devint une delieieuse promenade, le rendez-vous des habitants des deux communes, Tendroit ou les amants se voient pour la premiere fois, celui ou les gens de la fabrique et les gens de la campagne se rencontrent le dimanche pour danser, qUoique ces derniers n'aiment gu^re les moeurs de la population ouvri^re. La Prairie a une place forcee, on le voit, dans le souvenir de toutes les choses un peu memorables. On s'est vu tel jour a la Prairie, on se rencontra a telle heure du soir sur la Prairie. II ne faut pas cependant qu'une jeune fille y soit vue trop tard. Un proverbe de Tendroit dit mdme : <( Trop tot h la Prairie^ trhi* tard se marie. »
Ancien garde-chasse du prince, M. Leveneur, dont nous venons d'indiquer la demeure, est une autorite dans le pays; mais, comme toute autorite, il est plus considdre qu'aime, et encore cette consideration ne resi$te-t-^lle pas toujours a Tanalyse. De quel prince M. Leveneur a-t-il ete
MANETTE. i&
le garde-chasse? Ici commence deja rambiguite. 11 avait ete employe chez M. de Meursanne, qui etait loin d'etre prince ; simplement comte, mais reste excessivement riche, parce qnUl avait eu le courage de ne pas emigrer, il avait repris, sous la Restauration, Tancien train de vie de sa maison, eonnue parses goCkts pour la chasse. Les ecuries du prince de Conde pouvaient seules 6tre compares a celles deM.de Meursanne. 11 avait quarante chevaux, de beaux chenils foumis par TAngleterre, eniin les plus riches equipages de chasse qu'il y edtt en France, toujours, bien entendu, apr^s ceux du prince de Conde. Mais, quelque liberte qu'il laissat a ses gens de le voler, et les employes de sa maison ne s'en faisaient pas feute, il etait difficile de cbmprendre comment il aurait ete la seule cause de la fortune qu'on attribuaita M. Leveneur. Que son ancien garde-chasse eCit ben^iicie sur Tachat et la revente des chevaux, la coupe des hois, les foins et autres trafics, c'est incontestable; mais ces gains n'expliquaient pas la position qu'il s'etait creee depuis la mort de son protecteur. M. de Meursanne no lui avait laisse, en mourant, qu'une pension de quinzc cents francs. Aiosi, cette pension et les profits de son bureau de poste, qu'il devait a Tinfluence du neveu du comte, auraient du composer, plus quelques economies, la masse de ses biens reels.
Or, se demandait-on dans le village de Saint-Fareol et au loin, comment Leveneur ach^te-t-il toujours, depuis dix ans, des quartiers de terre, des vignes par-ci, des carrieres d'ardoises par-la, des moulins, des bois? Ou prend-il tout cet argent? II prSte a gros interets. Leveneur pr^tait sans doute ; et qui ne prdte pas dans les campagnes? Mais, edt-il pr^te encore davantage, il n'aurait jamais pu, avec les interets les plus usuraires, faire les acquisitions dont il s'arrondissait sans cesse. D'ann^e en annee, sa reputation
dUioiniue ridie s'etant considerablement accrue, on Tappeiait souvent M. Leveneur le ricfae devant les etrangers, auxquels on le citait comme dans d'autres pays on cite un monument. « Ce monsieur qui passe, vous disait-on, c'est M. Leveneur ie riche ; ee monsieur qui rentre chez lui en cabriolet, c'est M. Leveneur ; ce monsieur qui fume sur sa porte, c'est le riche M. Leveneur. » .
11 aimait beaucoup, en effet, se placer devant sa porte et y fumer des heures entieres comme pour repondre a i'admiration de ses concitoyens. Malgre ses cinquante-huit ans, il avait conserve sa haute taillc, ses jambes de chasseur toujours serrees dans des gu^tres de cuir, et sa tSte carree ombragee par de gros favoris gris-bionds. Comme si la natare n'avait rien voulu faire sans raison, elle lui avait donne un nez large et inquiet comme celui des bassets d'Ecosse, ot des yeux verts toujours en arret. Ses epaules rondes et arquees, ainsi que les ont les hommes forts, se terminaient par des maThs velues qui auraient etouffe un sanglier. L'habitude de vivre au soleil et au grand air pendant qu'il remplissait les fouctions de garde-chasse aupres deM.de Meursanne avait tanne la peau de son visage et jete des rousseurs sur ses joues. C'est aussi a cette existence en pleine campagne, laborieuse, active, toute de soumission au maitre, toute de commandement sur les animaux, qu'il devait un caractere par moment docile et humble, parfois violent et terrible comme un coup de fusil. De son troisieme mariage a\ec la filled'un fermier du comte de Meursanne, il n'avait qu'une enfant, charmante et malheureuse creature qui entrait alors dans sa dix-huitieme annee. Issue d'uue source vivace, Manette opposait aux fatigues dont on I'acrablait un temperament pur, une constitution de race : labu^ du travail n'avait pas encore eu d'action sur Temail de s«^s contours ; ses formes rondes et fines avaient conser\ e eu
elle les charmes de Tenfance, et laissaieni enti^voir unc mcrveilleuse jeunesse. Sous un simple bonnet a la paysanne, dont les c6tes s'appliquaient avec leurs mille petits plis sur ses cheveux noirs, et veaaient partager la conque delicate do ses oreilles, descendait grave, reflechi, mais correctement beau, un visage frais, adorable. Le front, par sa blancheur suave, donnaitunevaleur extraordinaire a Teclatdes veux, a la longueur soyeuse des cils, ces conducteurs electriques et mysterieux de toutes les etincelles parties de 1-ame, du coeur et de Tesprit- Noirs ot voiles, les yeux de Nanette disaient et cachaient a la fois rinnocenceet Tardeur de ses sentiments. Sa bouclie etait riantef elle allait vers le desir, lemotion, tons les appels exterieurs, ainsi que la saillie un peu relevee de scm nez, en cela d'un ensemble miraeuleux avec le dessin des levres et Tavancement delicatement chamu du menton. En harmonic avec cc delicieux visage, le cou de Manette, Tare de ses epaules, le dessin de ses bras, de sa poitrine jetee en avant comme un bouquet, offraient le caractere d'une fiUe de la campagne que le hasard de la beaute et les soins d'une education choisie ont clevee au-dessus de son rang sans la confondre avec li\s personnes de la ville. Si Manette, pour etre comprise, avait besoin d'etre comparee, on dirait qu'elle ressemblait, mais a une foule de nuances pres cependant, a ces ravissantes demoiselles de^compagnie qu'on voit a Vienne et a Berlin, a ces types divins que Van Ostade, Skalken et Mieris ont immortalises dans leurs tableaux sous le nom de la belle Fileusef de la belle Chocolatiere, etc.
Manette, la demoiselle de comptoir, le commis du bureau, le garconde peine de la boutique, le souffre-douleur de la maison, avait ete elevee dans la meilleure institution d'Orleans. Non que son pere, orgueilleux a la maniere de certains panenus, eut voulu, en lui donnant cette brillante
education, faire pompeuse montre de sa fille. Tout au contraire, 1 education de Manette avaiit ete une obligation pour lui, une violei^ce^ exercee sur ses projets,^ camme il va Stre dit; et aussi la pauvre enfant he savait souvent comment s'y prendre pour cacher la blancheur de son intelligence ou pour ne pas la salirau contact de tant d'epiceries et de comestibles.
Manette devait sufiire a tous les travaux de la maison, de la boutique et du bureau. Elle etait partout : il lui fallait repondre aux gens qui venaient acheter, a ceux qui accouraient pour reclamer des lettres ou en affranchir, a sa mere, qui la gourmandait sur sa lenteur a terminer le menage. Elle ne posait pas a terre. On la voyait tantot la balance, tantot le timbre, tantot le balai a la main, ou au bas de Tecbelle pour recevoir les paquets de la diligence. Ici on la sonnait, la on Tappelait, la on la grondait. Et malheur a Manette si elle se trompait en rendant la monnaie a Tacheteur, ou sur quelque menu detail de ses nombreuses fonctions ! M. Leveneur s'emportait et finissait par dire avec un gros juron : — C est un gair^on qu'il m'aurait fallu, et non une femmelette comme ca !
On ne devine pas quel surcroit de travail et de peine M. Leveneur aurait pu imposer a un garcon de' Tage de sa fille. Levee avec le jour, Manette ne rentrait pas dans sa chambre avant minuit, m^me Thiveir, quand toute la population de Saint-Fareol dormait deja de ce sommeil jiarticulier aux habitants des villes au-dessous de trois mille ames. Depuis neuf heures jiisqu'a minuit, elle restait dans Tarri^e-boutique occupee a filer, et il ne fallait pas qu'il lui arrivat de lever les yeux au plafond pour savoir ce qui pouvait faire veiller si tard son p^re et sa m^re, ni de s'endormir sur son rouet. Trahie alors par son silence mtoe, elle appelait Tattention de son p^re, qtii ouvrait douce^
meiit le judas de la piece superieure et lui jetait uu verre d'eau glacee sur la tete en lui disant : — Voila de Teau pour faire aller le moulin. Soudain la pauvre enfant, reveillee en sursaut, effrayee de la voix de son pdre, se frotlait les yeux, agitait le pied, tirait le chanvre et reprenait sa taehe.
A minuit, elle regagnait sa chambre plaeee au second et dernier etage de la maison, et son unique distraction etait de rester pendant quelques minutes accoudde sur la croisee taillee en oeil-de-boeuf, pour voir la campagne, pour respirer Tair de la nuit, Quand le temps etait clair, Manette apercevait, a travers le rideau mobile des peupUers plantes sous ses fenStres et trois fois hauts comme la maison, la promenade de la Prairie. Si le temps etait sombre, elle voyait rougir a travers le brquillard les milliers de croisees des manufactures qui bordent cette promenade. Un vague instinct, un de ces mouvemehts prophetiques comme il en court dans le sang de la j^unesse, toujours sur le trepied, semblait confier a Manette qu'elle n'attachait pas, qu'elle ne concentrait pas sans motif son attention sur ce point isole dans la campagne. Elle y revenait malgre elle. Ces aspirations secretes, mysterieuses comme Tame d'ou elles emanent, avaient-elles trouve leur explication? Mais une fois, par une belle soiree de printemps, Manette, qui ne se mettait ordinairement a cette croisee cherie qu'apr^s s'^tre a demi deshabillee, y courut aussit6t entree et parcourut avidement du regard la ligne lumineuse des manufactures pour en distinguer une. Sa recberche paraissait pleine de desir et d'inquietude. Elle avait cache sa lampe, de peur d'etre vue. Naive crainte ! Qui done, a une lieue de Saint- Fareol-dans-leS"Bois, aurait songe a s'assurer que c'etait Manette, la fille de M. Leveneur, qui avait les yeux fix^s sur les usines de Saint-Michel ? D'ailleurs, comment deviner
dang quelle pensee elle se livrait a cette timide perquisition ?
— La voila ! s'ecria Manette dans une explosion de joie : — les deux ormes, la toiture en fleche, un corps de logis et deux pavilions! — C'est la qu'il est.
Madame Leveneur n'etait pas une mauvaise mere ; elle souffrait quelquefois des dnrs traitements exerc^s par son mari sur leur enfant; mais deux causes rempSeha lent de faire prevaloir ses bons sentiments. Fille de fermier, elevee elle-mfime tres-rudement, elle ne voyait pas toujours un sujet de peine dans les obligations accablantes et serviles de Manette. Ensuite elle craignait son mari au dela de toute expression. Elle Tavait epouse par convenance, car on se marie ainsi, mSme dans la campagne. II avait convenu a son pere qu'elle devint la troisi^me femme d'un garde-chasse de M. de Meursanne, d un homme qui, avec son habit vert a boutons d'or portant des tStes de loup, pouvait passer pour une espece de colonel parmi les gardeschampdtres, qui avait la haute main sur les foins, et le droit ou la liberte de chasser le gibier dans les pares, bois et terres du chliteau. Madame Leveneur craignait beaucoup son mari, disons-nous ; cette crainte allait parfois jusqu a la terreur. Elle avait peur des emportements d un homme que rien ne retenait, ni le respect, ni Tusage, ni Teducation, ni Tombre d'un sentiment religieux, quand la colere s'emparait une fois de lui. Toute la violence du chasseur lui montait au cceur, au visage, au ceneau ; il ne se connaissait plus. II frappait, il renversait, il aurait m^me tue. Un jour que son cheval avait deux fois refuse d'entrer dans un chemin qu'il n'avait pas Thabitude de prendre, Leveneur lui enfonga son couteau de chasse dans le ventre et Tabattit mort a ses pieds. Ce cheval lui coOtait quinze cents francs.
On comprend qu'un caract^re pareil fiit peu inaBtiable» surtout pour une femme chez laquelle la crainte etait a ce point passee en habitude qu'elle avait coutume de dire : Avant que Leveneur ne me tue, je voudrais bien voir ou faire telle chose. Peut-^tre s exagerait-elle le danger de sa position : elle avait sur son mari un motif secret d'autorite bien reel et excessivement puissant au moyen duquel nonseulement elle le tenait en sa dependance, mais avec lequel, pour peu qu'elle Vett voulu, elle aurait reconquis son autorite de femme etde m^re et eiltfait son bonheur inte'rieur et celui de sa fille. Neanmoins, la peur etait plus forte chez elle que le desir de s'assurer cet immense avantage. Ce secret imposait a madame Leveneur de tr^s-grandes precautions pour que sa fille ne le deconvrit pas; mais Manette avait dej4 sinon des soup^ns, du moins des inquietudes ; et ce sent ces inquietudes vagues qui la faisaient souvent regarder au plafond de Tarriere-boutique en filant son lin dans les longues soirees d'hiver.
Tons les mauvais precedes dont on accablait Manette ne Tempdchaient ni d'etre fort jolie ni fort souhaitee en secret par les jeunes gens de SaintFareol. lis savaient qu'au bout de cet enfer il y avait pour elle une riche dot et un heritage d'une valeur incalculable; mais les desirs s'arr^taient tremblants a la porte de Topulent epicier, Nul ne se sentait assez brave pour aller demander a M. Leveneur la main de Manette sans avoir quelque cent mille francs a lui montrer en portefeuille ou a Thorizon sous la forme de vastes prairies ou de bois d'un grand prix. Quisait jusqu'a quel point un homme corame Tancien garde-chasse pouvait pousser la brutalite du refus? — Elle ne se mariera pas dans la commune, ajoutaient les ambitieux pour adoucir en eux Tamertume d'une impossibilite radicale a aspirer a la fille de M. Leveneur, car personne ici n'a meme vingt
im MANETTE.
mille francs h faire reluire aux yeux de ce richard. 11 ira la marier a Tours ou a Orleans, a moins qu'il n'aille lui chercher un mari jusqu'a Paris. Quant a ceux qui comptaient sur le seul agrement de kur personne pour plaire a Manette, et de la arriver a surprendre le consentement de sa famille, ils auraient pu tout aus^ bien rSver une alliance avec une princesse du sang. Manette ne se montrait nulla part, ni aux bals ni aux fStes de village ; elle ne sortait pas, allait rarement h la messe, car sa presence etait toujours necessaire a la boutique. Chercher a lui parler lorsqu'elle y etait, c'eftt ete vouloir entrer en conversation avec un general au moment oi^ il ordonne le feu sur toute la ligne. Une fois la boutique ouverte, la pauvre enfant n'avait plus alors ni coeur, ni ^me, ni jeunesse; elle avait des ailes pour courir d'une place a Tautre, des yeux pour lire les etiquettes, des mains pour rendre la monnaie ; mais a celui qui lui aurait dit : — Vous 6tes jolie, elle aurait repondu : — Pour combien en voulez-vous?
D'aillenrs, si Manette eiit fait mine d'aimer quelqu'un, elle efit couru ces trois risques : ou d'etre enfermee dans un convent, ou d'etre tuee sur la place, ou bien, et c'etait la plus aimable chance a courir, elle aurait entendu son p^re lui jurer que, tant qu'il vivrait, elle ne serait la femme de personne. Elle savait cela, parce que sa m^re le lui avait k peu pr^s dit, et parce qu'elle le lisait chaque jour eUemdme dans le caract^re de son p^re. Mais ce qu'elle n'avait pas pu deviner, c'est que celui-ci commencait vaguement k la destiner au condu(;teur de la diligence de Bourges, a Tadorable Lanizette.
Pour se rendre compte d'un pareil choix chez M. Leveneur, choix que son caract^re seul n'expliquerait pas, il est necessaire de reculer de quelques annees en arridre, de retnonter a Tdpoque oik il ^tait employ^ chez le eomte de
Heursanne. A I'exemple de tous les grands amateurs de chasse, le comte n'avait de goClt que pour la societe des gens devoues k cet exercice, qui savaient parler avec lui chiens, meutes, cbevaux, et en parler toujours. II n'etait pas difficile sur la qualite de ses interlocuteurs. Tant qu'il vecut, la familiarite se maintint au chateau; mais, du jour ou il mourut a la suite d'une memorable chasse de trentesix heures, dont dix-huit en plein soleil d'aoiit, les choses chang^rent totalement. Le neveu du comte, son heritier universe!, pen amateur de chasse, mais economiste, philanthrope, partisan du perfectionnement moral des classes inferieures de la societe, voulut s'enquerir de la valeur des serviteurs du chateau avant de les conser\er pr^s de lui a titre onereux. L'examen fut fatal a Leveneur, qui ne savait rien hors du vocabulaire de la venerie. II lui fut m6me impossible de cacher qu'il ne savait ni lire ni ecrire. Sa disgrace fut arrfit^e. Cependant, comme il avait ete au service du comte pendant de longues annees, le neveu ne le remercia qu'apr^s avoir fait placer sa fille Manette dans le meilleur pensionnat d'Orleans, et obtenu pour sa femme le bureau de poste de Saint-Fareol-dans-les-Bois. L'indemnite, quoique belle, n'amortit pas le choc terrible que Leveneur avait re^u. Une honte intolerable aggravait la douleur de sa chute. On le renvoyait parce qu'il ne savait pas lire ; on conservait la plupart des autres employes parce qu'ils possedaient cette science, qu'il etait trop 5ge pour acquerir. De la vint et s'implanta profondement en lui la haine, Thorrenr de tout ce qui ressemblait a de Tinstruction ; le mepris le moins deguise pdur tout ce qui n'etait pas qualite physique, force corporelle et brutale. Cependant, pour ne pas perdre les derni^res faveurs du neveu de son protecteur, il consentit k mettre sa fille en pension ; mais il se promit, dans son Ime ulceree, d'effacer en elle
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autant qu'il le pourrait, de lui faire regretter a chaque instant les connaissances qu'elle rapporterait a sa sortie. U se rejouissait d'avance en pensant qu'il aurait la facilite d'avilir dans sa fille, chez lui, cette instruction, ce savoir, cette odieuse science dont il etait prive et a cause de laquelie il avait perdu la moitie, la plus belle moitie des avantages qu'il esperait retirer de sa position au chateau de Meursanne.
Geci justifie sa sympathie pour le conducteur de la diligence de Bourges et sa froideur pour sa fille Manette, qu'il projetait de lui donner en mariage.
Chaque jour s'augmentait pourtant Tenvie de la jeunesse de Saint-Fareol, en voyant d'un cote la fortune de M. Leveneur grandir et s'etendre, de Tautre la beaute de sa fille Manette se developper dans la m^me proportion. Pas de conversation qui ne les ramen^t invariablement Tun et Tautre ; c'etait un intarissable sujet, mais un sujet dont le dernier mot etait toujours le doute et le decouragement. L'idee devint fixe apr^s avoir ete contagieuse. Elle fut si invittciblement scellee au cerveau des jeunes gens, qu'aucun d'eux n'osa plus se marier, de peur de laisser echapper Toccasion d'epouser Manette, veritable pomme d'or des He&perides gardee par un dragon. Yainement les meres, les tantes, ces intermediaires naturels, essayerent-elles d'approcher de M. Leveneur. II profita de leurs faux pretextes d'introduction pour leur vend re plus cherses marchandises.
L'irritation etait a son comble quand un premier clerc de notaire, nomme Janton, temoin silencieux de tons les assauts tentes sans succ^s centre la forteresse de M. Leveneur, se dit comme ce philosophe grec : -^ C'est de ce coteci que chacun attend que le soleil se l^ve; tournons-nous de lautre cote pour le voir paraitre. Sa pensee etait celle-ci : — II y a pen a esperer d 'avoir la fille par la fille; encore
MANETTE. iGH
moins de Tavoir par son pere : ayons-la par sa mere. Atlaquons madameLeveneur, — C'etait hardi, mais c'etait neuf. Janton avail ete charge autrefois par le p^re de ma^dame Leveneur de regulariser quelques affaires contentieuses de la famille. On s'adressa natiirellement a lui, a la mort du vieillard, pour ecarter les difficultes qui gSnaient Toperation des partages. II terniina tout, et il fdt fs\6 de ses peines. Jusqu'ici, on ne devine pas comment Janton entrerait par une voie judiciaire chez Leveneur. Un clerc de notaire ne se decourage pas pour si peu ; surtout un clerc de quarante ans, ronge d'ambition, ayant vu trois generations de notaires faire fortune dans Fetude ou lui etait reste aux maigres appointements de quinze cents francs. Aussi avait-il des bouffees de tristesse et de desespoir, comme les vieilles filles seules en eprouvent quand le mari ne doit plus resolument se presenter.
— J'ai mon affaire! s'ecria-t-il un soir d'hiver en secouant la neige de sa vieille redingote d'alpaga, qu'll jeta ensuite avec dedain sur une chaise, lui si soigneux! commo s'il n'etait plus destine a Tendosser. Justement, c'est demain dimanche, pensa-t-il ; les Leveneur ont moiiis d'occupation, madame Leveneur pourra me recevoir. ficrivonslui que nous avons a Tentretenir d'une affaire qui Tinteresse au plus haut degre.
Son billet ecrit, Janton, qui n'aVait pas de domestique, le porta lui-mdme a la boutique de madame Leveneur, ayant soin, quoiqu'il fiit deja tard, de n'^tre pas apergn de quelque habitant. Dieu sait jusqu'ou seraient allees les interpretations, les inductions! Un vieux clerc a la prudence monacale d'une soeur touriere.
Manette fermait la boutique quand Janton lui tendit le billet.
— C'est vous, monsieur Janton? Vous m'avez fait peur.
— Ah ! ce n^etait certes pas mon intention, belle enfant.
— Vous desireriez?
— Que vous eussiez Textrtoe complaisance de prendre ce billet.
— Et pourquoi? reprit Manette etonnee.
— Pour le remettre de ma part a madame votre m^re.
— Je n'y manquerai pas, dit Manette en souhaitant le bonsoir au clerc et en se courbant pour entrer dans le panneau ferme par la demi-cloture de la porte, qu'elle ferma enti^rement des qu'elle fut passee.
— Le premier pas est fait, dit Jaiiton, quL rampa le long des murs pour regagner son etage glace. — - C'est la sommation sans frais, ajouta-t-il. — Bient6t, la contrainte par corps !
II rit du joli mot qui lui etait ecbappe dans Tivresse de son premier bonheur.
Quand il fut dans son lit, il vit passer comme dans nn r^ve de vertes prairies, des bois touffus, des champs de ble, qui ondulaient, et qui etaient a lui ; ensuite sa jeune femme Manette, vdtue en nouvelle mariee; il se vit passer lui-m6me, en grand costume, tenant dans la main droite la main de la belle Manette, et dans la main gauche son contrat de manage, orne de faveurs bleues et roses. Dans le fond du tableau, il lisait sur une banderole ces mots, ecrits en traits de feu : Opportune Janlon, notaire royal.
Manette remit le billet de Janton a sa m6re, qui, apr^ Tavoir lu, dit :
— Ah ! cet excellent M. Janton ! Y a-t-il longtemps que nous n'en avons entendu parler! Qu^a-t-il done a me dire?
Si Janton eClt entendu ces mots mielleux sortir de la bouche de madame Leveneur, il n'aurait plus doute de son bonheur futur. Quelle suave esperance ou plutot quelle ra-
vissante certitttde eikt rejoui son ame! Mais n'etait-il pas deja heureux? II r§vait.
Madame Leveoeur se livrait a qnelques coajectures pour deviner ce qn'avait de si important a lui communiquer M. Janton, et Manette preparait son rouet, quand M. Leveneur cria par le judas :
— Monteras-tu; madamo Leveneur?
— J'y vais.
— Allons, vite I
— Mais ]e monte !
— Tout de suite !
— Quel homme! quand cela fmira-t-il? murmura madame Levenetir en soupirant et en regagnant Tescalier tortueux qui conduisaitdeTarriere-boutiqueau premier etage.
Pendant qu'elle gravissait les marches obscures de Tescalier, M. Leveneur, dont la figure etait restee cx)llee au judas, dit a Manette :
— Et toi, tu n'oublieras pas que demain nous avons Lanisette a dimer, entends-tu?
— Demaini
— Pourquoi non?
— Je ne dis pas...
— Voici le metiu : trois livres de boeuf bouilli, une oie a la broche, des haricots sautes, une friture, des beignets de potntees et une salade. Arrange-toi ; il faut que Lanisette soit content. Tu monteras de la cave huit bouteilles de vin.
— Huit bouteilles 1
— Oui, mademoiselle; qu'avez-vous a dire?
— Rien, mon pere.
— Je croyais... II n'est que dix hcures, travaillez, ne perdez pas votre temps. Si vous avez froid, marchez.
Le judas fut ferme. Manette resta seule dans Tarri^reboutique, et fila jusqu'a minuit, non sans jeter souvent les
yeiix sur la peudulc, et sans Ics porter quelqucfois sur le plafond pour chercher a penetrer, etrange et perpetuelie enigme, la cause des longues veillees de son pere et de sa mere.
Apres avoir entendu sonner minuit, elle arrangea la meche de sa lampe, et monta, glacee par le froid, a sa petite chambrette. Une fois sa porte verrouillee, elle courut a la croisee, et son regard, sans se poser sur la campagne, eouverte d'un tapis de neige, alia droit a la petite fenetre de la maison, dont la vue lui avait fait pousser un cri de joie le jour qu'elle la decouvrit, la-bas, la-bas, au bout de la Prairie. Une luniiere y brillait.
— II veille encore, dit Manette : il m'attendait !, . Tout a coup, Manette ne sentit plus le froid.
La fille de M. Leveneur cacha alors la lumiere de la lampe derriere un grand carton a chapeau.
Ail in^nie instant, la lumiere de la croisee eloignee disparut aussi.
— 11 salt que je suis ici, dit Manette, qui se hata d'ouvrir un tiroir et d'y prendre plusieurs morceaux de bougie. Elle en.alluma d'abord deux, qu'elle pla^a sur le manteau de la croisee, derriere la vitre de Tceil-de-boeuf, et elle attendit.
Deux petites clartes, qui scintillerent au fond de la perspective, repondirent a ce signal.
Pendant tout le temps que brulerent ces quatre petites flammes, separees par la distance d'une lieue et une piaine glacee^ Manette ne ccssa de regarder avec un long attendrissementla maison isolee ; et cette contemplation fit tomber pen a pen le voile de tristesse dont son visage etait rouvert. Une douce langueur remplaca cette empreinte de souffrance. Ses l^vres s'entr'ouvrirent, ses yeux se fermerent a demi, et sa t^tc tomba, melancolique el rfiveuse, sur
sa main. Je soufTre ici, mais on m'aime la-bas, semblaitelle dire, et je suis presque heureuse de ma souffrance, car la compensation est bien douce a mon coBur. Elle laissait voir sans rt)ugir, — personne n^etant la pour Tobserver, ni celui qu'elle aimait, ni ceux qui lui auraient fait nn crime d'aimerv — elle laissait voir Tentier abandon de son Sme, Tardeur naive de sa jeune passion, son amour enfin. Le silence de la nutt, la blancheur sereine de la campagne, jusqu'au froid, jusqu'a cettemort universelle de la nature, contribuaient a exalter en elle cette premiere liberte de la jeune fiUe qui aime peut-4tre plus que son Dien qu'on lui a impose, plus que sa mere qu'elle n'a pas choisie, cet etro qu'elle a devine, trouv^, accepte seule dans Tunivers, et dont elle fait un dieu pair sa volonte et son droit.
Les deux petites bougies allumees par Manette s'eteignirent ; quelques secondes apres, Tobscurite se fit a la croisoe lointaine.
Nanette n*en alluina plus qu'une seule, qu'elle placa u I'endroit ou venaient de s'eteindre les deux autres. Le memo signal fut repete.
— Suis-je heureuse ! 6 mon Dieu ! s'ecria Manette. La correspondance etablie entre elle et la personne qui repondait si exactemeht a ses signaux n'etait que le moyen ingenieux, primitif, auquel nous devons peut-^tre le teldgraphe : la transmission d*une pensee a travers Tespace par le jeu des lumi^res; langage limite, mais prompt, cree par un prisonnier ou par un amant; celui-la voulait dire : Sauvez^moi ! celui-ci : Aimez-moi !
U etait convenu, entre Manette et son fidele correspondant, que deux lumieres signifiaient : Je suis id! et vous, eles-votis Ih-basf-^fy suiSy repondaient deuxclartes. Une seule apr^s deux autres, quand celles-ci etaient consumees, signifiaient : Je vous aime toujours. — Je vous aime tou-
no MANETTE.
jours, etait la reponse que faisait la flamme isolee qui paraissait a I'autre bout de rhorizori.
Apr^s avoir, depuis quelques minutes, allume et place trois bougies, Manette poussa un cri de surprise.
— Qu'ai-je fait? dit-elle en se hatant d'en ajouteriine quatri^me ; j'avais oublie que je ne devais employer le nombre trois que pour annoncer quelque grand danger ! Je I'aurai effraye; que va-t-il supposer, s'il n'a pas devine mon err^ur. a la precipitation que j'ai mise a ajouter une quatrieme flamme aux trois autres? Mais il Taura devinee sans doute, et ce dernier signal Taura rassure.
Le dernier signal employe par Manette avait pour sens ceci : Je suis heureuse.
— II m'a repondu, dit Manette en mettant son petit bonnet de nuit en percale; il est heureux aussi.
Elle eteignit les quatre bougies, et tomba a genoux pour faire sa pri^re.
Dieu doit 6tre indulgent pour les amoureux, car ils sont fort distraits, et Manette aimait beaucoup. Voici comment elle avait connu, sans que sa m^re ni son p^re, lui si clairvoyant, eussent le moindre doute, celui qu'elle aimait depuis six mois.
Semblable au grand Frederic, qui, s'il eut ete roi de France, disait-il, n'aurait pas voulu qu'il fftt tire en Europe un seul coup de fusil sans sa permission, M. Leveneur ne Voulait pas qu'il se fit une grande affaire sans en avoir sa part. Or^ a cette epoque, on faisait beaucoup d'affaires en Prance ; onmettait tout en actions. Lespetites localites imiterent les grandes, qui, pour leur malheur, imit^rent Paris.
Parmi les etablissements qui s'imaginerent tripler leur valeur en ayant recours a ce mode de gestion, il faut cotnpter la principale manufacture de chiles de Saint-Michel-hors-l^-6ois. Sa constante prosperite ne lui parut
MANETTE. Hi
plus au niveau du si^le. Qu'esl-ce qu'une industrie, se disait'On alors, cpii n'enrichit pas en cinq ans? Est-ee qu'on a le loisir d'attendre? Les operations industrielies veulent Stre Gonduites k la vapeur ; il faut y introduire Tactivite des chemins de fer. On n'introduisit que la banqueroute; mais nous n'^rivons pas Thistoire de ces temps-la.
D^ que LeveneuF, un des premiers prevenus, eut vent de TafTaire, il songea k s'edifler sur la valeur de la manu« facture. Avant d'eehanger du bon argent centre des actions, il etait prudent d'agir ainsi. II poussa la reserve jusqu'a ne pas aller directement a la fabrique de chales dans Tintention formelle, avouee, d*en connaitre Timportance. II prit un detour. Un dimanche, il dit a sa femme et a sa flUe de fermerlaboutiqueetdes'hahiller. Les deux femmes ob^irent.
— Nous aliens a la Prairie. — A la Prairie! s'ecri^rentelles; et pourquoi faire? — Pour nous promener, apparemment.
La m^re et la fiUe se regard^rent comme pour se demander reciproquement ce qu'il fallait croire. Ce ne fut pas non plus un leger etonnement pour les gens du pays de voir Tancien garde-chasse, assez connu pour son peu de complaisance eonjugale, promener sa fille et sa femme.
— Voudrait-il enfin, disaient les uns, marier Manette, qu'il vient Tetaler ainsi en plein dimanche a la Prairie?
On se figure si les coups de chapeau plurent de tautes parts autour des Leveneur. Leur presence fut un veritable ^venement. Pour echapper a une curiosite gSnante, Leveneur proposa dialler visiter au bout de la Prairie la manufacture de chiles de H. Commandeur. Par la, ils donneraient a la foule le temps de les oublier, et ils verraient un etablissement qui meritait d'etre connu.
lis quitt^rent une des grandes allies pour suivre la berge, beaucoup moins couverte de promeneurs, et tout emaillde
de belles marguerites de mai. Hanette en choisit une, qu'elle placa a sa ceinture. lis arriv^rent bientdt k la fabrique, oi^ . ils furent parfaitement re^us par les contre-maitres, qui offrirent de leur montrer du commencement a la fin les transformations par lesquelles passe la laine av$nt de devenir ces beaux chiles, objets de tant d'envie.
II faudrait n'avoir pas Tombre d'intelligence pour rester froid^devant les admirables metiers qui servent a ourdir ces trames sur lesquelles des mains miraculeuses jettent a rinfini des couleurs et des formes. Les deux femmes louaient beaucoup, Hanette d'une facon aussi banale qu'elle le pouvait, de peur, en ne mesurant pas ses expressions, de paraitre trop savante, trop grande dame a son pere. Qiiant a M. Leveneur, il faisait toujours suivre ses compliments de ces mots : — Et combien fabrique-t-on de chales par an ? quel est le prix de revient? quelle est la moyenne du benefice sur un chale?
Et cela 6tait dit du ton le plus eloigne de toute apparence d'affaires. II n'avait pas Fair d'ecouter m^me les reponses.
Tout avait ete visite, vu, admire : les visiteurs s'en allaient; H. et madame Leveneur etaient deja sur Tescalier lorsque Manette, en appuyant le doigt sur un bouton de porte qu elle touma, s'ecria :
— Nous avons oubli^ de visiter cette pi^ce... Oh! pardon! s'^cria-t-elle en rougissant et en reculant vers I'escalier; je pensais... je croyais...
Uu jeune homme qui travaillait dans cette pi^ s'etait lev^, et engageait beaucoup Hanette a entrer, puisque son intention ^tait de connaitre dans tous ses details la fabrication des chiles.
H. et madame Leveneur revinrent sur leurs pas.
— Hais, monsieur, dit Hanette, nous vousderangeons. . vous travailliez...
MANfiTTE. lis
— Je travaille toujouFs, repUqua le jeune artiste, qui tenait d'une main un godet de couleur, et de Tautre un pinceau. Apres tout, j'ai tort de vous retenir, et e'est moi qui vous dois des excuses, ajouta-t-il^ car vous avez vu ce que presentent de plus curieux les procedes de fabrication. Je ne suis pas m^me un ouvrier ici.
— Ah! mon Dieu! que c'est beau! s'ecria tout a coup Nanette.
— Qu'as-tu? lui dit sa mere.
— Regardez, mais c'est admirable !
— Ah ! mademoiselle, dit Engelbert, le jeune artiste alsacien, dont Nanette exaltait tant Touvrage; vous me k)uez beaucoup trop. Vous voyez, ajouta-t-il en rougissant et en rejet^nt ses longs cheveux blonds derri^re loreille, la tache que je remplis ici. Je suis le dessinateur de la manufacture...
Nanette repetait toujours :
— Oh 1 que c'est beau ! mon Dieu !
Ce qu'elle admirait ainsi avec tant d'effusion etait une aquarelle representant un riche bouquet destine a occuper le centre d'un chale que la manufacture avait requ. Tordre de fabriquer pour la soeur ninee du roi de Naples.
Engelbert avait eu soin, pour composer ce magnifique bouquet, de faire un choix parmi les fleurs les plus aristocratiques, laissant au milieu de toutes la place d'une autre fleur plus belle ejicore, plus royale. En attendant qu'il TeClt trouvee, Tartiste, presse dans son oeuvre, avait acfaeve de peindre les autres fleurs ; mais il arriva qu'il termina son ouvrage sans rencontrer sous sa main ni dans son imagination la fleur dont il avait besoin pour le couronner dignement. II dtait dans Tanxiete de sa recherche lorsque Nanette entra dans son cabinet.
— Pourquoi done, lui demanda naivementcelle-ci, frap-
pee du vide kisse au milieu du bouquet, n'avez-vous rien fait pour cacher ce blanc? Est-ce avec intention?
— Vous mettez le doigt suf la douleur, repondit soucieusement Tartiste. J'esperais toiijours placer a cet endroit une fleur superieure en beaute a touted celles que vous voyez la; le bouquet est fini, et je n'ai pas decouvert ce que je cherchais, ce que je cherche encore, cette fleur superieure.
— Et pourquoi en mettre une superieure? reprit Manette, qui ne savait pas qu'en ce moment elle laissait echapper le trait de genie que Tartiste, epuise par sa propre creation, n'avait pas pu produire,
— Quoi ! vous croyez, mademoiselle, balbutia Engelbert, qu'une fleur simple au milieu de ces fleurs somptueuses...
— Maisoui, monsieur,... et, plus elle. sera simple, plus, je crois, cela sera beau... Tenez, dit Manette en detachant de sa ceinture la marguerite qu'elle avait cueillie a la Prairie, essay ez.
Par un faasard merveilleux, la marguerite tomba juste au coBur du royal bouquet, et si pittoresquement, qu'Engelbert, etonne de Teffet, s'ecria :
— Laissez! laissez, mademoiselle, mon oeuvre.est finie! Voila done ce qu'il fallait !
Deux coups de crayon, quelques teintes, ici legeres, la fortes, reproduisirent la marguerite, et elle fit admirablement au milieu du bouquet, qui, par ce contraste^ devint a rinstant m6me un chef-d'oeuvre.
— Vous 6tes done un grand artiste, mademoiselle? demanda Engelbert k Manette en remarquant, pour la premiere fois, la belle coupe de visage qu'il avait sous les yeux. Manette baissa les siens. Get eloge si vrai, le son de voix de celui qui le faisait, cette ame qui venait de toucher son
HANETTE. 115
hme par le lien electrique des arts, Temurent, la troublerent; elle resta muette pendant quelques minutes.
Dans leur trouble mutuel, les deux jeunes gens avaient pose Tun et Tautre une main sur Faquarelle, qu'ils regardaient, et dans laquelle ils semblaient se voir comme dans une glace invisible a tous les autres. En contcmplant, celleci ToBuvre du jeune artiste, celui-la la pensee k laquelle il devait de Tavoir achevee, ils ne savaient pas combien ils s'occupaient d'eux-m^mes sous le voile de cette reflexion prolong^.
— Voyons, il se fait tard, dit M. Leveneur en prenant sa fille par le bras, et nous emp^hons monsieur de travailler.
— Vous avez raison, mon pere, repondit Manette, qui salua Engelbert avec un de ces sourires bons et beureux, ou Dieu, qui les envoie, pourrait seul lire Taurore d'une nouvelle existence.
Engelbert, dont le devoir eut ete d'accompagner les visiteurs jusqu'a la porte, ne s'eloigna pas de la table, et ne detacha pas sa main de dessus Taquarelle. G'est que sous sa main il y avait la marguerite laissee par Manette.
Les d^partements de Test nous donnent ces nouvelles generations d'hommes formees de la nature allemande et francaise; hommes serieux et bons, laborieux etchoisis, moitie fer, moitie or, faits de ce qui dure et de ce qui a du prix, infatigables soldats, intelligents commis, robustes ouvriers, artistes ingenieux. Engelbert, le dessinateur de la manufacture de chales de Saint-Hichel-hors-les-Bois, etait de Strasbourg. II allait avoir vingt et un ans. Un honn^te marchand de toiles de Schlestadt, parent de M. Commandeur, le lui avait adresse comme un dessinateur plein de goftt et d'avenir, tres-capable de diriger la partie artistique de sa manufacture de chales. De faibles appointements lui suffiraient pendant les premieres annees. Le protectour
n'avangait rien de trop eo parlant ainsi d'Engelbert, quoique celui-ci eilt pourtant son caract^re, car quel enfant de TAlsacen'a pas le sien? Engelbert, premier prix de Tecole de peinture de Strasbourg, croyait parfois au-dessous de lui de dessiner des palmes et des arabesques pour romement des chales. I) avait, lui aussi, r6ve Rome, la grande peinture, les emotions de Texposition, les recompenses; mais sa mere, dont il etait lesoutien, lui avaitdit, la rude Allemande : Travaille pour toi et pour moi ; avant d'etre un fils cel^bre, commence par 6tre bon fils. Engelbert avait obei, et il etait venu se placer dans la manufacture de chales aux appointements de c[uinze cents francs, somme dont il faisait passer les deux tiers h sa m^re.
Son avenir d'ouvrier etait beau ; il pouvait parvenir a gagner jusqu'a trois mille francs par an ; mais qui eiit ose dire qu'il se contenterait toujours de vivreentre les quatre murs d'unefabrique? Deuxfois deja il avait ete sur le point de la quitter pour aller a Paris ; la du moins, sans cesser d'etre ouvri^r, il se serait rapproche des ateliers des maitres ; mais chaque fois qu'il avait manifesto son intention, H. Commandeur, le chef de la manufacture, avait augmente ses appointements ; en sorte que cette bonte, cet attachement pour lui, avaientfmi par le rendre tres-circonspect en m^me temps que fort triste. II restait, mais il souffrait. , Des que Manette fut partie, Hanette de la beaute de laquelle il avait entendu parler, mais qu'il ne connaissait pas, il lui resta comme un eblouissement moral. II n'avait jamais pense qu a la gloire, il se leva un autre soleil dans son coeur. II desirait biep encore la c^lebrite, mais il sentait qu'ilne la voulaitplus pour luiseul. Le desir fut aussi grand, mais il pritune autre direction ; il ne traversait que Tesprit, il passa par lecoBur. Enfin Tartiste secompletait, il aimait.
Le soir venu, Engelbert se dit : Quand la reverrai-je?
Jamais, se repondit-il. II sortit ; la nuit etait belle ; une nuit (lemai. Tout en repetant : Jamais! Engelbert allait vers SaiBt-Fareol-dans-le&*Bois. Tantdt il suivait une allee, tantot une autre, tant6t il c6toyait la berge et foulait le gazon encore fin, mais odorant. 11 n'avait pas eu Tintention dn s eloigner de la fabrique : comment nes'arr6ta-t-il quelorsqu'il fut a Saint-Fareol?
II etait tard lorsquMl se trouva sur la grande place ; les boutiques ^ient fermees. En passant devant celle de M. Leveneur, il remarqua sur Tun des cdtes une petite porte restee entr'ouverte. Une lumi^re brillait au fond du^e pi^ce divisee par une barriere de bois. II s'appro-r eha, et il vit alors que c'etait le bureau de poste. Quelle ne fut pas sa surprise quand il reconnut dans la personne placee derri^re cette barriere, et assise pr^s d'une table sur laquelie elle fai^it le triage des lettres, mademoiselle Leveneur! Entrer, s'approcher de la barriere ets'informer s'il n y aurait point pour lui une lettre de sa mere, fut moins Facte de la volonte d'Engelbert que Timpulsion machinale de son 6tre. Manette retint un cri d'etonnement en le voyant. Houvement etrange et dopt elle non plus n'aurait pu se rendre compte, Manette, au lieu d'elever la m^ che de la lampe, ainsi qu'elle avait Thabitude de le faire toutes les fois qu'on venait la nuit r^clamer quelque lettre aupr^ d'elle, la baissa, et Engelbert et elle demeurSrent dans une demi-obscurite.
—> Monsieur demandait?...
— S'il ^tait arrive une lettre a mon adresse.
Et aussitdt, etalant devant elle deux ou trois cents lettres, Manette eut Fair, pour cacber son trouble, de chercher activement.
^ Mais, dit-elle en relevant ensuite la t^te, je ne connais pas le nom de monsieur.. .
lis n'avaient pensd m Tun pi Tautre k cette leg^re difficulty.
— Je m'appelle Jean-Paul Engelbert; Tadresse doit encore porter : dessinateur pour .chales a la manufacture de M. Commandeur, a Saint-Michel-hors-les-Bois.
— Oh ! ceci je le savais, reprit Manette.
— Pardon, je eraignais que vous n'eussiez oubli^...
— Depuis quelque^ heures settlement !... Voici une lettra pour vous.
Le hasard avait voulu qu'Engelbert, qui n'attendait pas de lettre de sa mere, en recAt une ce jour-la.
— Mais, reprit Nanette, je ne puis vous la remettre ; je serais en contravention. II nous est defendu de nous dessaisir d'aucune lettre avant Theure de la distribution, et elle n'aura lieu que demain a huit heures. Ah ! il est bien facheux que vous ayez fait une si longue course pour rien.
— Oh ! pas pour rien, dit Engelbert ; car je ne venais pas pour chercher une lettre de ma m^re.
Reflexion naive qui fut suivie de cette question non moins naive de Manette :
— Et qu'6tes-vous venu faire a Saint-Fareol ? Apr^s sa question Manette resta elle-mdme interdite.
— J'etais venu... dit avecembarras Engelbert, ne sachant pas si j'avais le droit de la garder... vous rapporter cette reine-marguerite oubliee par vous...
Quel ^clat de rire, a pareille reponse, n'aurait pas pousse une jeune Parisienne... qui n'aurait pas aime. Manette restait dans le silence.
— Je ne la garderais que tout autant... reprit Engelbert, que...
Cependant la finesse de la femme, celle qui ne fut vain> cue que par celle du serpent, conseilla a Manette ce subit
changement de propos, et cela le plus naturellement du monde.
— Si pourtant vous tenez beaudoup, monsieur, a avoir ce soir m^me la lettre de madame votre m^re, je prendrai sur moi de vous la donner, malgre la defense.
— Je n'ai aucun droit a tant de bonte!...
— La voila, dit Nanette en tendant la lettre a Engelbert qui y porta soudainement ses l^vres.
— Coinme4l aime sa mere ! pensa Hanette, qui ne reflechit pas que la lettre venait de passer par ses mains.
Ge jour fut le premier dans Thistoire des amours de la fille de M. Leveneur et du dessinateur Jean-Paul Engelbert ; entrevue facile qui promettait beaucoup d'autres t^tea-tSte, et qui pourtant ne se renouvela plus pour eux. Manetta recut une reprimande terrible de son p6re pour avoir remis une lettre avant la distribution, et elle tomba du reste, comme auparavant, dans la captivite domestique la plus etroite. Deux courtes entrevues, un soir a Teglise, au milieu de la foule ; trois autres, plus rapides encore, dans ce cabinet de la poste ou ils s'etaient vus une premiere fois, compoflaient la somme des accidents memorables de l6urs amours; maischaque matin, depuissixmois, ils se voyaient a leurs croisees, si eloignees pourtant Tune de Tautre, et, la nuit, a Taide de ces petites clartes telegraphiques, ils se disaient qu'ils s'aimaient.
Hanette etait arrivee a cette periode du coeur lorsque M. Leveneur lui avait dii de songer a bien traitor le lendemain H. Lanisette.
On n'a peut-^tre pas oublie que M. Janton, le clerc de notaire, avait aussi choisi ce jour-la pour parler k madame Leveneur d'une affaire qui Tinteressait beaucoup.
A dix heures, Janton franchissait le seuil de la boutique du riche garde-cfaasse, et, sur une invitation de Hanette,
passait dans le fond, ou Tattendaient M. et madame Leveneur.
Le clerc de notaire aurait desire n'avoir affaire qu'a inadame Leveneur, mais la division des pouvoirs etait ici tout k fait impossible. D'ailleurs, madame Leveneur n'etait pas m^me un pouvoir; elle qui, si elle Teut voulu... Mais le moment n'est pas venu de dire toute la force qu'elle avait dans la main.
Janton, qui etait tout en noir des pieds a la tSte, excepte * les ni^ains recouvertes de gants jaune-blanc, executa son entree solennelle dails Tarriere-boutique en posant les pieds dans une jatte de lait destinee a faire unc cTeme pour le grand diner du jour. Quand il fut remis de ce petit contrc-temps, il dit a Madame Leveneur, sans pourtant negliger d'interesser Tancien garde-cliasse a son discours :
— Vous vous souvenez, madame, que feu votre respectable pere, par un caprice de vieillard, n avait jamais consenti a ^tre rembourse d'une rente de trente francs que ses aieux, qui la lui avaient leguee, avaient touchee pendant cent soixante-trois ans?
— Oui, la rente Larguier pour un mauvais terrain pres du village de Chaussevert.
— C'est cela mtoe. Plus raisonnable que Tbonorable defunt, reprit Janton, vous avez consenti, vous et les coheritiers, a 6tre rembourses decette rente et a laisser aux Larguier leur capital libre de toute servitude.
— Une fi^re rente que nous aurions touchee la pour notre part! interrompil Leveneur : six francs par an. Une belle dot pour Manette!
— Mademoiselle Manette, reprit Janton profitant de Touverture de la parenth^se pour y entrer, a pour dot sa beaute, ses qualites personnelles et lestime dont jouissent ses parents.
— Tiens, pensa Leveneur, est-ce que lui aussi en voudrait?... Je m aper^ois maintenant qu'il est tout en noir, qu'il a des gants blancs. Ce n'est pas naturel. Mais, repritil a haute voix, voyons ce que nous avons a demdler avec cette afTaire enterree dans la tombe de mon respectable beau-p^re depuis dix-sept ans.
— Voici. Je vous ai toujours cache, car ii n'y avait aucune necessite de vous Tapprendre, que les Larguier mV vaient vendu les Ghaussevert pour quatre cents francs.
— II les a eus pour deux cents francs,' pensa Leveneur, et il ne s'est pas moins enfonee.
— L'affaire n'elait pasmauvaise; elle est m^me devenue bonne...
Madame Leveneur ecoutait de toutes ses oreilles. Leveneur se disait : Ou veut-il en venir? Puis, s'aJressant a Janton :
— Tres-bieUi Vous ^tes done aujourd'hui possesscur des Ghaussevert... un bien de quatre cents francs environ?...
— De cent mille francs, dit Janton en frappant sur la table et en se donnant du courage par la douleur m^uie qu'il eprouva; oui, de cent mille francs!
— II y a done une mine d'or que vous avez decouverte?
— Autant dire.
— Racontez-nous cela.
-» Ce ne sera pas bien long. Je vous le dis en secret, on a decouvert une mine d'asphalte aux Ghaussevert, et vous savez qu'en ce moment on ne fait plus rien sans asphalte a Paris.
— En effet, dit Leveneur... mais c'est la un bonheur qui ne touche que vous.
— Et nousen sommes charmes, mon garcon, dit madame Leveneur, qui avait toujours eu beaucoup d'attachement pour Janton, parce que Janton avait dresse son con-
trat de mariage et connaissait toutes les affaires de sa fa mille; cela va vous donner Toccasion de faire un bon mariage.
— Je voudrais bien... mais je ne Fesp^re gu^re...
— Pourquoi cela, mon ami?
— Je nesuis plus tr^s-jeune, et les demoiselles d'aujourd'hui...
— Quelle idee!...
— Je Tai sonde, pensa Leveneur... ou je me tromperais bien, ou...
Leveneur ne se trompait pas souvent.
II dit a haute voix .
— Qu'allez-vous faire de ce tresor? Le vendre? Texploiter? Veniez-vous me proposer de Tacheter?...
— Je venais vous demander de le partager avec moi, car je ne m'en crois pas loyalement le seul maitre. Quand vous avez consenti a vous d^pouiller de tout droit 5ur ce terrain, vous ne saviez pas ce qu'il contenait ; ne pas vous tenir compte de ce qu'il renferme, ce serait un acte d'improbite...
— Voila qui est agir en veritable honn^te homme ! s'ecria madame Leveneur, presque les larmes aux yeux.
— U n'y a pas plus d'asphalte dans son terrain que dans ma cave, dit a part lui Leveneur.
— Oui, c'est d'un honnete homme, n'en dit-il pas molns au clerc de notaire, ce que Vous faites la, monsieur Janton ; et je n'accepte que pour exploiter plus largement une affaire qui fera votre fortune { cela vous inspirera peut-^tre du gout pour le commerce.
— Mais je Tai toujours aime, le commerce !
— Vraiment!
— J'en suis fou.
— Je ne vous croyais qu'un homme de plume.
— Jesuis derc par force^Maissi, par un mariage, je dis un mariage comme autre chose, je pouvais ecouter, suivre, servir mes goilits, je sei'ais trop heureux de vendre, de debiter, de clouer et de declouer du matin au soir, dialler de la caVe a la boutique, et de Ja boutique au grenier, un tablier devant moi...
— Je vous prends au mot! s'ecria Leveneur.
— U iDe donner$it sa fille ! pensa Janton.
Leveneur decrocha un tablier, mit un bonnet de coton au maltre clerc, et lui dit : Vous voil^ sous les armes, confrere !
La bonne madame Leveneur souriait ; elle aussi croyait dem^ler dans la pensee de son mari quelque vague intention en favour de Janton.
— Puisque vous aimez si fort le commerce, reprit Leveneur, vous devez vous sentir heureux sous ce costume.
— Tres-bien, dit Janton, qui tremblait pourtant d'etre vu par Nanette dans cet accoutrement ridicule...
— Manette! s'toia Leveneur; Manette!
— Me voici, mon pere.
Manette accourut... elle recula a Taspect de Janton v6tu en garcon epicier.
— Quesignifie?...
— Monsieur, repondit Leveneur a sa fille, adore le commerce, et, pour eprouver s'il ditvrai, nous aliens, lui et moi, t'aider a mettre dans des sacs d'une livre, pour les pratiques du detail, les deux gros sacs...
— Quoil celui de farine et celui de noir de fumee?
— Ce sera charmant! s'ecria Leveneur.
— Leveneur, dis'ait tout has madame Leveneur a son mari, laissez done tranquille ce brave homme.
— Ce sera charmant, repeta Leveneur. A Touvrage I
— A Touvrage ! repeta le maitre clerc, qui se dit : Pour
entrer dans la famille, pour epouser Manette, que ne ferais^ jepas?
— Ghoisissez, monsieur Janton, dit ensi|ite Leveneur a sa viclime. Voici un sac de noir de fumee et un sac de farine; lequeldes deux preferez-vous vider daiis ces petits sacs de papier ?
— Mon Dieu ! je n'ai pas de preference.
— Vous ^tes deja en noir, prenez le noir. Les perils accidents se verront moins ; d'aifleurs, nous avons des brosses et dusavon...
— Mais, mon p^re... dit Manette.
— Songez a votre diner; allez embrocher votre oie. Manette se tut.
— Pauvre enfant ! pensa Janton. Pourquoi son p6re n'ostil pas aussi aimable avec elle qu'avecles etrangers?
— Faites comme moi, dit Leveneur a Janton, prenez una de ces cuillers en fer et plongez-la dans votre sac.
Janton imita Leveneur ; mais, plongeanttrop fort la cuiller dans le sac, le noir s'eleva comme un nuage et couvrit sa chemise.
— Tr^s-bien! dit Leveneur... Maintenant versez dans le petit sac de papier et tassez jusqu'^ ce qu'il soit plein.
Janton s'en versa la moirie sur le pantalon.
Le sac pesait cent livres, c'est-a-dire que, pour le vider, il fallait quatre ou cinq cents operations comme celle quMI venait de faire.
A la dixieme, le maitre clerc n'etaitplus reconnaissable. Le noir de fumee lavait defigure ; il en avait au front, sur le voile des paupi^res, dans le nez, sous les livres.
— Courage ! disait Timpitoyable Leveneur, courage ! c'est le baptSme du commerce. Ah ! dame I vous voulez 6tre negociant... M. Laffitte a ainsi commence.
Madame Leveneur s'^tait retire au fond de la boutique
JtfANETTE. 125
pour ne pas voir plus longlemps cette cruelle plaisanterie.
Manette ne savait que repondre a ceux qui lui demandaient tout bas, en entrant dans la boutique : Est-ce que ce n'est pas la H. Janton? Est-ce que M. Janton se serait place chez vous comme gar^on epicier? Oh ! comme votre gar^on de boutique ressemble a M. Janton !
Le maitre clerc commencait a trouver repreuvecommerciale un peu longue. Quoique Fair fCkt loin d'etre chaud, il suait comme en pleinete ; mais il suait noir. Le mallieu> reux n'avait plus figure humaine. Une pensee, ou pUitot une sensation, lui faisait prendre son sort en patience : c'etait la suave vapeur du diner, Todeur de Toie rutie... II se disait : Le pere Leveneur va me retenir a diner, et 11 sera tout a fait nuit quand je sortirai d'ici.
EneO'et, Theure du diner approchait, puisqueLanisette, en veste et en pantalon de velours violet tendre, entra dans la boutique.
— Tiens! le vilain n^gre! dit-il en appuyant sa large main sur le bonnet de coton du maitre clerc; combien Pavez-vous achete?
11 n'altendit pas la reponse de Janton, et alia se mettre a table.
Cinq beures sonnaient.
I«e sac de noir de fumee etait a peu pres vide.
— 11 faut aimer le commerce, vint lui dire Leveneur; mais il ne faut pas se tuer pour lui. En voila assez pour la premiere fois. C'est Fheure de votre diner, et je craindrais. . . (11 offrait en m^me temps une brosse a sa victime.) G'est aussi Fbeure a laquelle, le dimanche, nous fermons la boutique... Ce n'est pas que je veuille vousrenvoyer...
— Jecomprends, se dit Janton, il nem'invite pas a diner.
— Si vous voulez venir domain pour achever de transvaser votre noir de fumee, je vous mettrai le sac de cote.
Aujourd'hui, je ne vous retiens pas davantage ; cbarbonnier est mahre chez lui.
Et M. Leveneur avak insensiblement pousse Janton jusqu'a la porte. La, eomme pour lui donner le coup de grace, il lui dit :
— Tout bien calcule, Taffaire dont vous m'avez parle ne me sourit pas ; je vous engage a y renoneer. Ainsi, n'en parlons plus.
Infortune Janton ! A jeun, souille, chasse, il fut oblige de traverser la place, quoiqu'il ne fit pas encore nuit. Geux qui le virent passer ne surent ce que cela voulait dire. Get homme tout noir paraissait encore plus noir sur la couche de neige tombee de la veille.
— Encore un qui sait lire et ecrire ! se dit, avec Tironie d un tigre et atrocement heureux, Leveneur, en voyant le deplorable Janton, mystifie, bafoue, ridiculis^, se fairs petit pour rentrer chez lui.
On se mettait a table dans Tarridre-boutique de M. Leveneur.
Lanisette s'etait assis a cdte de Manette, et tons deux faisaient vis-a-vis a M. et a madame Leveneur. On remarquait d6]k une intention dans cette disposition particuli^re des places. Aupres de toute autre personne que Hanette, si elegamment belle, le conducteur aurait pu avoir son prix. G'^tait un garcon de vingt-deux ans, rond et enlumine, blond et jovial, portant la t6te sur Tepaule, par Thabitude de veiller sans cesse sur les roues de la voiture et les longes deTattelage, ayant de jolies dents, les yeux bleus, vifs, quoique tr^s-petits, mais g^tant ces quelques avantages naturels par certaines manies. Par exemple, pour donner de la finesse a ce qu'il disait, il clignait toujours un ceil, montrait le bout de la langue, qu'il pincait entre ses dents, et se frottait vivement les mains Tune contre Tautre. Du
reste, il cbannait toutes les filles d'auberge par sa mani^re de poser son bonnet sur Toreille, et par les graeieusetes qu'il leur faisait. Personne ne sifflait comma lui la romance au moyen d'une carte qu'il placait par le tranchant sur ses-l^vres harmonieuses.
On devine aisement les propos qu'ecbangerent le jeune eonductenr et son bdte jusqu'a ce que le vin les eiit un peu echauffes. Ce ne fut pas plus insignifiant, toutefois, que ee qui se dit, au debut d'un repas, a la table des gens de qualite.
Mais, quand ils eurent passe des treilles de Bordeaux a celles de Voln«y, de celles de Volney aux clos de Medoc, et des clos de Medoca ceux de Chambertin, tout ense versant par intervalle de petits verres de madere et de porto, car la cave de I'ancien garde-cbasse etait ricbement meublee, rintimite s'augmenta, ou prit du moins un autre caract^re entre Thdte et le convive.
— Tu dois savoir bien des cboses, dit Leveneur a Lanisette, toi qui passes ta vie sur la grande route, qui vois tant de gens, qui entends tant de propos?
— Ma foi ! k vous dire yrai, monsieur Leveneur, la cbose dont j'entends le plus parler depuis trois ou quatre ans, c'est vous.
— Moi?
— Comme je vous le dis. On ne s'entretient, dans les auberges, que de vos proprietes, que de vos grands biens, de vos acquisitions, que de votrc fortune enfin, qui passe, dit-on, un million.
— Les imbeciles ! dit Leveneur, qui ne parut pas gouter infinimen^cette nouvelle phase de la conversation.
— Ah ! ils en disent bien d'autres !
— Vraiment ! et quoi done?
L'air discret de Lanisette ne plut pas a madame Leveneur.
— S'il fallait vous repeter.. .
— Repdte, mon gargon.
Ne pas insister eti ^te maladroit de la part de Leveneur.
— A yotre sante, monsieur, madame et mademoiselle, dit Lanisette apres s'^tre verse un plein verre de vin de ch^teau-neuf-du-pape, comme s'il eti voulu s'encourager a parler, ce qui n'etait pas du tout dans son intention, car il avait le vin fort pen prudent et tr^s-expansif. Quand il eut vide son verre et cheque sa langue contre le palais, il reprit ainsi :
— On dit qu'il n'est pas possible que vous ayez gagne eet argent comme tout le monde.
— Je Tai vole, n'est-ce pas? dit brusquement Leveneur.
— II y en a qui le disent.
Manette pMit.
Un faux eclat de rire partit des l^vres de son p^re.
— Mais pas tons, p^re Leveneur, osent dire cela*
— Et que disent les autres?
— Vous voulez le savoir?
— Voila pour que tu le discs, repondit Leveneur en versant un plein verre de frontignan au terrible causeur.
— Us disent que vous 6tes un assassin.
— Mon pdre !
— Silence, mademoiselle !
Madame Leveneur devin); blanche comme la nappe.
— Oui, ils disent que vous avez empoisonne le comte de Meursanne pour vous emparer de son argent.
— Quelle histoire ! dit Leveneur en faisant dix mouve-
ments a la fois pour n avoir pas Tair d'etre attentif a ce qu'il entendait ; se coupant du pain, se versant a boire, cherchant le sel, le poivre, regardant sous la table comme sMI eut laisse tomber quelque chose. Get homme terrible,
qui eiit tue un homme pour un oui oii pour un non, s'efforcail de parailre calme au moment ou on I'accusail devant sa famille d'etre un assassin.
— Ge n'est pas tout, poursuivit TimplacaMe Lanisette.
— Comment ! ce n'est pas tout ?
— D'autres disent...
— Je suis curieux de savoir ce qu'ils disont...
— Que vous 6tes sorcier.
— J'aime mieux cela.
Cette fois, Feclat de rire de Leveneur fut un peu moins ^
faux.
— Sorcier! s'ecria Manette. Qu'ont-ils done, pour accuser mon pere de tant de manieres?
— Oui, mademoiselle, comme je bois a la chere votre, ils pretendent qull n'est pas nature! que, des qu'il y a une bonne affaire a traiter a cinquante lieues de Saint-Fareol, votre pere en soit pr^venu le premier, et se presente avant les autres ; qu'il n'est pas ordinaire que, lorsque le ble va augmenter sur les marches, votre pere achete deux mois d avance tous les grains, comme s'il tisait dans la pens^e des fermiers.
Madame Leveneur etait visiblement mal a Taise; elle regardah son mari pour lui emprunter une contenance. Leveneur ne laissait plus rien paraitre sur son visage. — Decidement, ils ne saventrien, et ils ne sauront jamais rien, pensait-il.
— lis disent encore que, d^s qu'il y a un bon placement d'argent k faire, M. Leveneur le sait le premier ; qu'ainsi tout derni^rement il a fait une rente viagere de six mille francs a une personne qui n'avait que quarante ans, et pour un bien de quatre-vingt mille livres seulement, et lorsque nulle autre n'osait donner mille ecus. Eh bien ! au bout de six mois, cette personne s'est tuee... Qui avait
ISO MANETTE.
dit cela a M. Leveneur? ou avait-il lu que cette personne avart le projet de se tuer?
A ces mots : ou avait-il lu que cette personne avait le projet de se tuer, Leveneur perdit de nouveau son sangfroid ; il fut encore un instant trouble, et, sans necessite, il dit a sa fille :
— Ya chercher du vin de Champagne.
— Mais il y en a deux bouteilles sur cette table, fit observer Manette, a qui le trouble de ses parents n'echappait pas.
— Je te dis d'aller a la cave chercher du vin de Champagne ; il sera plus frais.
Cet ordre fut accompagne d'un regard effrayant. Manette obeit.
— A ce compte, je serais ou un voleur, ou un assassin, ou un sorcier, replictua avec calme Leveneur, qui eut le bon sens de ne pas chercher a repousser cette triple supposition par une refutation en r^gle.
D'ailleurs, le pauvre Lanisette ne tenait pas le moins du monde k epouser las opinions dont il se constituait Techo.
Aussi rien ne fut plus facile a Leveneur que de lui retirer ce terrible sujet de conversation.
— Voyons, Lanisette, lui dit-il, n'oublie pas que je t'ai place a table aupr^ de ma fille.
— Je ne Tai pas oublie.
— Tu pourrais 6tre plus attentif.
— Elle mange a peine, et elle ne veut jamais boire.
— Cause avec elle comme si tu devais 6tre un jour mon gendre.
— Vous me dites cela un pen tard, p6re Leveneur, j'ai en ce moment la t^te comme un muids apr^ les vendanges; il me semble que je descends la c6te sans avoir mis le sabot.
— La voici!... k ton poste.
— J'espere, mademoiselle, dit.Lanisette, force d'etre aimable a briile-pourpoint, que voila du champagne qui ne sera pas naturel dans un instant.
— Pourquoi cela? demanda M^nettti.
— Parce qu'il sera m^le a Lanisette.
— Bravo! dit le p^re Leveneur, c'est comme qui dirait une farce, un calembour.
— Je n*en sais fichtre rien, repliqua le oonducteur; mais, a propos de farce, dit-il en regardant Manette de cet ceil qu'il clignait si amoureusement, je vais vous en dire une de mon ancien patron, M. Jorry, le maitre de poste de Prevallon. Ah ! elle est bonne, celle-la !
— Mon Dieu ! qu'il se fait tard ! pensait Manette ; il n'y aura plus de lumi^re a la croisee.
— M. Jorry done... Oii en etais-je deja, pere Leveneur? votre petit blanc est perfide. Ah ! m'y voici : H. Jorry avait comme vous, monsieur Leveneur, un beau rosier de fille a marier ; on supposait qu'elle aurait une fiere dot avec ca^ et des esperances en vignes,«en maisons, href, le tremblement ; car le p^re Jorry est, comme le p^re Leveneur, cousu d'or et de proprietes... Ah! pardon, p^re Leveneur, je ne me croyais pas chez vous.
— Va toujours, mon garden*
— A votre bonne sante, monsieur, madame et mademoiselle.
Manette se leva, et alia demander tout has a sa mere la permission de se retirer ; il allait ^tre minuit.
Leveneur, ayant devine le motif pour lequel sa fille avait quitte sa place, lui fit un geste imperatif, et elle alia se rasseoir. Elle pensa tristement qu elle ne verrait pas la ch^re petite lumi^re de Saint-Michel-hors-les-Bois.
Lanisette poursuivit :
— Mais voila que le pere Jorry repondit un jour a un avocat qui lui demandait sa fille : « Je veux bien vous la donner, mais je vous previens qu elle n'aura pour dot que cc que m'a rapporte depuis vingt ans un troisieme cheval toutes les fois que je n'en ai fourni que deux aux voyageurs. — C'est-a-dire que vous ne lui donnez rien du tout pour dot? » repliqua I'avocat, mystifie par cette reponse. II lira sa reverence, et ne parla pkis d'epouser la fiHe a Jorry.
Apres Tavocat se presenta un medecin. 11 croyait aussi' cntortiller le maitre de poste. ((Ma fille vous plait, prenez>la ; mais sachez, lui dit-il comme a Favoeat, qu'elle n'a pour dot que ee que m'a rapporte depuis vingt ans le troisieme cheval toutes les fois que j'en ai fourni deux aux voyageurs. — Vieux bouffon ! » s'ecria le medecin, qui u'epousa pas plus que Favoeat la fille de mon ancien patron.
Mais un malin eut son tour, un conducteur comme moi, qui ditau p^re Jorry : « Pere Jorry, donnez-moi votre fille, ct je ne vous demande que ce que vous a rapporte depuis vingt ans le troisieme chevaUtoutes les fois que vous en avez loue deux, ou le quatrieme, quand vous n'en avez loue que trois, ou le cinquieme, quand vous n'en avez loue que quatre. — Prends-la, lui dit le p^re Jorry en Tembrassant ; epouse ma fille, c'est toi qui la merites, puisque tu as compris celui qui veut ^tre ton beau-pere : tu es du metier... »
— Qu'en dites-vous, mademoiselle?
— Je dis, monsieur Lanisette, que Thistoire est fort jolie, mais que je ne la comprends pas plus que Tavocat et le medecin.
— Et voila ce que c est, dit M. Leveneur de ce ton de moquerie qui lui etait familier, d'etre aussi savante qu un medecin et qu'un avocat; d'avoir appris le dessin^ la mu-
sique, la danse, et quoi encore? pour ne pas savoir que les maitres de poste font payer aux voyageurs, par un usage qui n'a jamais change, un cheval en plus de ceux qu'ils leur foumissent; cheval fahuleusement supplementaire, que personne n'a jamais vu, et qui est pourtant le plus clair et le plus beau de leurs henefices. Mais Lanisette aura le temps de vous apprendre cela quand vous serez... Suffit, dit M. Leveneur; et se tournant vers le conducteur : Mon bon Lanisette, ii faut Texcuser, on lui a appris le latin. Vous pouvez vous retirer. Nous avons, votre mere et moi, a causer longuement de vous avec M. Lanisette.
Manette, retenant deux grosses larmes dans ses yeux, se leva, et alia embrasser son pere et sa mere.
— Et Lanisette? dit M. licveneur en lui designant la joue eearlate du conducteur.
— Jamais, mon pere.
— Jamais!
Et, d'un mouvement plein de noblesse, Manette prit un des flambeaux poses sur la table, et se i^etira avec une telle dignite, que Leveneur, clone sur sa chaise, ne fit entendre un ricanement de colere que lorsque sa fille franchissait deja les premieres marches de Tescalier.
Madame Leveneur tremblait comme une personne nerveuse a Tapproche de Torage. Lanisette, qui avait recu la commotion de cette noble sortie, finit par dire ; « C'est une jeunesse delicate, faut des menagemeuts, p^re Leveneur. » Un trentieme verre de vin le consola de Tabsence du baiser.
Comme pour se venger d'un acte de rebellion que dans son ame il attribuait a sa femme, Leveneur dit aussitot que Manette ne fut plus presente :
— Madame Leveneur a jete les yeux sur toi, mon garcon, pour etre le mari de notre fille Manette.
— Va pour Manette, dit Lanisette, qui etait trop niais pour s'elonner d'etre si heureux.
Alors commenca entre les troispersonnages restes a table un entretien qui se prolongea jusqu a deux heures apres minuit, et dont la conclusion fut que Manette ^pouserait Lanisette dans un mois.
— Allons ! dit Manette en entrant tout emue dans sa chambre, il est trop tard. Elle attendit encore quelques instants; mais, ne voyant pas de lumi^re repondre a celle de son appartement, elle r^ta : II est trop tard ! Son visage etait pale, fremissant, bouleverse. Elle s'assit, se leva dix fois dans la mSme minute. Oh ! s'ecria-t-elle enfin, que j'aurais desire lui apprendre combien je souffre! Me marier h un cocher, a un homme qui boit, qui joue, a ce... Hon Dieu ! c'est peut-Stre un honn^te jeune homme, mais je ne Taime pas, je ne Taime pas ! plutot la mort. A qui dire mes peines? murmurait encore Manette, le cou tendu vers la croisee dans Tespoir de voir s'enflammer un point de rhorizon. Ma bonne mere ne voudrait pas me marier malgr^ moi, je le sais, mais elle n'ose pas avoir Tombre d'une volonte devant mon p^re... Eh bien ! j'aurai de la force toute seule. Je dirai a mon p^re : Non! non! non! tuez-moi, et il me tuera : je me laisserai faire.
Apr^ ces paroles, coupees de pietinements nerveux, de hoquets etouffants, et melees d'abondantes larmes qui ruisselaient en perles d'argent sur sa jolie toilette, Manette, vaincue par la douleur, allait s'agenouiller pour dire sa pri^re lorsqu'elle entendit frapper deuxpetits coups au carreau de sa croisee.— G'est le vent, pensa-t-elle, qui pousse les branches des peupliers contre la maison. — Mais ce soir il n'y a pas de vent, se dit-elle presque aussitot. Les deux coups se repet^rent. Elle 30 leva cette fois, alia hardiment a la croisee; elle souffrait trop poursongera la peur. EUeou-
vre. A la clarte des etoiles, elle distingue le visage d'Engelbert.
— Yous !.., Mais I'etonnement 6ta la parole a Hanette. Monte sur un arbre, le dessinateur de la fabrique de
Saint-Michel-hors-les-Bois s'etait avance jusqu'au bord de la croisee a la faveur d'une longue et solide branche sur laquelle il s'assit.
— Herci! lui dit Manette en lui tendant la main; merci d'etre venu.
— Mais qu'avez-vous? vous 6tes emue...
— Oui, jelesuis... Hais comment avez vous su que j'etais mal, que je souffrais? Oh ! oui, je souffre beaucoup...
— Hier vous avez allume trois bougies; il etait convenu cntre nous que c'etait un signe de douleur...
— Mais je Tai retire aussit6t, ce signe...
— N'importe! cela m'a cause un pressentiment... Ensuite... mais parlez-moi de vous.
— Ce pressentiment ne vous a pas trompe. On veut me marier... Vous le voyez, je suis deja paree...
— Vous marier ! ce n*est pas possible.
— Non, ce n'est pas possible ! ce n'est pas possible ! murmura Manette avec une volubilite febrile.
Pendant quelques minutes, les deux jeunes gens resterent plonges dans une consternation muette : Manette les yeux leves vers le ciel, qui etait d'une rigidite effrayante ce soir-la par le froid qui regnait ; Engelbert le front penche sur sa poitrine. Gette sc^ne de douleur et d'amour a une croisee et sur un arbre blanc de givre offrait le caract6re mystique et r^veur des peintures de Cornelius et d'Overbeck. Ni Tun ni Tautre des deux amants n'avait songe a cette crise si fatale et pourtant si naturelle ; mais a quoi avaient-ils songe? s'^taient-ils dit seulement qu'ils se marieraient? Leur esperance s'envolait avant m^me
qu'ils eussent pense a se faire une esperance, de m6ine qu'un oiseau sort d une cage qu'il a trouvee ouverte et ou personne n'a songe a renfermer. Rompant le premier le silence :
— Qu'allons-nous devenir? dit Engelbert.
— Conseillez-moi, repondit Manette, car jen'ai pas ma t6te en ce moment.
— Si vous refusiez de vous marier...
— Ne vous ai-je pas dit ce qu'est mon p^re? son caractere despotique, violent? Oui, je puis refuser ; oui, je puis parvenir, a force d'energie dans la volonte, a ne pas me marier avec Thomme qu'il m'impose; mais Texistence, je le sens, ne serait plus possible dans la maison apres une telle victoire. Ma m^re et moi nous mourrions sous les mauvais traitements. Je ne voudrais pas faire mourir ma m^re.
— Pauvre amie !
— Mais vous ne me conseillez pas !
— Non, je ne vous conseille pas, repeta Engelbert avec un regard plein d une sombre desolation, et qui voulait dire : Si je vous conseillais, oseriez-vous faire ce que je vous dirais? Non ! \e n'aurais gagne que de dt^couvrir toute Tetendue de votre faiblesse cachee sous votre exaltation.
— Ainsi vous voulez que je sois a cet homme?
Le jeune artiste poussa un soupir, qui, en passant par toutes les voies douloureuses de son ame, prit le caractere d'un rugissement. Deux larmes longues et glacees s'etaient figees au coin de ses paupieres, et son front s'etait convert de la blanche decoloration des Christ d'Albert Durer.
— Manette! Manette! dit-il, nous etions si heureux hier...
Adorable illusion ! adorables regrets ! Leur bonheur d'hier (itait de se reveler Tun a Tautre par le rayonnement de
deux lueurs incertaines ; mais le coeur fait litiere de tous les passes.
— Chat! interrompitManette. Entendez-vous cette voix rauque et avinee?... C'est celle de Thomme que je dois epouser.
— Vous ne lepouserez pas! dit Engelbert avec cette fermete allemande qui est de granit.
— N'est-ce pas, mon ami?
— Jamais!
Une seconde fois, Manette tendit sa petite main a Engelbert, qui la pressa longtemps eontre ses levres.
— Vous ^tes bien decidde? demanda-t-il ensuite.
— A tout, m6me a la mort.
— Pas encore, reprit en souriant le jeune homme.
— II faut d'abord voussuivre, allez-vous me dire? Quelle est la distance de cette branche a terre?
— Trente pieds environ.
— Aidez-moi, dit Manette en posant un genou r^solu sur le bord de la croisee.
— Que voulez-vous faire?
— Descendre. Et nous fuirons, nous irons ensuite ou vous voudrez... Nous marcherons, nous irons loin, bien loin, bien loin...
Charmante imagination ! Le courage, la resolution, prenaient dans cette kme jeune et froissee les couleurs d'un conte de fee.
— Restez I ou vous conduirais-je?
— Ou vQUs voudrez, vous dis-je.
— Mais on me poursuit, on me cherche. Faut-il que je vous expose?...
— On vous cherche!... Mais qui?
— La gendarmerie... la police...
— Vousra'epouvantez!... Qu'avez vous done fait?
— Prevoyant que je serais appel^ cette annee a satisfaire k la loi du recrutement, j'avais envoye Tan passe deux mille francs a ma mere pour qu'elle mit a la masse et m*eiit un remplacant.
— Oui, disait Manette... Je vous ecoute...
— Ge sacrifice accompli, et il etait grand, car je fus oblige de recourir a la generosite des maitres de la manufacture pour qu'ils m'avancassent cette somme, je me croyais tranquille; j'avais delie ma vie du service militaire, toujours si funeste a la carriere d'un artiste.
— Ensuite?... interrompit Manette, impatiente comme la douleur...
— Un an s'etait ecoule depuis cet envoi des deux mille francs lorsqu'il y a deux jours une lettre de ma vieille m^re, qui n'babite plus Strasbourg, mais un village pr^s de Colmar, vient m'apprendre qu'elle les a seulement recus de la veille.
— Les deux mille francs ! s'ecria Manette avec autant de surprise que d'effroi.
— Les deux mille francs. II etait trop tard, ajoute ma m^re ; le tirage avail eu lieu le mois dernier, et par consequent je suis refractaire, et Ton me poursuit:
— Oh ! men Dieu I s'ecria Manette en joignant les d6ux mains, comment cette lettre a-t-elle ete detoumee en route?
— Cette somme, me dit enfin ma m^re n'en est pas moins arrivee a propos ; elle s'en est servie pour payer les frais d'une longue maladie de mon fr^re. Comprenez-vous, vous expliquez-vous par quelle fatalite ces deux mille francs ne sont pas arrives toutde suite a leur destination?
— II y a la-dessous, dit Manette, un myst^re... mais c'est incroyable...
— C'est incroyable, comme vous dites, mais pourtant cela est. Toutes les circonstances sont presentes a mon es-
prit. J'avais enferme deux billets de banque de mille francs dans unelettre...
— Et qu'avez-vous fait ensuite de cette lettre? demanda Manette, qui connaissait tous les accidents administratifs d une lettre depuis le moment ou on la jette dans la boite jusqu'a celui oA elle arrive.
— Je Tai mise a la poste de Saint-Fareol, ici, chez vous, dans la botte.
— Et elle n'est pas parvenue?
— Elle est parvenue, mais au bout d'un an.
— Au bout d'un an !...
— Quand cet argent si difficilement obtenu ne pouvait plus 6tre d'aucune utility pour moi. Eniin, voila Thorrible position ou je suis. N ayant pas repondu a Fappel de ma classe, je suis considere aujourd'bui comme refractaire, et la gendarmerie a ordre de m'arr^er partout ou elle me trouvera. Maintenant, jusqu'a ce que j'aie regularise ma position, c'est-a~dire que j aie rejoint mon corps, je suis oblige de vivre cache.
— Oh ! mon Dieu ! dit Manette, tous les malheurs a la fois! Et ou irez-vous?
^ — Un fermier des environs m'a recu chez lui ; j y resterai jusqu'a ce que je me decide a rejoindre mon corps et a prendre le fusil pour huit ans...
— Huit ans !
— Pas moins.
— J'attendrai, dit heroiquement Manette.
— Ou?
— Je ne sais. La-bas peut-6tre, ott sont ces pierres si blanches.
Manette designait le cimeti^re du village qui blanehissait dans la glaciale atmosphere. Alors seulement ils s'aper- (urent que le froid etait d une rigueur epouvantable. La
140 MANBTTE.
terre craquait, et tout autour d'eux avait l*engourdissement bieuatre de la mort,
— Comment nous voir pendant les quelques jours que j'ai encore a passer ici?
— Ne venez plus, repartit Nanette ; entendez-vous?
— Je vous ecrirai.
— Oui, ecrivez-moi... Mais on saura que je regois des lettres... On voudra connaitre... Si Ton venaita decouvrir... je serais perdue, mon p^reme broierait, m'aneantirait sous ses pieds... Attendez... ecrivons-nous sous des noms supposes... Quels noms? A mademoiselle Clarisse Trelard, a Semeuil ; c'est un petit village pr^s d'ici. Toutes les lettres passent une derni^re fois par mes mains; quand je lirai cette adresse, fort indifferente pour mon pdre, je garderai la lettre qui la portera. Mais pour vous repondre?
— J'y pensais. Vous ecrirez a M. J^rdme Dervieux, a la manufacture de chales de M. Gommandeur, a Saint-Michelhors-les-Bois. Le concierge, un vieux brave homme de mon pays, recevra mes lettres, je vais le prevenir, el il me les portera lui-mSme oil je suis cache. Ainsi nous ne eesserons pas de nous dire nos pensees, nos sentiments...
— Nos douleurs, ajouta Manette. Mais il sefait tard, ditelle, je serais en peine pour vous... adieu, ami...
— Adieu...
— Quand m'ecrirez-vous? demanda Manette.
— Demain.
— Oh! oui, demain.
Manette allait fermer la croisee, ellc se retint pour dire encore :
— Mais si vous ^tes decouvert, si vous 6tes pris, que ferez-vous? . .
— Je me tuerai.
— Bien sfir? demanda avec une familiarite, une vulgarite sublime, Tadorable Manette.
— Je vous le jure.
— C'est-tres bien, reprit-elle; encore une fois adieu. Manette ferma sans bruit la croisee ; Engelbert descendit
(le Tarbre.
Ni Tun ni Tautre n'avaient pense que la branche de peuplier toucbait a la croisee, que la croisee etait ouverte, H quails auraient pu tout aussi bien causer dans la chambre qu'en plein air.
Le soir du lendemain, madame Leveneur, apres le souper, resta pres de sa fille dans Tarriere-boutique, et lui dit, avec les menagements dont elle crut devoir user, les projets de la famille sur elle : dans un mois elle epouserait Lanisette.
— Ce n'est pas vous qui voulez cela, dit Manette, qui ne savait pas que son malheur fiit si prochain.
— Mais tu te trompes, repondit la timide madame Leveneur, jesuis sur ce point d'accord avec ton pere...
Manette, qui ne voulait pas donner un dementi a sa mere, se contenta de sourire.
Dupe un instant de cette apparente resignation, madame Leveneur se plut alors a faire passer devant les yeux de Manette les bijoux et les toilettes qu'on lui donnerait pour son mariage.
— Tu auras une paire de boucles d'oreilles en perles fines. Ca sera beau.
— Oh ! oui, tres-beau! repetait machinalement Manette en pensant qu'il y avait deja une lettre d'Engelbert dans le panier, raais qu'elle ne pouvait la retirer que le lendemain.
— Tu auras un collier avec six gros brillants.
— Encore !
— Mais ce n'est pas tout, cWre enfant. Tu verras les douze belles robes que je t'ai commandees.
— Deja couimandees !
— Ce n'est pas trop tot si Ton veut te marier dans un mois.
— Oh ! oui ; j'avais oublie que mon manage se fera dans un mois.
— Tu auras' encore....
Mais, voyant que sa fiUe, au lieu de se rejouir a Tannonce de toutes ces belles choses, prenait de plus en plus un visage triste, madame Leveneur s'arr^ta tout court au milieu desa brillante enumeration, et elle regarda iixement Manette. En un clin d'oeil, la m6me emotion de peine se peignit sur leurs visages, et elles se lev^rjBnt en m^me temps pour se precipiter dans les bras Tune de Tautre. Elles s'embrass^rent ; elles pleur^rent, et leurs pleurs en disaient eloquemment la cause. La peur leur faisait porter a chaque instant les yeux au plafond ou elles redoutaient d'entendre tonner, par le judas, la voix de M. Leveneur. Dans cet epancbement la timide m^re trouva, pour ainsi dire, le pardon de sa faiblesse; ses larmes disaient combien elle etait loin d'approuver le mariage desa fiUe avec le conducteur de diligence ; mais c'esttout ce qu'elle osa manifester, et encore sa volonte ne fut presque pour rien dans cet aveu tacite. Elle s'accusa sans prendre I'engagement de reparer sa faute maternelle ; elle aurait volontiers dit a Manette de la consoler. Aussi celle-ci, qui la cx)nnaissait bien, ne profita pas de cette expansion pour la prior de flechir son p6re et de changer ses projets. Elle la plaignit et ne Vaima pas moins.
— Montez, dit-elle ensuitea sa m^fe, montez vita; je craindrais, si vous restiez plus longtemps ici, que mon p^re
MxVNETTE. 145
nc vous fit encore quelque scene. Je Ven tends marcher a grands passur notre t^te... il s'impatiente... «
— Tu as raison, voici Theure de. notre travail... de notre... de notre...
Madame Leveneur, malgre ses efforts, ne parvint jamais a remplacer par un autre mol colui dont elle venait de se servir pour exprimer la besogne (pi Vile allait, comme de coutume, fairea Tetage superieur avec son mari. Elle s'essuya soigneusement les yeux et monta.
Nanette entendit verrouiller les deux portes, celle du haut et celle du bas de Tescalier tortueux qui conduisait a la chambre ou s'enfermaient si mysterieusement chaque soir son pere et sa mere.
Le silence habituel regna bientot autour de la boutique et dans la boutique. Manette se mit a tourner melancoliquement son rouet. Son ame ne suivait certes pas le chanvre qui allait s'amincissant autour de la roue ; elle etait avec celui qu'elle avait vu si desespere la veille, et qui avait jure de se donner la mort plutot que de perdre huit ans de sa vie dans la dure servitude de la vie militaire. Dansun pays si favorise en gendarmes, en mouehards de toutes livrees, il fallait craindre que le refractaire ne fut bientot decouvert au fond de Tasile ou il se cachait. Cette pensee brulait le sang de la jeune fille : un instant, vers onze heures, son imagination s'alluma tellement a ces suppositions, qu'elle crut entendre des coups de fusil dans la campagne. C'est sur lui qu'on a tire, pensa-t-elle ; on aura voulu Tarreler; il aura fait resistance... Oh ! mon Dieul s'ecria Manette en sentant se briser dans sa main le fil qu'elle tenait... est-ce un presage? sa vie aurait-elle ete tranchde comme ce fil? Un tremblement nerveux s'empara d'elle; elle crut a la mort d'Engelbert. Ah I que n'ai-je, dit-elle, la leltre qu'il a dii m'ecrire! je saurais... mais jusqua de-
iU MANETTE. ^
main matin je ne saurai rien. Les lettres sont dans la cliambre de mtn pere... En drsant ces derniers mots, Manette leva les yeux au plafond.— Je ne connaitrai done jamais ee qu'ils font dans cette chambre?
Dans eette arriere-boutique s'acerochaient au hasard, s'entassaient pele-mele, les ustensiles de la maison : les chaudrons, les fourneaux, les caisses, les vieux sacs, les tonneaux. Les regards de Manette, lances sans direction, toraberent sur une double echelle placee dans un angle sous la triple protection de plusieurs planches, d'un voile forme par les toiles d'araignees et d une obscurite parfaite. Sa curiosite prit tout a coup les proportions d\m immense (lesir; elle quitta sa place et alia sans bruit vers Tangle tenebreux ou etait la double echelle. D'un coup d'ceil ellc concut son projet et en calcula les difficultes. Aussit^t, avec une delicatesse de voleur, une prudence d'evadee, une attention qui ne se compare a rien, elle transporla sans bruit les planches a un autre end roit, etvint placer la double echelle au milieu de Tarriere-boutique. Que d'au- Ires mouvements n'executa-t-elle pas en retenant son pied, son haleine, sa vie, pour ainsi dire, avant d'en arriver a ce premier resultat!
Apres avoir eteint sa lampe, elle ouvril la double echelle, et la disposa de mani^re a ce que le sommet repondit a Touverture du judas. Elle en franchit ensuite les echelons inferieurs, mais avec hesitation, avec crainte, sachant et s'avouant que son action etait blamable. Aussi ses petits pieds tremblaient, poses par la pointe sur les echelons, et plus d'ime fois elle faillit se laisser tomber. Son esprit en ee moment etait trop preoccupe pour ecouter la voix de la froide prudence; elle revint sans doute plusieurs fois sursa determination; mais enfin, apres tous ces combats et oes reculs, elle se trouva en haul de Techelle, la t6te a unefai-
b]e distance du plafond, la main sous l6 judas. Elleretenait son haleine. Ici le fremissement de la crainte fut plus vif encore ; elle touchail au terme de son audace, au point le plus perilleux. Comment soulever sans bruit cette petite planche? Le moindre bruit... On tremble d y penser. Manette pose pourtantsous le judas sa main ouverte en calice, et, concentrant toute son habilete dans Textremite de ses doigts, elle pousse legerement, souleve pen a peu, enfin ouvre le judas, et instantanement la lumi^re de Tappartement frappe ses yeux. Manette sentit perler une goutte de sang glacee sur son coeur. Un instant son poignet, d^bordant le plancher de la pi^ce oil etait son pere, soutint en equilibre le petit carre de bois du judas. S'il fut tombe!... Manette, apres Tavoir tenu ainsi en Fair quelques secondes, le ramena sur le trou mtaxe, mais de facon a laisser decouverte une faible portion de cette ouverture, une fente par ou lancer le rayon visuel dans Tappartement. Rien ne la trahit. L'adresse fut celle d une souris. Mais de quelle foudroyante surprise Manette ne fut-elle pas atterree lorsque, par cette coulisse menagee a la lumiere, elle apercut son pere et sa mere assis pr^s d'une table sur laquelle s'elevaient une montagne de lettres et deux rechauds allumes! — Que font-ils?
que peuvent-ils faire? se dit-elle; etque veut dire? —
Manette n'eut pas longtemps a s'adresser les memes questions.
Ouvrant une boite en fer-blanc dans laquelle s'amassait la vapeur produite par Teau qui chauffait sur un des deux rechaudSj M. Leveneur y prit une certaine quantite de lettres, et les jeta toutes moites sur la table.
— Lis*moi cela, dit-il ensuite a sa femme.
Manette, effaree, avait peine a croire a ce qu'elle voyaii.
iStait-ce bien son pere qui ordonnait de lire les lettres des
autres, de les decacheter?
— Mais mon ami...
— Voyons, dep^che-toi.
— Je crains que quelque jour...
— Toujours la m6nie chanson !
— Songe que si Ton venait a savoir. .. Ge serait affreux, horrible !
— Assez!
— Puisque tu le veux...
— Oh ! c'est epouvantable ! se dil Nanette en cachant de honte son visage dans ses mains.
Docile a cette voix redoutee, madame Leveneur lut :
Monsieur le curi de Vermanton h madame la conOesse de
Monthorin.
(( Ma chere dame, (( Votre grand age vous fait voir des fautes la.. . »
— Bon ! bon ! c'est une vieille devote qui a ecrit a son confesseuretalaquelleson confesseurrepond. A une autre ! Qu'est-ce que cela nous fait?
Appuyant le pouce sur la place du cachet, Leveneur scella de nouveau la lettre, qui alia joindre un monceau d'autres lettres deja visitees de la m6me maniere, car Toperation a laquelle il se livrait etait commencce depuis longtemps.
Madame Leveneur lut encofe :
<( Mon cher frero,
(( No faiies pas assurer votre manufacture par cette so- « ciete anglaise dont vous m'avez parle; j'ai pris des ren-
« seignements secrets, mais certains; elle est a la veille de « faire.banqueroute, qiioique les actions soient en hausse. »
— Diable I s'ecria Leveneur, moi qui ai pour dix mille francs d'actions de cettecompag^ie! Je vendrai demain... Note cela.
Madame Leveneur prit note, son mari recacheta, line troisi^me lettre fut ouverte.
(( Madame,
(( Vos infidelitesme sont connues maintenant ; voire con- (( duite m'est devoilee... »
— Assez ! dit Leveneur ; nous avons du malheur ce soir : sur trois lettres, nous en ouvrons toujours deux oil il est question d'amour.
— Oh ! mon Dieu ! se dit Manette, qui n'y avait pas encore pense, si la lettre d'Engelbert est ici, mon pere la lira... Non, sansdoute; il n'y trouverait aucun interfit pour lui.
— Poursuis, dit Leveneur a sa femme; il se fait tard.
« Ma eh^re cousine,
(( Je vous envoie les cinq mille francs que vous m'avez « demandes pour payer vos fermages et vos achats de bes- « tiaux. Ainsi que vous I'avez desire, cette somme est en « billets de la banque de Rouen ; vous en trouverez done « vingt-cinq de deux cents francs enfermes dans cette let- « tre. Si vous avez besoin des cinq mille francs que je vous u dois encore, dites-le-moi, je vous les adresserai imme- (( diatement. ))
— ¥ en a-t-il bien vingt-cinq? dit Leveneur; voyons.
— Que va faire mon p^re de ces billets de banque? reflechitManette, de plus en plus terrifiee ; je tremble !
— Oui, le compte y est.
— Mais, mon ami, lui dit doucement sa femme, vous ne r^mettez pas ces billets dans cette lettre.
— Je les remettrai dans quinze jours; la lettre aura ete ^garee.
— Vous disposez done de ces cinq mille francs?
— Pour quinze jours seulement, vous dis-je; c'est une mis^re. Mais, en ce moment, Pargent est tres-rare, les eaux sont basses; ce sera toujours une centaine de francs d'inter6ts, m^me mieux.
— Mais ces gens-la attendent cette somme pour...
— lis ne perdront rien pour attendre, repliqua Leveneur avec une affreuse ironie, puisque je leur enverrai leurs cinq mille francs dans quinze jours int^gralement. Me prendriez-vous, par hasard, pour un voleur?
— Oh! je ne dis pas cela, repondit ms^dame Leveneur.
— Oh 1 mon Dieu ! mon Dieu ! se dit Manette, les l^vres blanches de paleur, les yeux hagards , je m'expUque maintenant comment il s'est fait que les deux mille francs envoyes par le pauvre Engelbert a sa mere pour qu'elle lui achetat un remplagant ne lui sont parvenus qu'un an apr^s leur envoi. Mon p^re les avait... Je n'ose pas le dire... s'interrompit Manette ; mais c'est lui, c'est mon pere cpii est cause qu'Engelbert est en fuite, qu'il mourra..., que je mourrai, dit-elle plus has en allongeant la jambe pour descendre, car la douleur, la honte et Tindignation pesaient sur elie comme une meule ; elle chancelait, elle allait tomber. Tout a coup, elle s'arr^te, remonte Techelon : elle a entendu sa m^re qui lit cette adresse :
a Mademotselle Clarisse Trilard, »
C'estsoiis ce noip suppose qu'Engelbertdevaitlui^rire.
— C'est sa lettre, se dit-elle ; je suis perdue ! Sa pensee s'accrocha a cette branche de salut :
— Ce n'est pas mon nom; comment saurait-pn que cette lettre est pour moi?
— Faut-il lire aussi celle-la? demanda madame Leveneur.
— Nous aliens voir ; decach^te d'abord.
Madame Leveneur decachela la lettre et la deploya.
La tSte de Timprudente Manette etait presque dans Tappartement ; eomme le cosur lui battait !
— Lisez done 1
« Ch^re aimee,
« Hier, en vous quittant, je suis alld dire au concierge « de la manufacture, ainsi que je vous en avais pr^venu, « de me porter toutes vos lettres a I'endroit ou j'ai trouve « un refuge, et ou j'esp^re que la police ne parviendra pas « a me decouvrir. »
— Ah ! ah ! fit Leveneur, ceci commence fort bien .
— Continuerai-je? demanda madame Leveneur.
— Tres-certainement I Je suis curieux de connaitre le personnage qui se cache si pr^ d'ici ; car la lettre a ete mise au bureau de poste de Saint-Michel-hor&-les-Bois, je crois?
— Oui, repondit madame Leveneur.
— Si mon pere allait maintenant le denoncer ! Madame Leveneur continua :
« Elle ne me decouvrira pas sans doute oCi je suis. ma is
ISO MANBTTE.
a je ne pourrai pas toujours demeurer dans cet endroit « cache; il faudra dans qnelques jours que j'en sorte; et a pour aller ou? au regiment*! Jamais! jamais! »
— C'est done un deserteur? interrompit Leveneur.
« Je ne veux pas servir; non, je ne veux pas pendant « huit ans livrer mon corps avide d'independaiice, raon (( ame d^artiste, a la baguette d'un imbecile nomme cart poral ou sergent-major. D'ailleurs, le temps c'est la (( vie, et ma vie est a la peinture, aux arts, a vous, Cla- « risse! »
— Ce n'est pas un deserteur, c'est un refractaire amoureux, ajouta Leveneur. Mais quelle est done cette Clarissa a laquelle il ecrit? Vois done Tendroit ou cette lettre est adressee.
— A Semeuil.
— Si pr^s d'ici ! Connais-tu une Clarisse Trelard, a Serneuil?
— Non.
— Ni moi non plus. Continue.
Madame Leveneur, qui, comme toutes les femmes, avait un cote faible pour les romans, ne se fit pas prior pour reprendre :
« La reflexion, cbere aimee, m'est venue avec le calme, tf et le calme dans la solitude. Ne desesperons pas encore; « disons-nous d'abord que, n'eusse-je pas ete dans la posi- « tion mauvaise ou je suis, j'aurais toujours ete dans Tim- « possibilite d'obtenir votre main du consentement de vo- (( tre pere, qui est sans doute un honnete homme, mais (( qui a Tesprit obscurci par le commerce, le cceur plein « des affaires d'int^r^t, les goCits necessairement tres-vul-
(( gaires. Enfin^ jamais un Spicier ne donnera volontaire- « me&l ga filLe a un artiste. On a vii des miracles; eelui-l& a ne se verra jamais. »
. — Tiens, dit Leveneur, c'est fort drole ; il parait que le p6re de cette Clarisse est un epicier comme moi. Connaistu, k Semeuil, un Spicier qui se nomme Trelard ?
— Non.
— C'est sans doute quelque epicier retire. Mais voyons la suite de cette histoire.
— Quel supplice ! murmura Manette, dont le front suait la glace.
Madame Leveneur lut encore :
« Cependant, si le mepris de votre pere pour les gens die tf mon espece n'est pas douteux, il ne lui donne pas pour n cela le droit de forcer sa fllle a epouser un valet d'ecu- « rie... »
— Ciel ! dit Manelte, tout va ^tre decouvert...
— Pourquoi t'arrt^tes - tu ? denianda Leveneur a sa femme.
— Pour rien.
— Va done !
Leveneur ne comprit pas la seconde analogic apr^s avoir senti la premiere. Sa femme s'y arr^tait un instant comme pure singularite.
« Ainsi, croyez-moi, ch^re, reprit madame Leveneur, « ne nous laissons pas vaincre tout d'abord par la mau- « vaise destinee. Vous avez quelques jours devant vous ; a mettons-les a profit pour preparer un projet qui reussira « infailliblement si vous m'aimcz comme je vous aime, et <( je le crois. Ce projet. jo vous le dirai, je vous en soumet-
« trai les details, mais dans ma prochaine lettre, car il faut, « avant que je ne vous fasse cette confidence, que vous ayez <( repondu a celle-ci ; il faut que je sois sCir qu'elle vous « est parvenue. Repondez-moi done et esperez. A Dieu et « a vous.
(( JerSne Deryieux. »
— Ce Jer6me Dervieux doit 6tre quelque employe a nos manufactures de chales de la prairie; je m'en informerai.
— Que dil-il ? pensa Manette. Mais il finirait par savoir que c'est Engelbert.
— Pourquoi vous en informer? dit fort sensemeni madame Leveneur, puisque vous savez son nom et ce qu'il est?
— C'est juste, madame Leveneur, c'est juste. Pliez et recachetez cette lettre ; n'en privons pas mademoiselle Clarisse.
— Ma m^re nous sauve d'un grand danger, dit Nanette en emboitant le judas a sa place.
II etait temps, Leveneur se levait. II passa juste a Tendroit du plancher que sa fille venait de quitter ; son talon s'appuya sur le judas.
Mais Manette etait deja au pied de Techelle ; elle la plia sans bruit, et alia a tatons, dans Tobscurite, la porter au coin qu'elle occupait, ayant soin de la cacher derri^re le chaos de meubles et d^ustensiles qui la masquaient auparavant. Manette gagna ensuite sa chambre, et elle ne dormit pas.
Longtemps avant Thcure accoutumee, Manette descendit au bureau pour mettre les lettres dans les divers sacs de cuir affectes au service de chaque commune. Son premier soin, on le suppose, fut de prendre celle d'Engel-
bert et de la cacher dans la poche de son tablier. On salt au prix de quelW emotion elle en avail appris d'avance le contenu.
Pendant la nuit de fi^vre et d'insomnie qu'elle venait de passer, nuit de feu, nuit navrante oijL la mauvaise action de 3on p^re I'avait tourmentee jusqu'a lui donner le delire, elle avait discut^ avec elle-m^me tous les moyens de faire savoir a cehii qu'elle aimait le danger auquel il s'exposait et Texposait elle-m6me en lui ecrivant. II fallait lui dire ce danger sans eveiller en lui d'autres soupgons, sans ^veiller ceux de son p^re, sans dire formellement a Engelbert : Vos lettres sont decachetees et lues. Car c'^tait pareillement dire a son p^re : Vous decachetez mes lettres, vous les lisez. Songer a faire parvenir sa lettre par une autre voie que la poste etait une folie, tenue dtroitement comme elle I'etait.
A quel moyen adroit, subtil, ing^ieux recourir? Manette n*en prit aucun, et ceci est le comble du genie dans la cireonstance.
Elle se boma a deguiser un peu son ecriture et a dire a son amant ce que la lettre qui va suivre devait forcdment apprendre a M. et a madame Leveneur par une indiscretion semblable a celle de la veille.
L'aventure du pauvre Janton, pour le dire en passant, ayant ete connue de tout le village et des environs, le malheureux clerc tomba dangereusement malade: raais on blama generalement Leveneur, qui, de jour en jour, allail se faire moins aimer.
La journee se serait passee pour Manette, comme toutes les autres, a vendre du sucre, k peser du cafe, k timbrer en rouge ou en noir les lettres affranchies, a voler sans cesse de brancbe en branche sur Tarbre immense de Tepicerie, sans une cireonstance qui r^lame ici sa place.
Deux gendarmes du canton etaient entres pour boire deux petits veires d'eau^de-vie, car on debiftih detout dans la bienheureuse boutique de Leveneur. Selon Tusage, celui-ci avait aussitot lie conversation avec eux.
— Que dit-on de nouveau ? ¥ a-t-il toujours des malfaiteurg dans le3 environs? A-t-on arr^teles assassin* de la marquise de Lascars^
Enfin, il les provoqua tant, que les gendarmes lui repondirent:
— En attendant d'arr^ter ceux qui ont pille le chateau de madame la marquise de Lascars, nous avons de la besogne toute taillee : nous traquons depuis trois jours un refractaire cache tout pr^ d'ici ; il nous est avis que nous ne le pincerons pas sans peine : le refractaire est un gibier difficile. ^
— Voulez-vous le pincer tout de suite ? leur dit I^eveneur.
Manette poussa un cri.
— Qu'avez-vous? lui demanda un des deux gendarmes.
— Rien... rien... di^elle; je viens de me prendre le doigt en fermant trop ^tourdiment ce tiroir.
— C'est mauvais, cela, mademoiselle; mettez a la bl^ sure un peu de toile d'araignee, ou du marc de cafe, ou de I'encre, ou un peu d'huile d'olive, ou m^me un peu de farine, lui recommanda le gendarme, qui se tournant ensuite vers Leveneur, lui dit :
— Comment nous le feriez-vous pincer, ce refractaire?
— D'abord, que me donnerez-vous, si je vous le livre? repartit Leveneur.
Hanette regardait toujours son p^re avec un sentiment d'indignation et de pitie.
— Me donnerez-vous un billet de banque ? continua4-il avec le mSme sourire.
— De la banque de Rouen I
Le mot partit comme une balle des Wvres de Manette, et ce mot fit tressaillir Leveneur. U balbutia, se coupa, et finit par dire :
— C'est une plaisanterie ; est-ce que je sais ou se (5ache ce refractaire ? A votre bonne sante ! dit-il aux deux gendarmes ruraux en leur versant, en mani^re de conge, deux nouveaux petits verres d'eau-de-vie.
D6s qu'ils furent sortis de la boutique, Leveneur courut vers sa fille comme pour I'ecraser ; il s'arr^ta cependant avec la meme promptitude, se contint, et lui dit m6me avec une certaine indifference :
— Et d'ou connais-tu, toi, les billets de la banque de Rouen?
— Tant6t j'en ai vu un sur votre chemin^e...
— Ce n'est que cela, pensa Leveneur... heureusement ! Aliens! elle ne sait rien. N'importel ii ne faudrait pas que ces effrois se renouvelassent souvent, j'en mourrais.
Leveneur monta dans sa chambre.
Seule, Manette sortit la petite croix d'or cachee dans sa poitrine, et la porta pieusement a ses levres. Lesoir venu, son pdre et sa mere etant montes dans la chambre niysterieuse, Manette souffla sur sa lampe, et posa de nouveau Techelle au milieu de Tarriere-boutique; elle se placa sous le judas; elle le souleva, et le disposa ainsi qu'cUe Tavait deja fait. Manette vit alors passer le cortege d'enor^ mites dont elle avait cte frappee la precedentc soiree : le coeur brise de honte, elle attendit que le tour de sa lettro arrival.
Enfin, madame Leveneur lut a haute voixcettesuseription :
(( A monsieur Jirome Dervieux, h la manufaclure de chdles de monsieur Commandeur, k Saint-Michel-horS' leS'Bois, »
— Est-ce que ce serait la notre refractaire? dit Leveneur, ramant de mademoiselle Clarisse Trelard? Voyons sa r^ponse.
— Mais je le crois... Mais oui, repondit madame Leveneiir en ouvrant la lettre.
Qu'on juge si Manette pr6tait une oreille et une ame attentives !
Madame Leveneur commenca :
« Mon cher Jerome,
({ Dieu soil beni pour vous avoir conduit sans peril au (( lieu de votre retralte ! qu'il soit beni miile fois I U aura « exauce mes voeux. Ne vous fiez pas trop, cependant, a la (( demi-securite dont vous jouissez en ce moment. Vous « avez raison, vous ne pouvez pas, et moi j'ajoute que vous « ne devez pas demeurer toujours cache. On vous decou- « vrirait assurement, car on soupconne deja votre retraite. « Qui? comment? me demanderez-vous, puisque vous n'a- « vez encore ecrit qu'a moi, a moi seule, et une seule « lettre. C'est que cette lettre a ete par hasard decachetee « par mon p^re, et lue par consequent par lui. Oui ! par « mon pere. »
Leveneur frappa de ses deux mains ouvertes sur la table, en riant de toutes ses forces. La toux se joignit au rire pour le prolonger.
— Parbleu ! voila qui se rencontre a merveille : le pere de cette demoiselle Clarisse ouvre les lettres de sa fille,
qui, par consequent, les recoit decachetees deux fois, — par son p^re et par nous. Voila une discrete correspondance amoureuse ! Qu'en dites-vous, madame Leveneur?
— C'est un vrai roman, r^pondit madame Leveneur, qui, pour la premiere fois depuis qu'elle aidait par force son mari a commettre tant d'epouvantables sacrileges, goutait quelque plaisir dans sa triste complicite.
— Oh ! oui, c'est bien drole I Mais continue, dit Leveneur a sa femme, qui obeit.
« Vous me dites de ne pas nous desesperer, parce que « vous avez con^u un projet qui reussira si je vous aime. <( Alors, comment voulez-vous queje doute du succes, mon « ami. ))
— Voyez-vous cela? voyez-vous les jeunes filles de ce temps-ci? interrompit Leveneur. Heureusement, Manette est froide comme le temps d'aujourd'hui...
— Ne vous y fiez pas, Leveneur...
— Quand bien meme elleserait comme les autres, est-ce qu'elle oserait jamais, reprit celui-ci, dire a un homme qu'elle Taime^
— Peut-^tre.
, — Aliens done ! D'ailleurs, son affaire est faite. Lanisette lui mettra du plomb dans les idees en Tepousant... Mais voyons ce qui suit...
(( Voulez-vous que je vous le disc, votre projet? car je I'ai (( devine, etcelaassez facilement; car, a mon sens, il n'en « est qu'un de possible. Vous songez a m'enlever, et a dire « ensuite a mon pere : A present, decidez-vous! Consentez- (( vous ou non a m'accorder ce qui est ddja a moi? Et mon « pere dira oui, parce qu'en pareil cas les peres disent tou- ( jours oui. »
iA
iSS maNettc.
— Et moi, sacrebleu ! a la place de ce p^re, je dirais non.Rapportez-la-moi, fille ou femme, je la reprendrai!... Une fille qui me jouerait ce tour-la... tenez, madam e Leveneur, vous n'auriez plus de fille...
L'echelle trembia comme un jonc.
— Voyons, calmez-vous, Leveneur!...
— Vous avez raison, ceci ne nous regarde pas... Celto enfant n'est pas a nous... S'ils Tavaient elevee comme j'ai eleve la n6tre, a grands coups de verges et de houssines, ses parents n'en seraient pas la. Mais voyons, reprit-il avec le calme d'un simple lecteur de feuilletons, ce que repond la demoiselle a ce beau projet qu'elle prete a son amant.
« Je goute votre idee, j'approuve votre resolution. Dites- « moi ce qu'il faut que je fasse, et je le ferai. Indiquez-moi (( Tendroit ou vous m'attendrez, Theure de la nuit ou je « devrai sortir, et vous verrez si je suis exacte. »
— Elle est compilete, s'ecria Leveneur en se croisant les bras. Si j'avais le temps, j'irais, a I'heure indiquee, a Tendroitde Tenlevement.**
(( Mais tout ceci, » dit madame Leveneur, reprenaut la lecture de la lettte, « a une condition expresse : c'est que. « si nion pere, centre toute attente, refusait son consentc- « menl apres que vous m'aurez enlevee, vous me laisserez (( disposer de ma vie comme je Tentendrai. »
— Ces chers enfants, dit d'une voix emue madame Leveneur, pourquoi ne pas les marier?
— Pourquoi ne pas les etrangler, plutot? repartit Levtineur. Vous etes folle. Vous ne vous souvenez done pas de ce que vous lisez? Ce jeune homme est un artiste, un peintre! Mais sachons la fin du chapitre.
MANETTE. im
— La voici .
« J'attendrai voire reponse, el je suis prele a loul ce que « vous voudrez, mon ami; mais, puisquc raon p6re, par « un meme liasard, peut encore lire voire procliaine letlre, « ainsi qu'il a lu la derniere, employez ce moyen pour « Ten emp^cher : sur les Irois premieres pages, dites que « vous renoncez a moi, que ^ ous etes froisse de mes refus, « el, sur la qualrieme, ecrivez avec du jus de cilron les « quelques lignes qui m'apprendronl si c'esl bien un en- (( levement que vous avez projele, et loutes les circonslan- « ces necessaires pour qu'il reussisse. Mon pere n'y verra (( rien. Quelques jels de flamme me reveleront toul.
(( Comme vous dites si bien,
(( A Dieu, el a vous,
« Clarisse Trelard. »
— II rae saule a Tinslant une idee au cerveau, dit le ruse levrier du comle de Meursanne; c'esl qu'il n'existe pas plus de Jerome Dervieux que de Clarisse Trelard, fille d'un epicier de Semeuil.
— Que dites-vous? qui vous fail croire?. . .
— Je gagerais que ces noms en cachenl d'aulres.
— Quelle idee!
— Elle esl jusle.
— Mais pourquoi?
— Parce que les filles d'epiciers, excepte la voire peul- ^tre, n'ecrivent pas de cetle maniere-la. C'esl trop genlil, Irop dore.
— Cependanl...
— Savez-vous qui vous dira cela au juste?
— Qui done?
i60 MANETTE.
— Manette. Je vais I'appeler. Vous allez voir... - — Nanette est couch^e.
— Mais non, il n'est pas minuit.
Apres avoir entendu cela, Manette, sans savoir comment, se tronva au bas de Techelle, ou elle resta muette, accroupie, presque morte.
Leveneur court au judas, Touvre...
— Tiens! dit-il, il n'y a pas de lumi^re la-bas. II appelle :
— Manette! Manette!
— Mon pere! mon p^re! me voila !
— Vous dormiez?
— Non, mon pdre, la lampe s'est eteinte...
— Montez ici un instant...
— Mais...
— On ne vous grondera pas; montez.
Quand Manette fut montee par I'escalier de la maison jusqu'a I'etage ou etait la chambre de son pere, celui-ci alia vers elle sur le palier, et lui dit :
— Connais-tu cette ecriture?
— Attendez... Mats je crois me souvenir... oui... c'esl celle...
— De qui?
— C'est celle d'une de mes camarades de pension.
— Qu'on nomme?
— Clarisse Trelard.
— Tr^-bien. C'est tout ce que je desirais savoir. Manette, congediee aussitdt, redescendit et alia remettre
la double echelle en place.
Ainsi, sans efforts, avec les liimieres de son coeur et du simple bon sens, Manette avail cree, pour sortir d'embarras, et d'un embarras peut-6tre sans exemple, pour correspon-
dre avec son amant sous les yeux de sa famille, un moyen qui, la mtoe intrigue etant transportee surla sc^ne, n'aurait pas moins demande que le genie de Moli^re combine avec celui de Beaumarchais.
Trois jours pleins s'ecoulerent, et aucune reponse n'etait encore parvenue a Manette, qui, bien qu'elle se demontrSt les embarras du jeune refractaire pour lui faire parvenir une lettre avec la promptitude et la ponctualite des temps ordinaires, n'etait pas moins agitee par le doute et la crainte.
Pendant ces trois jours d'attente, deux evenements memorables eurent lieu.
Lanisette envoya a sa fiancee une oie farcie de marrons qui pesait quarante-cinq livres, et Janton, le clerc de notaire si cruellement bafoue par Leveneur, mourut des suites de la terrible mystification dont il avait ete la victime.
I'out le bourg alia a son convoi. Au retour de la ceremonie funebre, on lanca des pierres dans la boutique de Leveneur.
Le soir, la jeunesse de Saint-Fareol-dans-les-Bois et celle de Saint-Michel-hors-les-Bois attacheremt a sa porte un ecriteau ou on lisait : Si dans six mois tu n'as pas mane ta fiUe, malheur a tot I
Les tnrbulents durent 6tre satisfaits, car le lendemain, qui etait un dimanche, on annonga au pr6ne le manage de mademoiselle Manette Leveneur avec M. Fromenthal Lanisette.
Ghaque soir, il n'est pas besoin de le dire, Manette avait place Techelle a Tendroit accoutumd et y etait montee dans Tespoir, toujours de§u, d'entendre la lecture de la lettre si impatiemment attendue.
Le quatritoe jour, sa douleur s'etait accrue de la peine que lui avait causee la mort du clerc de notaire et la pro-
clamatioji de son mariage au pr6ne en pleine eglise ; — son mariage avec Lanisette !
II etait prfe de minuit, elle allait redescendre de son observatoire aussi tristement que la veille et les jours precedents, lorsque Leveneur dit en retirant de la boite a vapeur deux derni^res lettres qui y etait encore restees :
— II me semble que celle-ci est de notre amoureux... Vois done, madame Leveneur.
— Tout juste.
— Ah! ah! nous aliens done savoir ce qu'on dit sur ia page blanche, si on s'enl^vera ou si Ton ne s'enlevera pas.
— G'est ma vie ou ma mort, se dit Manette.
— Mais, mon ami, dit madame Leveneur a son mari, nous avons oublie, vous et moi, de faire une reflexion bien importante cependant.
— Et quelle est cette reflexion ?
— C'est que, si nous passons au-dessus de la flamme cette page blanche que voici, nous aliens voir paraitre aussitot les caracteres traces avec Tacide.
— Que voulons-nous autre chose?
— Sans doute. Mais vous ne songez pas que la jeune fille, en conseillant ce moyen a son amant, comptait qu'elle seule ferait Toperation que nous aliens faire, aiin qu'elle seule et non son pere put lire les mots mis en relief par la chaleur. Que pensera-t-ellc quand, en ouvrant sa lettre, elle verra ces mots que son pt^re aura necessairemont lus avant elle?
— Elle pensera ce qu'elle voudra.
— Mais mon ami...
— Nous rendrons service a son pere, qui sera prevonu d'un enlevement...
— Je ne dis pas ; mais cette fois ne violons pas ce secret; nous en savons deja assez.
— Mais e'est le meilleur moreeau du secret... Y renoncer!
Leveneur approchait deja la lettre du sommet de la flamme.
— Mais nous n'avons pas lu, — dit madame Leveneur, qui voulait toujours gagner du temps dans Tespoir de faire changer d'idee a son mari, — nous n'avons pas lu ce qui est en caract^res visibles.
— C'est inutile! puisque nous savons que c'est une commie arrangee d'avance entre les deux amants! Assurezvous-en...
Madame Leveneur lut alors :
« Mademoiselle,
« Puisque vos honorables parents, ainsi que vous me le « dites, s'opposent a notre union, nous n'avons qu'a leur « obeir en silence. »
— Vous voyez? interrompit Leveneur; tout le reste est ainsi; c'est perdre du temps. Passonsdonc a la pdge blanche.
— Auparavant vous feriez peut-^tre bien, mon ami, de vous debarrasser de cette derni^re lettre, si vous tenez toulefois a la decacheter. . .
— Mais oui, en effet, nous aurons plus de temps a nous. . . C'etait encore un delai obtenu par madame Leveneur,
qui a tout prix aurait voulu ne pas desesperer le coeur d'une pauvre jeune fille, la rendre folle presque k c^up s(ir en lui envoyant une lettre oii ello trouverait ecrite une page qu'a moins de Tintdrvention dii demon elle aurait du recevoir enti^rement blanche.
Ge repit fut encore accorde a madame Leveneur : son
if 164 MAP^TTE.
mari laissa un instant reposer la lettre d'amour pour ouvrir Tautre lettre.
— Tiens ! qu'est-ce done? s'ecria Leveneur en Touvranl. Pourquoi a-t-on dessine cet arbre qui couvre presque toute la premiere page? Eclaircissez-moi vite cela madame Le- •/eneur... c'estetrange...
— C'est en effet tres-etrange, reprit madame Leveneur, apr^s avoir jete un coup d'oeil sur les cinq ou six lignes d'ecriture tracees entre Textremile de ce dessin et le has de la page.
— Eh hien ! tu ne commences pas?.. . on dirait que tu es troublee.
— J'ai peur... oui...
— Qu'est-ce done?
— Vous allez voir.
Madame Leveneur lut :
« C'est au pied de ce chfine, dont je t'envoie le dessin n pour que tu le reconnaisses plus facilement quand tu se- (( ras dans la forfit de Gortavel, qu'a ete enfouie la cassette « de madame la marquise de Lascars... »
— Madame la marquise de Lascars ! s'ecria Leveneur, eelle qui a ete assassinee, dont on a pille le chateau il y a six semaines. Sa cassette dont on a tant parl^ ! sa cassette ! repeta Leveneur emu, hors de lui ; mais lis, lis done ! Oh ! pourquoi ne sais-je pas lire? je saurais deja...
— Mais c'estvous qui m'interrompez toujours...
— Qu'ont-ils? se disait Manette.
— Soit ; mais lis.
Madame Leveneur reprit en tremblant :
«( Cette cassette renferme tons les bijoux que nous avons
MANETTE. ie&
« voles a madame la marquise de Lascars, — pour en- « viron quatre cent mille francs. »
— Mai§ qui done ose ecrire cela?
— Tu ne comprends pas, repliqua Leveneur, que c'est quelque voleur arrete pour ce vol ou depuis ce vol, qui invite un autre voleur a mettre cette cassette a Tabri. Que dit-il encore ? mais voyons !
i( Je suis condamne a mort, parfaitement condamne ; plus « d'espoir pour nioi do jouir de ces richesses : profites-en « done... »
— Que disais-je? cette cassette esta moi, se dit Leveneur, dont Tambition prit tout a coup les proportions d'un ocean. Quatre cent mille francs 1 j'achete du coup le chateau de Meursanne. A qui cette lettre est-elle adressee?
a A Monsieur Pignatel, poste restante^ h Chdteauroux. »
— Pignatel est un nom de guerre; oil a un faux passeport, et Ton va k la poste retirer sa lettre. Est-ce qull n'y a plusrien d'ecrit?
— Pardon...
Ah! je craignais... Vous tremblez toujours... Maislisez! Madame Leveneur acheva :
« La for^t de Cortavel, il faut que je te Tapprenne, est « a trois lieues de Saint-Fareol-dans-les-Bois. Une fois dans a la fordt, tu suivras le grand chemin des Buites, — un tf poteau porte ce nom. Ce chemin se termine au rond-point « du Mouton noir, ou tu verras six routes : entre dans (•; celle du Pied coupe, C'est une ruelle etroite et qui n'a « pas plus de cinquante pas; au milieu, c'est-a-dire a vingt-
(( cinq pas des deux bouts, se trouve le ch^ne en question. (( II domine de beaucQup tous les autres. Du cote du che- « min ses racines noires sortent de terre comme des ser- (( penis. Derriere le tronc, la terre est unie et rougeatre. (( Creuse dix-huit pouces environ, et tu rencontreras la ({ cassette. Prends tes precautions; la cassette est lourde, (( tres-lourde.
« Autre renseignement. Ne fais pas le coup avant minuit; « tu pourrais 6tre vu par les gens qui r6dent aulour du (( chateau depuis que nous Tavons nettoye. »
— Quelle heure est-il? demanda tout has Leveneur.
Ce simple mot versa Tepouvante dans le sang de madame Leveneur; Manette ne put Tentendre.
— Pourquoi faire? repondit madame Leveneur, qui se hata d'ajouter : il est minuit el demi.
— Pour aller nous coucher, dit Leveneur, qui en effet se deshabilla sans plu^ songer a Tautre lettre, qui ainsi ne subit pas Tepreuve de la flamme.
A peine etait-il jour, que Manette descendil au bureau pour s'emparer de cette lettre^ qui, quoi qu'elle contint, etait toute sa vie : elle remonta aussitot dans sa chambre. La elle alluma une bougie, promena eii tremblant la page blanche au-dessus de la flamme, et cette page se couvrit immediatement de caracteres couleur de rouille. Elle put lire ceci ;
« Vous avez devine ma pensee parce que vous 6tes dans (( toutes mes perisees. Oui, mon projet est de vous delivrer « de la prison oii vous etouffez depuis votre naissance, en (( vous enlevant et en forcant ensuite votre p6re a vous don- « ner a moi. II faut vouloir cela ou rien. II consentira a ft notre manage, et ce mariage sera votre liberie et la
ff mienne, mon bonheur et je crois aussi le v6tre. Yous « exigez de moi que je consente a vous laisser disposer de (( votre vie, au cas oA votre p6re ne consentirait pas a noi( tre mariage. Est-ce qu'il pent ne pas consentir? Je vous <{ dis, je vous affirnie qu'il consentira, Voulez-vous que je (( vous le jure? Je vous le jure.
« Venons a Texecution. Soyez a neuf heures, pas plus K tard, la nuit procliaine, pres de votre croisee qui ouvre <» sur la campagne. Je frapperai deux coups au carreau. « Vous ouvrirez, vous descendrez; il y aura unc ochelle. « Nous ferons a pied un quart de lieue environ. Un cabrio- « let nous attendra, nous v monterons tous les deux... Dieu « fera le reste. »
G'est merveilleux de voir tout cc qui se fait de serieux, de terrible, de criminel, dans la vie privee, sous les apparences les plus communes, avec les allures les plus banales. On a caracterise trop poetiquement lo contraste en disant : C'est un volcan sous des tteurs ; car ces fleurs, il faut bien le dire, ne sont souvent que des couches de salade et des planches de radis. Ceux qui passaient et repassaient devant la boutique de M. Leveneur, qui entraient chez lui ou en sortaient, comme de couturae, avec une boutoille d'huile, une livre de sel, un paquet d'allumettes, ne se doutaient guere que, sur ces trois personnes de la maison. Tune devait 6tre enleveedans la nuit, Fautreerreryu milieu d'une for^t pour derober, a la faVeur d une correspondance surprise en tre deux voleurs, une cassette de dia* mants de la valeur de quatre cent mille francs.
Enfin la nuit vint, et elle Vint tres-vite, car on etait en j)lein hiver; mais la soiree fut pesante a trainer pour la famille Leveneur. Manette regardait a chaque instant la pendule a la derobee, et, lorsqu'elle ramenait ses yeux sur
iGS MANETTE.
elle-m6me, elle retenait des larraes. Son pere s'occupait aussi beaucoup de rheure ; mais, pour abreger le temps, il se levait, montait a sa chambre, ou on Tentendait ouvrir des tiroirs et comme essayer les ressorts d'une paire de pistolets. Madame Leveneur ne se doutait que trop du but de tons ces preparatifs; elle en etait epouvantee. Jamais, mettant a profit ses criminelles indiscretions, son mari n'avait tente un couppareil a celui qu'il allait faire ; et plus il etait hardi, daugereux, sinistre, moins elle osait s'y opposer. Elle entrevoyait la fin certaine, infaillible, de tous ces mefaits. Parfois elle voulait aller tout avouer a son confesseur ; mais la peur la retenait encore. Ses terreurs n'avaient jamais ete plus grandes que pendant cette nuit. Se confier a sa fille? mais elle ne Tavait pas habituee a ces epanchements qui, dans la famille, previ^nnent tant de malheurs, adoucissent tant de peines ! Leveneur avait contribue a produire cet eloignement parce qu'il savait que tout rapprochement entre la m6re et la fille se ferait centre lui.
Quand il fut redescendu, il affecta de la gaiete, une certaine bonte meme pour sa fille.
A neuf heures moins quelques minutes, Manette ayant quitte sa place et s'etant dirigee, plus morte que vive, vers Tescalier, sa mere lui dit :
— Ou vas-tu? Tu sais que ton pere ne veut pas que tu quittes ainsi ton travail...
— Laisse-la done aller ou il lui plaira, cette chere enfant, lui dit Leveneur.
— Mon Dieu! je ne m'y oppose que pour vous; je craignais...
Ce mot de chere enfant, donnd pour la premiere fois par M. Leveneur a Manette, toucha si profondement celle-ci, qu elle fut sur le point de se retourner, de se jeter au cou
de son pere et de lui tout avouer, tant Dieu a mis de force daRsTainour filial. Mais ce n'etait qu'une parole, le sentiment n y etait pas. Hie produisit cequ'elle pent produire, une intention, un geste. L'injustice paternelle devait irrevocablement s'expier.
II n'etait que neuf heures quand Leveneur quitta sa boutique pour se rendre, a trois lieues de chez lui, dans la for^t de Cortaivel. On touchaita la fin de decembre; la nuit etait teme et froide ; il bruinait, les chemins se cachaient sous une lame de verglas. Pour un homme endurcicomme Leveneur, le froid et les mauvaises routes n'etaient pas un serieux obstacle. II fit bravement ses trois lieues en deux heures et demie, en sorte qu'il se trouva a Tentree de la for^t de Cortavel a onze heures et demie. II calcula qu'il lui fallait au moins une heure pour arriver jusqu'a la ruelle du Pied-Coupe, ou se trouvait le ch^ne sous lequel etait enfouie la cassette de la marquise de Lascars.
Mais, d^s qu'ilse fut un peu avance dans la for^t, il s\abaissa sur lui un brouillard si epais, que Thabitude qu'il avait de la foret de Cortavel lui suffit a peine pour se conduire. Quoique le ehemin des Buttes fut assez large, il s'en ecartait souvent, et il avait alors toutes les peines du monde a se retrouver. II eprouva plus d une fois une commotion nerveuse en se sentant coudoyer par quelque tronc d'arbre, ou froler le visage par une branche morte. II s'arr^ta un moment pour porter vivement les mains a ses pistolets en voyant ou en croyant voir passer devant ses yeux une lueur ecarlate comme celle qui jaillirait d une lanterne portee dans le brouillard.
Enfin il arriva au rond-point du Mouton noir, et il enfila Tetroite nielle du Pied cowpi, celle ou les assassins de la marquise de Lascars, selon Taveu de Tun d eux, avaient cache la cassette. L'obscurite etait complete; elle faisait
no MANETTE.
voute sur sa t^te. En ce moment son Anergic 1 abandonna tout a fait, at il eut ce frisson d'acier qui trompe rarement quand il penetre dans le coeur de ceux dont la peur n'est pas Tetat ordinaire; il se sentit dans Timpossibilite complete de faire usage de ses armes en cas d'attaque. Ce ne fut qu'un instant; le lion rentra dans sa peau. Leveneur frappa du pied le sol en homme non-seulement decide a braver le danger, mais a le provoquer, a Taspirer par tous ses pores. Ses narines s'enflerent, il respira fortement, et il se dit : Nous y voici ! II etait en effet au pied du chene si exactement designe dans la lettre de Tassassin. Accroupi dans la brume, il commence a creuser avec la petite beche qu'il avait apportee; en moins de dix minutes il a fait un trou de plus de deux pieds de profondeur. — Que signifie? se demande-t-il avec etonnement en s'essuyant le front, je ne vois rien. Le voleur a dit de creuser dix-huit pouces; en voila plus de trente, et rien! pas de cassette; toujours ^e la terre! — II recommence; il b^he, il elargit le trou, il fouille encore... m^me deception. Une troisieme fois il se dispose a re^rendre son ioeuvre lorsque la lueur rouge qu'il a deja aper^ue a une lieue de la Teclaire par derriere, s'epanouit, Tinonde, et projette son ombre gigantesque sur le chemin. Leveneur empoigne ses pistolets... se retoume pour faire feu... sa fille et Engelbert sontdevantlui. tt recule, laisse tomber ses pistolets; il veut parler, il eftouffe, il recule et s'adosse contre le ch^ne.
— Le tresor n'existe pas, lui dit froidement Engelbert; il n'y a pas de cassette. C'est moi qui ai ecritcette lettre qui vous a trompe, parce que je n'ignorais pas que vous les ouvriez totites.
— C'est faux! comment sauriez-vous?...
— Je sais que vous les decacbete^, parce qUe j'ai soup- 9onne d'abord que vous aviez ouvert la lettre que j'ecrivais
a ma mere, et parce que j'ai ete convaincu ces jours derniers que vous aviez pareillement ouvert celles que nous nous ecrivions votre fille et moi.
— Ma fille et vous !
— Votre fille et moi; je suis le refractaire qui lui ecrivait, celui qu'elle aime, celui qui Ta enlevee cette nuit. Vous voyez que je sais bien que vous decachetez les lettres.
— Silence ! ou je suis mortl
— Vous devinez a quel prix je garderai le silence? repondit ^ngelbert en montrant Manette.
— Je le devine, mon geadre, repliqua Leveneur en posant sa large main sur Tepaule d'Engelbert.
Leveneur a vendu son bureau de poste.
A dix heures, le colonel de Lostains s'eveilla, et il fut etonne, apres la semonce qu'll avail faite la veille a son valet de chambre, de ne pas le voir pres de lui. Depuis plus de quinze jours il avait a se plaindre de Poliveau, qui Teveillait toujours trop tard, negligeait de lui apporter la potion de tisane am^re recommandee par le docteur, et manquait enfin aux ^evoirs dont il avait eu jusqu'alors rhabitude de s'acquitter avec ponctualite. — II est pourtant dix heures, pensa le peu endurant colonel; ou done ce malheureux Poliveau est-il alle? Je ne me souviens pas de lui avoir donne hier soir, en rentrant, des commissions a faire. Peut-fitre est-il dans la pi^ce a cote? — Le colonel sonna legerement, puis plus fort, puis tr^s-fort; — aucun mouvement dans la pi^ce a cote. 11 attendit, esperant qu a defaul de son valet de chambre les gens de Thdtel accourraient pr^s de lui. Personne ne vint. — Allons, se dit-il, c'est encore une demi-heure a patienter. Poliveau ne peut Hre alle bien loin, s'il est sorti... Dormons. — Le colonel posa sa tSte sur Toreiller, et chercha a se rendormir ; mais, moins docile que ses soldats, le sommeil s'obstina a ne pas
obeir a ses ordres. Onze heures sonn^rent a la pendule sans que le moindre bruit trahit le retour du paresseux valet de cbambre. — Ceci passe la plaisanterie ! s'ecria M. de Lostains, lasse d'attendre. Si jene me 16ve pas, comment aurai-je le temps de dejeuner et d'aller au minist^re de rinterieur, oii j'ai audience a midi et demi pour parler au cbarge des beaux-arts decelte representation a beneiioe que j'ai promis a Praline d'obtenir pour ellel^ Praline ne me le pardonnerait pas. Elle me dira encore que je la berce de fausses promesses, que je ne m'occupe pas d'elle, et mille choses desagreables dont elle salt me mitrailler sans avoir Fair de m'en vouloir.. Abominable Poliveau! Bientdtonze heures et demie, et il ne parait pas!... — Autre douleur du colonel de Lostains, c'est que sans Poliveau il ne ponvait se livrer a certains details de toilette commandes par ses pretentions exagerees a une eternelle jeunesse, malgre ses cinquante-sept ans. Et Praline ne manquerait pas de venir pour connaitre le resultat de la demarche faite pour elle aupres de radministration des beaux-arts... Le dernier coup de sonnette du colonel fut si violent, que la main arracha le cordon, le cordon le fer auquel il etait fixe, et que le fer tomba sur son front, qu'il contusionna d'une facon assez desagrdable. De rage, il sauta sur Tun des sabres croises en faisceau au chevet de son lit, et il en tira la lame en proferant un terrible juron a Tadresse de Poliveau. Si Poliveau edi ete la!... Mais qui sait ou etait Poliveau?
Profitant de la circonstance vehemente qui Tavait fait sauter a bas de son lit, M. de Lostains passa une robe de cbambre, et courul sur le palier de son appartement pour parler de plus pr^s a Toreille de ses gens, puisquela sonnette n'avait pas eu la puissance d'eveiller leur attention. — Vautier! c^ia-^i^ d'une voix de tonnerre, Vautier! — Vautier
etait le cuisinier de Thdlel. -^Mais Vautier ne repondit pas plus que Poliveau. D'une fagon encore plus foudroyante, le colonel appela Jamblhi, son cocher. Pas de Jamblin. — Stephen ! Stephen ! — Le jeune groom, le maudit Stephen, qui ne s'absentait jamais sans la permission expresse du (5olonel, fut sourd a Tappel. — Toi, je te ferai manger par tes chevaux, s'ecria le colonel en secouant de ses mains crispees par la colere la rampe de Tescalier, Mademoiselle Marguerite! mademoiselle Marguerite! — C'est a la lectrice de sa tante, une vieille demoiselle de quarante-<;inq ans, que M. de Lostains adressa son dernier appel et son dernier juron. — II se retira ensuite dans sa chambre; il entendit sonner midi. — Midi ! dit-il en grin§ant les dents. Je n'arriverai jamais a temps au ministere de Tinterieur. Praline ne me le pardonnera pas... Infame Poliveau!
Enfin, Poliveau parut : il avait le visage humble, timide, mais assez calme cependant pour qu on put croire a la purete de sa conscience.
Le colonel lui dit :
— Approche!... Si tu n'avais pas ete militaire, cette cravache...
Le colonel Tavait saisi par le bout de Toreille. Poliveau poussa un cri de douleur.
— Regarde Theure, miserable! Plus de midi!,.. J'ai attendu deux heures !
— Colonel, je vais vous dire...
— Je te chasse !
— Mais ecoutez-moi...
— Rien! Combien t'est-il dA?
— Mais, mon colonel, c'est madame votre tante...
— Comment ! ma tante. . , Qu'a-t-elle a voir en tout ceci .' •— Si vous ne me laissez pas vous ex))liquer. . .
— Parle... Voyons...
— Madame votre tante, qui est trte-pieuse, comme voUs |p savez...
— Je n'en savais pien.
— Elle est tr^s-pieuse, au fond ; inais, comme elle ne VOUS suppose pas de votre c6te tres-porte.pour la religion, elle cache son jeu avec votis. A son age, quatre-vingtrtrois ans, c'est assez nature!.. . Madame votre tante, done, a voulu ce matin aller entendre pr^cher M. de Ravignan...
— Et c'est l^ ton excuse?
— Sans doute, puisque madame deLostains a desire que je Taccompagne. Son rhumatisme Toblige a s'appuyer sur lebras de quelqu'un pour marcher, descendre de voiture...
line impatience raal contenue alterait le visage de M. de Lostains.
— Mais tu n'es pas le domestique de ma tante !
— C'est vrai, mon colonel ; mais je n'ai pas ose lui desobeir.
— En verite, murmura le colonel, ma tante devient tout a coup d'une exigence incroyable... insupportable...
— Vous comprenez, mon colonel?
— Eh bien ! fallait-il pour cela toe quatre heures absent?
— Mais, mon colonel, le sermon a dure pr^s de quatre heures.
— Quatre heures au sermon!... Je ne savais pas ma tante si devote, malgre sa conversation si legere. .. ses principes si faciles... Elle me trompait peut-toe... ou plutot, pour ne pas me contrarier, elle affectait, comme tu le dis, cette morale indulgente... plus qu'indulgente... Ah! elle a jete le masque! Quatre heures au sermon !
— Ah! monsieur le colonel, c'est que le predicateur a dit un tas de choses bien belles... Je n'y ai rien compris. ie me disais pourtant : Le colonel doit rager dans sa peau.
Mais que faire? Trois fois je me suis permis de prevenir madame votre tante que vous m'attendiez, et elle m'a toujours repoiidu : Le salut avant tout!... Mon neveu patientera... II faut d'ailleurs qu'il s'y habitue. Demain, tu m'accompagner^s encore, a-t-elle ajoute.
— Demain!... elle est done devenue folle?
— Oui, mon colonel; et apres-demain, et pendant huit jours. II parait qu'il y a en ce moment a Paris des predicateursen masse...
En se disposant pour que Poliveau lui fit la barbe, le colonel dit a demi-voix :
— Je dirai deux mots a ma tante^.. Je ne veux pas que mes gens soient constamment dehors pour elle... Cela me contrarie... me g^ne... Eh! mon Dieu! que ne restait-elle a Poitiers?... Ell^ a sa maniere de vivre, moi la mienne... Mille tonnerres! midi un quart... et je ne suis pas pr^t...
— Vous voila rase, colonel... Maintenant, aux cheveux... Les passerons-nous a la teinture, aujourd'hui?
— C'est indispensable.
— Oui, mon colonel... Les noirs ont, depuis huit jours, battu furieusement en retraite... les blancs en ont profite pour gagner du terrain. Opererons-nous aussi sur la moustache et lesfavoris?
— Ne veux-tu pas que j'aie les cheveux noirs et le resle blanc? Mais hate-toi... ..
— Oui, mon colonel.,
Et Poliveau passa une premiere couche sur les cheveux deH. de Lostains, qui, de blancs qu'ils etaient, devinrent d'abord rouges. La seconde operation etait destinee a les rendrebleus; la troisieme et demi^re couche, noirs comme du jais.
Pendant ce travail, le colonel rongeait le frein, voyant
LE VALET DE CBAMBRE POLIVEAU. ill
s'ecouler les minutes et approcher Theure de son rendezvous au ministere...
— Vous avez dh furieusement pester centre moi, men colonel, si vous avez pris la peine de sonner?...
— Comment! si j'ai pris la peine de sonner...
— Tiens ! vous avez une bosse au front. . . Vous seriez tombe?...
— C'est parce que j'ai trop sonne... brigand I
Le valet d6 chambre ne comprit pas trop le sens de cette reponse, i\ devina seulement que Torage avait dft Hve epouvantable dans Tappartement pendant son absence... II se tut un instant, mais pour reprendre en ne cessant pas d'oindre la barbe du colonel :
— Si vous avez appele Yautier, vous avez id aussi 5tre etonne de ne pas le voir...
— J'ai appele aussi Vautier, repondit M. de Lostains... Ou etaitdonc cet infame cuisinier?... 11 ne sort jamais de si bonne heure, ajouta-t-il, les yeux toujours fixes sur la pendule et pendant qu'il achevait de s'habiller.
— Vautier etait a confesse...
— Mon cuisinier k confesse ! Et qui lui a permis de se confessor?
— Madame votre tante le lui a ordonne bier.
— Encore ma tante!... murmura le colonel en appliquant a Toeillet de sa boutonni^re la longue brochette de croix dont il etait chevalier, officier et commandeur.
— Elle veut que desormais nous nous confessions, tous les premiers du mois.
— Ah ! c'est trop fort ! . . , Et toi aussi ?. . ,
— Oh ! moi, mon colonel, je suisvoltairien.
— Imbecile!...
— le me confesserai si vous Texigez. . .
ns LE VALET DE CHAMBRE POLIVEAU.
— J'exige que tu he t'absentes plus dHSormais sans ma permission, entends-tu?...
— Etsi madame votretante?...
— Tu m'entends?...
— Out, mon colonel.
-^ Mon cuisinier... jusqu a mon cuisinier dont elle dispose ! . . . Elle ^tait si bien a Poitiers ! . . .
— Madame voire. tanleaurait dd peul-^tre remettre a domain la communion de Stephen et de Jamblin.
Le colonel faillit dechirer en deux Tliabit noir qu'il passait, en apprenant que son cocher et son groom n'avaienl pas repondu quand il les avait appeles, parce que sa tante, madame de Lostains, leur avait enjoint d'aller communier.
— Mais riiotel, s'ecria-t-il, devient decidement une sacristie. Ma tante abuse de la permission que je lui at donnee d'employer mes gens a son service...
— Madame voire tante ne se g^ne pas pour dire qu elle a besoin de sanctifier cette maison... ajouta Poliveau, sous la main habile duquel la chevelure blanche, puis rougefeu du colonel, avait acquis un beau bleu lustre... et quant a mademoiselle Marguerite...
— Je Tai aussi traitee selon ses meriles, celle-la, dit le colonel... sois tranquille.
— Monsieur le colonel Ta peut-6tre appelee?...
— A ebranlerla maison... pas davantage.
— Elle n'est plus dans la maison...
— Comment cela?
— Madame voire tante Ta renvoyce hier.
— Et pourquoi?
— Parce qu'elle a trouve dans sa chambre un ouvrage impie, libertin, que sais-je? Mademoiselle Marguerite a eu beau dire qu'elle ignorait comment ce livr6 etait entre dans rhotel. madame votn' tante lui a donne son conge.
LR VAL£T DE GUAMfiRfi POLiVEAU. 179
— Une si bonne, une si honnSte fille I
— Un si joli livre !
— Et quel est ce livre?
— Les Amours du chevalier de Faublas^ repondit Poliveau en passant la troisieme couche sur les cheveux blancs du colonel, afin de les rendre noirs.
— L'ouvrage est leger, reprit M. de Lostains : mais une fille de quarante-cinq ans...
— Et qui n'a jamais ete mariee...
— 11 n'est pas possible qu'elle Tait renvoyee sur un motif aussi ridicule?
— Je vous le jure, mon colonel .
— EIIq la reprendra.
— Oh! mon colonel, vous ne connaissez pas m^dame votre tante, repliqua Poliveau, qui allait commencer a pratiquer sur la moustache et les favoris de son mattre le second travail chimique qui, de la nuance blanche, devait les faire passer successivement a la nuance rouge, bleue et noire.
— Elle me connaitra aussi I... Mille et mille maledictions d'enfer ! une heure I ... II me faudra un quart d'heure pour me rendre au ministere de Tinterieur... Trois quarts d'heure de retard ! Et Praline qui sera ici a deux heures pour connaitre la reponse du charge des beaux-arts!... Mon chapeau!... vite, monchapeau... mesgants...
— Mais, mon colonel, dit Poliveau au milieu des mouvements desordonnes de son maitre, ce qui fit que celui-ci ne s'arrSta pas a la remarque, mon colonel, votre moustache n'a que deux couches, et vos favoris n'en ontqu'une.
— Mon chapeau ! wes gants ! te dis-je... A-t-on attele?
— Oui, mon colonel; mais vos favoris?... repeta Poliveau d'une facon encore nioins distincte, ct plutot pour s'acquitter d'un devoir dont Toubli luieiit coutecher que
ieo LE VALET DE CHAMBRB POLIVEAU.
pour appeler rattention du colonel sur une fatale negligence de toilette.
Sourd a cette observation, et Poliveau ne voulait pas autre chose, le colonel dit a son valet de chambre, en posant son chapeau, en mettant ses gants, en cherchant sa canne et son lorgnon :
— Si Praline vient, qu'elle attende.
— Je ne manquerai pas de le lui dire; niais...
— Mais quoi?...
— 11 y a une petite difficulte...
— Une difficulte quand j'ordonue ! C'est nouveau.
— Vous savez que madame votre tante...
— Encore ma tante?... Au diable I... Je suis presse; au retour, tu me diras ce qu'elle veut, ma tante.
— C'est bien simple, ce qu'elle veut. Elle veut que mademoiselle Praline... Mais vos favoris, mon colonel...
Cette fois, la voix de Poliveau, en ramenant Tattention du colonel sur ses favoris, qui n'avaient subi qu'imparfaitement Fonction du cosmetique, fut si confuse, que le colonel, tout enlier a ce qui regardait Praline, ne se preoccupa que d'elle. Se retournant brusquement :
— Ah ca! est-ce que ma tante se mele aussi de?...
— Elle s'en m^le si bien, qu'elle m'a ordonne de ne plus faire monter mademoiselle Praline chez vous que par Tescalier de service, celui par oCi Ton mont^ les provisions, le hois, Teau.
— Je te le defends bien !
— Pourtant, si madame votre tante?...
— Paix! Praline montera par le grand escalier.
— Aujourd'bui ?
— Toujours !
— C'estbien. mon colonel.
Et, de mani^re a n'dtre presque pas entendu, PoUveau ajouta :
^- Et vos favoris?... et voire moustache?..-, ne craignezvous pas?...
Le colonel de Lostains ne pouvait plus entendre la voix de son domestique. II avait descendu Tescalier avee ses jambes de vingt ans, s'etait elance dans sa voiture, et courait dejii, de tpute la vitesse elegante de ses chevaux anglais, a la rue de Crenelle, a Thdtel du ministere de Tinterieur.
Depuis sept ans quePoliveau servait le colonel, il s'etait minutieusement etudie a connaltre son caract^re violent, ses goCits de vieille coquette et ses mani^res de ci-devant jeune bomme, dans le but, chaque jour plus rapproche, de se rendre indispensable. D'annee eh annee, par des moyens sourds et couverts, il s'etait de plus en plus empare de son esprit, en supportant d'abord ses coups, ensuite ses coleres, enfm ses mauvaises bumeurs. Done d'une penetration diabblique, il prevoyait le moment ou la vieijiesse, jointe aux infirmites, lui livrerait son maitre. Mais que d'obstacles de tout genre a vaincre sans bruit ! II fallait detacher le colonel de Taffection de ses amis, de la surveillance de ses parents, representes par une vieille tanle, femme aussi charmante de caract^re que respectable par son lige, et qu'il avait depeinte au colonel sous les plus fausses couleurs du monde pour la lui faire detester, et emp^cher, par la, un projet dont il avait connaissance, lui Poliveau, qui Tavait vue avec horreur s'implanter a Thotel depuis trois jours; il fallait le detacher de sa maitresse, la danseuse Praline, qu'adprait le colonel, et dont ellc epongeait la bourse avec Tbabilete commune a celles d^e son esp^e. Bien d'autres difficultes entravaient encore les plans de rastucieux valet de chambre. Poliveau ne savait ni lire
ni ecrire : il fallait qii'il devinat tout avec Tinstinct de son ambition. Elle etait prodigieuse. il est vrai; Poliveau, instruit, ne, eleve dans la classe bourgeoise, serait devenu un homme capable, un komme peut-^tre extraordinaire, ou un habile general, ou un excellent ministre. 11 tenait d'une nature genereuse les qualites tares et difiiciles qui font presque toujours reussir; le d^ir.actif, inquiety> incessant, la connaissance innee de rhumanite. la patience du martyr, la finesse oblique de la femme; mais le hasard. cet impitoyable brouillon, lui avait attache un tablier autour des reins et mis un plumeau de valet de chambre a la main. U n'eut pas ete plus moqueur en faisant de Philippe II un tapissier, et du cardinal de Ximen^s un tailleur.
Au lieu d'avoir a conquerir un tr6ne sur la volonte d'un peuple, Poliveau avait a soumettre a sa domination le maitre que le sort lui avait donne.
Par une faiblesse commune aux militaires, le colonel de Lostains avait voulu avoir pour valet de chambre un ancien soldat. II fondait cette preference sur certaines habitudes d'ordre, de discipline, de proprete, qui se rencolitrent souvent chez ceux qui ont passe une partie de leuf vie sous le joug de fer de Tarme^. Le colonel avait raisoti au fond; maisle choix repondait-il au principe? Poliveau avait-il servi dans toute la rigueur du mot ? D'abord remplacant, c'est-a-dire mercenaire et mauvais soldat, il avait deserte pour passer aux Antilles, ou, faute de mieux, Poliveaii s'etait engage dans un regiment colonial, sans devenir un meilleur sujet. Trois mois apres un nouvel enrdlement, il desertait encore, mais, cette fois, pour se faire pirate a travers les lies du Vent. Pendant plusieurs annees, il avait ecume les mers sous les feux d un soleil meurtrier et la menace de la iievre jaune. Ayant peu gagne d'argent a ce metier, il revint en Europe, on le hasard, son protecteur.
le jeta devant les bottefe du colonel, qui, ignorant les antecedents de Poliveau, le prit pour son domestique. G'estau milieu de Tatifnosph^re riche et tranquille ou Tancien flibustier se trouva tout a coup transporte que se developpa en liii le genie de la cupidite, arme de tous les moyens de Texercer centre son maitre. Commencer trop tot a TappUquer, c'eiit ete tout compromettre, tout perdre. II attehdit, il attendait encore; seulement, il agissait maintenant a petit bruit, ecartant les broussailles, regardant ou il posait le pied, et ne perdant pas de vue le but qu'il voulait saisir au itioment opportun.
Assis dans le fauteuil de son maitre, au milieu d'un charmant boudoir, Poliveau plongeait le regard dans toute Tetendue des vastes pieces dont les portes etaient restees ouvertes par la sortie tempetueuse du Colonel. — Ah! si ceci etait a moi, disait-il, ces meubles en palissandre, ces rideaux de damas, ces tapis, ces pendules de quatre mille francs la piece, et parbleu ! cet h6tel aussi !... oui... mais comment?... Qui dit trois fois comment, s'ecria Poliveau, est un imbecile... et je ne le suis pas, Dieu merci ! Et en se levant pour se verser du madere dans une delicieuse coupe de cristal, qu'il osa prendre sur la table de son maitre, sorti sans dejeuner, Poliveau se dit encore : Victoire viendra aujourd'hui a trois heures rapporter le linge fin du colonel... Elle a un beau nom, et qui repond bien a mes esperances. Dc jour en jour le colonel la trouvant plus jolie, j'ai ete presque force de la faire passer pour ma soeur. Il n'etait pas decent que je devinsse dans un temps plus pu moins prochain le rival demon maitre... Le colonel la croitdonc ma soeur. . . Et, quand Praline le tourmente, quand il est las d'elle, il ne manque jamais de me dire : Poliveau, il me semble que ta soeur n'est pas venue depuis longtemps. . . Serait-elle malade? C'est une fort gentille enifant. . .
184 LE VALET DE CftAMBRE POLIVEAU.
— Ouijjnon colonel. — Quel age a-t-elle?...— Seize ans et demi... — C'est bien jeune... Et le brave colonel dV jouter : J'ai la un tas de gilets, de cravates et de mouchoirs qu'elle neglige de venir chercber... Comme si je ne voyais pas que son linge est aussi blanc que lorsque Yictoire le lui porte... II fait semblant de le salir, i'l le froisse... Doucement pourtant, mon cher moi-m^me ! nous voulons bien une passion ardente, aveugle, mais pas d'amourette... Nous avons nos projets... Aliens! encore un second verre de madere... Non! pas de second verre... Le vin est un traitre... Poliveau retira sa main, qui effleurait le bouchon de la vieille bouteille... D'ailleurs, on avait sonne. Serait-ce deja la maitresse du colonel ?
C'etait sa tante, la comtesse de Lostains.
Poliveau prit aussitot un air humble, et s'inclina jusqu a terre.
— Comment t'appelles-tu, mon ami? demanda d'un ton guilleret la vieille comtesse de Lostains en se jetant, la bequille entre les jambes, dans le fauteuil en damas cerise de son neveu.
— Je m'appelle Poliveau, pour vous servir, madame la comtesse.
— Baliveau?... Quel dr61e de nom pour un valet!
— Poliveau, madame la comtesse.
— Quel ridicule nom tu as, mon pauvre SoUveau ! Dans mon temps, heureux temps ! nos valets s'appelaient Frontin, Bourguignon, Poitevin, Lorrain, Gomtois, mais jamais Godiveau.
— Poliveau, madame la comtesse.
— Soit. Eh bien! mon pauvre Poliveau, je crois que la tSte de mon neveu dem^nage. Quelle folic est done la sienne ! quelle fantaisie enragee le possMe pour donner dans la devotion a ce point...
LE VALET m GHAMBRE POUVEAU. 183
— Hon maitre a toujours ^ tr^s-pieux, madame la comtesse.
— Pieux tant qu'on voudra, mais cagot comme un rat de sacristie... AUons done! il est le premier de sa race a s'enfariner ainsi de momeries... Vouloir, pour Tobliger, que j'otdonne en son nom a son cuisinier d'aller a confesse!... Je vous demande un peu Tamelioration que cela apportera aux ragoiHts qu'il nous fait... A son cocber et a son groom d'aller communier!... Vouloir encore que je ehasse mademoiselle Marguerite parce qu'on a trouve le Chevalier de Faublas dans sa chambre. Helas ! ce n'etait que le roman, et non le cbevalier !... Vouloir mdme que j'aille de bonne heure, avant mon choeolat, entendre pr^cher a Notre-Dame, en compagnie d'un chenapan comme toi... C'est de la folic la mieux caract^risee...
— Madame la comtesse, je, ne suis pas un chenapan, mais...
— C'estbon, c'est bon! monsieur Joliveau...
— Poliveau... madame la comtesse.
^ — Je venais voir mon tr^s-pieux neveu pour lui dire. . . ce que tu lui diras toi-meme, puisque je ne puis jamais le rencontrer, puisqu'il est toujours aux offices... quele genre de vie qu'on mene ici n'est point du tout mon fait. On salt qu'il faut aimer Dieu pour obtenir la vie eternelle, infiniment eternelle, j'en ai peur; aimer aussi son prochain, quoiqu'en general il soit fort peu aimable; mais cet amour a des bomes... chez moi surtout... Tu lui diras done que, s'il ne veut pas me laisser vivre a ma guise, me laisser damner tout a mon aise^ car, a ses yeux, ce doit 6tre peche mortel que d'aimer Dieu tranquillement et en g^ns bien nes, je partirai demain pour Poitiers, ne voulant pas donner plus longtemps a sa maison le scandale de ma presence.
iW LE VALET DE CHAMBBE POLIVEAU.
Un sourire de jubilation courut sur la face de Poliveau, a cette nouvelle du prochain depart de madame de Lostains.
— Madame la comtesse, je repeterai vos paroles a M. le colonel.
— Colonel de benitier, murmura la vieille comtesse de Lostains avant de reprendre ain^ : Tu lui diras que je ne remp^cherai nullement, s'il consent a ma proposition, dialler du matin au soir a Teglise, de faire maigre six.fois par semaine, et de se donner la discipline au milieu de la nuit... Mon pauvre fr^re ! quel joli neveu vous m'avez menage pour les delices de mes vieux jours ! Enfin ! tu as compris, Maniveau?
— Oui, madame la ccmitesse... Mais j'osersfi dire a madame, avec tout le respect qui lui est it...
— Voyons, qu as-tu a me dire?...
— Je crains...
— Apres?
-«— J'ai peur...
— Tu crains... tu as peur... parle done.
— Que M. votre neveu, quoique vous aimant et vous venerant beaucoup, ne veuille... ne puisse consentir a ce que vous desirez delui... Mon maitre est profondement voue aux pratiques religieuses depuis plusieurs anuses, tout en affectant d'aimer le monde et ses distractions...
— Vas-tu longtemps pr^cher ainsi? Que veux-tu diret Que mon neveu ne me permettra pas de manger du veau le samedi si j'en ai I'envie?...
— Je le crains, madame la comtesse.
— Et qui le porte a croire cela?
— II s'est deja exprime sur votre compte d'une mani^re si franche...
— Enverite?...
— Oui, madame la comtesse.
— Et a qui, s'il vous plait?
— A son directeur de conscience, qui vient quelquefois dejeuner en tdte a XHe ici avec lui...
— Jules a un directeur de conscience?
— II en a deux, madame la comtesse.
— C'est trop fort ! Ainsi, tu crois que nous ne nous entendrions pas, mon neveu et moi, si je pretendais jouir chez lui d'une liberted' opinion complete c6mme eelle que je lui accorde?
-*- Vous ne vous entendriez pas, madame la comtesse.,, et le colonel, quoique devot, est violent...
— II ne me rilanquerait plus que d'etre exposee aux violences de man neveu... Me voila tout a fait edifice sur son caractere... Je m'etais trompee... Mes projets sur lui sont coules a fond . . . Sottenveau, mon ami ...
— Poliveau, madame la comtesse, si cela vousetait egal.
— Cela m'est parfaitement egal. Poliveau... je ne me ferai jamais a cet horrible nom... tu iras commander des chevaux pour ce soir... non, pouf quatre heures... le plus t6t sera le mieux... Ah !... ecoute encore... Donne-moi du papier, une plume. .. Je veux ecrire deux mots a ton maitre.
— Si madame la comtesse veut a Her jusqu'a ce secret taire, elle trouvera toutce qu'il faut pour ecrire...
En quittant le fauteuil ou elle s'etait assise, la comtesse promena le regard autour d'elle, et jeta ensuite un cri d etonnement. Elle passa ses mains sur ses yeux, afin de s'assurer qu'ils ne la trompaient pas; mais sa surprise ne fit qu'augmenter.
Poliveau s'arma interieurement contre le danger qu'annoncait cette stupefaction de la comtesse deLostains.
— Ce que je vois me confond. Quoi ! mon neveu, qui
est si porte aux choses saintes, cet homme umt en Dieu, a cbez lui, dans son cabinet, je devrais dire dans son boudoir, car ceci est un veritable boudoir, des tableaux pareilsl... ^
La comtesse avait place ses lunettes sur le nez, et s'etait approchee d'un mur garni des peintures les.plus profanes.
— Je ne me trompe pas : une Nymphe emtormie, peinte par Boucher, des fleurs sur son sein de lis et de rose, des tourterelles se becquetant sur sa tdte, des amours couches a ses pieds... Tr^s-bien... c'estcharmant... Que vois-je encore? Un Watteau... les Amours d'ite, des nudites pour Vingt mille francs... UnLancret! le Baiser (fadieii, un bijou de ce peintre libertin. Partout des sujets licencieux! des statuettes d'une hardiesse!... Et qu'y a-t-il derriere ces rideaux, au fond de cette alcdve?... Ah ! grand Dieuf... mon neveu !... mon neveu!!! vous gardez de pareils tableaux pres de votre chevet ! . . . Ah ! j 'en rougis. . . Caniveau ! Caniveau !
— Madame la comtesse...
— T'es-tu apercu de quelque derangement serieux dans Tesprit de ton maitre? *
— Jamais, madam e la comtesse...
— Que signifie pourtant cette contradition ? Tu m'assures que mon neveu passe sa vie a m^diter sur Dieu, et je n'apercois ici que des tableaux qui feraient baisser les yeux a un garde-francaise !
— Je vais vous dire, madame la comtesse... Mon maitre a voulu s'entour6r de ces peintures pour s'eprouver... pour resister a la tentation...
— Ah ! mon Dieu, mon Dieu, que tu es b6te ou que mon neveu est fou4 s'eeria la comtesse en tombant a la renverse sur un divan pour rire tout k son aise.
Largilli^re, ce peintre du bon temps des fines marquises
LE VALET i)£ GfiAMBRE POLIVEAU. 188
et des hautes duchesses, aurait saisi une excellente etude dans Tattitude de cette ironique vieille feinme, dupe de la profonde hypocrisie du valet Poliveau et se p^mant de bonheur, reventail d une main, sa bequille de Tautre, a la pensee que son neveu, un colonel, avait d^pense pour cent mille francs au moins de peintures erotiques dans Tunique but de mettreses passions a Tepreuve de la tentation, comme un nouveau saint Antoine, lequel, apr^ tout, Tavaitsubie, raais non provoquee.
Quand elle eut assez ri, la comtesse se pla^a devant le secretaire du colonel, et elle ecrivit le billet suivant, et en si gros caract^res, presque moulds, que le subtil valet de cbambre aurait pu la lire sans effort tout en faisant semblant de mettre de Tordre dans le boudoir; mais Poliveau ne 'savait pas lire : c'etait le cdte faible de cet ambitieux, si'toutefois il ne devait pas a cette infirmite morale une ardeur plus inquiete et plus devorante de reussir. Que d'hommes ont remplace Torthographe par le genie!
De M^ la comtesse de Lostains h M. de Lostains,
son neveu.
ff Hon cher neveu,
« Convaincue bien a regret que vous ne convenez pas a « la personne que je vous destinais en manage, ou, si vous tf Taimez mieux, que la femme sur laquelle j'avais jete les a yeux pour vous ne vous conviendrait nullement, a cause a de votre caract^re dont je ne m'dtais pas fait une idee « assez juste, je renonce a servir d'iotermediaire a cette « union. Ceci arrSte, ma presence devient parfaitement inu- « tile a Paris et chez vous. En consequence, je vous quit- « terai ce soir, me recommandant a vos prieres, qui ne pen-
m LE VALET DE CHAMBRE POLIVEAU.
« vent manquer d'etre exauc^es, pieux oomme vous T^tes «f a tous egards.
(( Votre affectionnee tante,
(( LuqiLE DE LOSTAINS. )>
— Ceci a votre maitre, monsieur de Marivaux, dit la eofntesse en se relevant et en hochant la t^tOj qu'elle tournait de temps en temps du c6te de la galerie de tableaux de son neveu.
— Je n'aurai garde d'y manquer, dit Poliveau quand il fut seul, et ce soir je serai debarrassd de toi qui pretendais marier mon maitre pour me donner une maitresse ; je Tesp^re du moins... Un beau mariagepourtant... trop beau... Une femme de trente-cinq ans est une jeunesse pour le colonel qui marehe au pas accelere sur soixante, et deux millions de dot!... Ne nou^ flattens pas encore d'avoir reussi, ajouta Poliveau, qui etaitdeja parvenu pourtant a faire croire a la tante que son neveu etait un pilier d'eglise, et au neveu que sa tante etait si bigote, qu'elle envoyait les cuisiniers a confesse et les cochers communier. -
Poliveau s'arr^ta dansces reflexions; la voiture de son maitre ren trait.
Jamais le colonel n'avait si rapidement franchi Tesca- Her; il entre, ouvre ayec fracas, laisse ouvertes derriere lui toutes les portes, et pen^tre comme un ouragan dans son boudoir, ou Tattendait Poliveau, qui, enapercevantson maitre, se dit :
— Ah! grand Dieu ! €e que j'avais pr^vu est arrive...
— Cela ne se passera pas ainsi! s'^cria le colonel en fracassant du jet violent de son chapeau centre )a glace un vase de Chine de mille franco. Sa caniie, lancee dans une autre direction, alia fendre une psyche...
LE VALBT DE GHAMBRE POLIVEAU. 491
Poliveau chancela surses jambes.
— Mon colonel... a ete contrarie sans doute^...
— Oui... mais jeles contrarierai aussi...^
— Vous ferez bien, mon colonel.
Poliveau avait toutes les peines du monde a garder son serieux en regardant le visage du colonel.
— Ah! je vous ferai rire d'une autre mani^re, tas de faquinsl... Tu iras porter ma carte a deux ou trois de ces' petits commis... je n'en avais pas sur moi; Se figure-t-on cela?... Peut-on le croire?... Je me presente poliment a Tun d6s bureaux du mjinist^re de TinterieuF, et je dis : Mademoiselle Praline compte donner samedi une repr^sen* tation a son benefice. Je desirerais que M. le ministre accordat aux principaux chanteurs de TOpera-Comique la permission de jotier a cette representation deux actesde la Dame blanche, Qu'y a-t-il d'etrange... de ridicule dans ced paroles?
— * Rien, mon colonel.
Poliveau macba son mouchoir poiir comprimer une ex-* plosion de rire.
— Eb bien ! le chef de bureau, au lieu de me repolidre oui ou non, se met a rire insolemment a ma barbe.c. Je renouvelle ma demande ; la m^me impertinence Taccueille. « i II faut aimer ube femme, pour souffrir a cause d'elle une insulte pareille;^. Enfin, il me dit que cela n'est pas impos^ble, -^ il riait toujours, — mais que j'aie la bonte d'adresser ma demande par ecrit. Sans <;esser de rire, il tn'accompagne jusqu'a la porte, que je ferme de manidre a iui faire comprendre le prix que j 'attache a sa politesso;
On rirait a moins, pensait Poliveau a Taspect du bizarre visage de son maitre; et moi-mtoe je vais eclater s'il me totce a 1 ecouter plus longtemps.
Le colonel reprit le fil de ^n indignation :
— J'entre dans un second bureau pour m'informer si les princes daigneront assister a cette representation au benefice de mademoiselle Praline ; mais^ peine ai-je dit deux mots, que trois employes se Invent, et s'en vont en riant, et que le chef ne se donne pas m^me la peine de garder quelque gravite dans sa reponse... Je ne {'attends pas, sa reponse... Je renverse sa table, je Tecrase sous ses cartons en lui lan^ant une mitraillade d'injures... et je sors.
— Voila qui esttr^bien, mon colonel; c'estune charge a fond de train.
— Trds-bien... trfe-bien... Mais* que devient maintenant la representation de Praline?... Hille et mille tonnerresl... Gomprend-on que tout un minist^re se donne insolemment le mot pour se moquer d'un homme comme moi... un colonel de cavalerie!... Je les pilerai sous les pieds, je les broierai... Y aurait-il quelque chose de politique dans ce guet-apens?
A cette derniere supposition, qui etait du plus beau burlesque pour Poliveau, qui trouvait que la figure de son maitre suffisait et au dela pour mettre en gaiete, surtout des gens de bureau, le valet, qui n'y tenait plus, se retouma brusquement, et courut vers la porte.
Heureusement, on sonnait.
— C'est Praline! s'ecria le colonel...
Et il ajouta :
— Ma foi ! elle s'arrangera comme elle voudra.. . J'ai fait ce que j'ai pu pour elle... Tant pis!...
Accompagnees de Taccent que leur donna le colonel, ces paroles n'offraient pas Tenergie et la deliberation qu'elles exprimaient.
Praline, coiffee d'un joli chapeau bleu tendre, frais comme une fleur, habiilee d'une robe de soie, rayee verte et blanche, chaussee avec une elegance exquise, traverse
les deux salons qui precedaient le boudoir d'un pas tnomphal et en personne suire du bonheur qu'ellevient cher* cher.
Poliveau profita de la circonstance pour s'eloigner. II aurait bien voulu se retirer tout a fait, mais il n'osa pas; le colonel n'avait encore qu'a Tappeler.. . Malheur a lui, cette fois, s'il n'eut pas ele la pour repondre.
— Ah 1 mon Dieu ! . . . que vois-je ! . . • s'ecria Praline. . .
— Que voyez-vous done? lui demanda le colonel... Que signifie ce cri de surprise?. .. Est-ce que cette odieuse farce va recommencer, pensa le colonel...
Trop fine pour ne pas dominer ses emotions, surtout dans une occasion ou une maladresse pouvait compromettre ses inter^ts, Praline reprit ainsi :
— Deja trois heures!... Je suis en retard d'une heure, mai qui avais promis d'etre iei a deux heures!... Je vous aurai fait attendre?... Cette impolitesse, mon ami, vaut bien une surprise.
— Vous 6tes trop bonne... Asseyez-vous.
— Comme je ne doute pas, dit Praline, evitant de regarder le colonel au visage, que vous ayez obtenu du ministere ce que vous 6tes alle y demander pour moi, je me borne a vous remercier, et a vous dire tout de suite, de peur de Toublier, qu il faut voir les joumalistes avant samedi, jour de la representation.
— Tai vu les prineipaux d'entre eux.
— Mais ils sont tons prineipaux.
— Eh bien ! je verrai les autres., .
— Et les bouquets?
— Si la representation a lieu, il sera toujours temps de songer aux bouquets.
— Comment, si ellea lieu?... Que dites-vous la? Le colonel begaya dans son trouble :
m LE VALET DE CtfAMBRB POLIVEAU
— Je veux dire que, s'il y a des bouquets le jour de la representation. . . si Ton en trouve chez les ileuristes. . . vous en aurez.
— Ma parole d'honneur!... vous divaguez, colonel... vous devenez marechal de France. .. Dans cette saison il n'y aurait pas de fleurs?... Passons a autre chose... Avez-vous vu le chef de claque?
— Tout est convenu avec lui. Vous serez redemandee.
— Ainsi, nous n'avons plus qu a attendre avec calme le jour de la representation. Vous avez obtenu du minist^re que les chanteurs'de rOpera-Comique viendraient jouer a I'Opera.
— Pas precisement... ma chere amie.
— Plaisantez-vous?
— Non... La demande devant ^tre fatte par eorit...
— Allons! autre embarras. Ehbien! avez-vous ecrit? Songez que nous sommes k jeudi, que c'est apr^s-demain la representation... Quel ennui! quel ennui! Mettez-vous la, et faites cette demande.
Le colonel hesita.
— Dansun instant, ma cb^re amie.
' *- Toutde suite...
Ce eri partit involontairement des levres du colonel :
— Impossible...
— Ah ! c'est impossible, et pourquoi cela, monsieur? Praline rapprocha d'un seul mouvement sec son fauteuil
du fauteuil du colonel.
— Parce que, ma ch^re amie, je suis en delicatesse avet* un des chefs de division.
— Vous ne m'aviez pas dit cela..; Et quand eerirez-vous a ce chef de division?. i.
— Je ne lui ecriraipas, Sacrebleu! s'ecria le colonel, dont la colore bouillonnait enfin et couvrait les bords ; un
homme comme lui!... un bomme commemoi!... II me faut des excuses. . . il me faut une satisfaction. . .
— Vous 6tes fou ! interrompit Praline. Que vous a done fait cet homme-la?. . .
— 11 m'a fait. . . Ah ! -ce qu'il m'a fait?
N'osant pas dire qu'on s'etait moqud de lui, le colonel balbutia :
— Mes opinions et cellos de eet employe sont antipathiques... Je suisl^gitimiste....on le sait...
— Vous^teslegittmiste?
— Je dois r^tre.
— Enverite?...
*— Lui, par plusieurs raisons, est ministeriel... Nous nous sommes mutuellement froisses dans la conversation^ qui a pris une telle tournure, qu'il m'a ete impossible de lui demander ensuite la favour que j'allais solliciter pour vous.
— Ah ! vous 6tes legitimiste ! murmura sans desserrer les dents Praline, qui rugissait de colere dans sa poitrine, et, grace a ce beau pretexte, ma representation a benefice n'aura pas lieu?... Ah! vous etes legitimiste... Ehbien! moi, ajouta la terrible danseuse, j'affirme que vous ^tes tricolore.
— Comment, tricolore?
— Oui, tricolore, mon vieux, repliqua Praline, dans la bouche de laquelle le mot vieux allait prendre une signification venimeuse et mortelle. Oui, vous 6tes tricolore!... D abord, vous avez les ch^veux noirs... du moins aujourd'hui... je nesaispas comment ils seront domain. Ensuite, vous avez les favoris rouges.
— Rouges ! s'ecria le colonel en se levant pour courir se voir dans la glace.
— Oui, continua impitoyablement la cruelle Praline,
IM LE VALBT DE CUAM1iK£ POLIYEAU.
vous avez les favoris rouges et les moustaches bleu-de-ciel. Done, vous 6tes bien tricolore...
Le colonel se tenait, fremissant de rage et pale de confusion, debout devant la glace. Praline, la vindicative Praline, riait dans son fauteuil ; elle riait comme avaient ri les employes du ministere en voyant la figure du colonel.
Poliveau, cache derri^re la porte du second salon, d'ou il avait tout entendu, s'etait accroupi, affaisse sur luiip^me, les bras ramasses, les deux mains sur sa bouche, afin d^etouffer Thilarite dont il etait trop plein.
Quand le colonel se fut repu de sa honte... et il lui fallut toute sa force d'ame pour ne pas mourir sur le coup... il passa la main sur ses yeux... il alia ensuite vers Praline, dont le rire moqueur n'avait pas encore cesse. . . et il lui dit :
— A combien estimez-vous le benefice de votre representation?
' — Quinze mille francs au moins.
— Et au plus?
— Vingt mille.
— Je ferai porter chez vous, avant ce soir, trente mille francs.
La generosity du colonel etait grande; la noblesse de son accent etait plus grande encore en parlant a Praline, qui ne riait plus.
Le colonel reprit :
— Et vous oublierez la perte de cette representation?
— Oh! tout a fait... Mais que veut dire?
— Rien... Vous oublierez aussi de parler dans le monde, de vous moquer et de rire de ma chevelure tricolore?
— Je vous le promets... Hais dites-moi pourquoi...
— Comme ce silence si heroique, ajouta le colonel, sera parfois un peu p^nible pour vous, et que toute peine roe-
I^E VALET DE CHAMBRE POLIVEAU. lOT
rite salaire, vaus me pennettr^z de vous faire one petite pension de six mille francs.
— Une pension!... mon ami...
— Non pas par contrat et par-devant notaire.
— Ah ! et comment?
— La pension durera autant que le silence.
— Je comprends... comme les ministres pensionnent les deputes.
— Est-ce bien eonvenu ?
— C'est parfaitement eonvenu. Mais, decidement, nous rompons done? . . . car. . .
— Pour toujours.
— Vous prenez done Aglae, Themire, Julie?...
— Je prends femme ... je me marie .. .
— Mes respects a madame, dit alors Praline en tirant d'un air grave et comique sa plus longue reverence au colonel, qui,, en homme bien eleve, en gentilhomme du bon temps, accompagna Tactrice jusqu'a la demi^re porte, ou 11 lui baisa respectueusement la main sous le gant avant de la quitter.
— Ah ! tu vas te marier ! se dit Poliveau, qui avait enteMu la phrase de son maitre... vite, la parade... ou nous sommes perdu !
II se montra.
— Tu etais la, Poliveau?
- — Mon colonel, je rentrais...
— Que tiens-tu a la main?
— Une lettre que madame la comtesse votre tante ma charge de vous donner.
— QuVt-elle a m'ecrire?... C'est bien, donne.
— Mon colonel n'a pas besoin de mes services?
— Non, Poliveau.
Le colonel rappela aussitot son valet de chambre.
— Tu prevoyais done ce qui est arrive, lui dit-il, que tu mecriais sans cesse ce matin : Yos favorisl... vos moustaches ! . . .
— Est-ce qu'il vous serait arrive quelque chose? demanda effrontement ce serpent de Poliveau.
— Non pas precisement, mais...
^— Ce serait, en effet, bien extraordinaire,., on ne s'apercoit presque pas du leger contraste des couleurs, mon colonel...
— Crois-tu, Poliveau?
— Ma foi ! colonel... il faudrait y mettre une singuliere bortne volonte pour distinguer... Voulez-vous maintenant que je donne les dernieres couches du cosmetique, celles sans lesquelles vous avez voulu partir ce matin?
— Oh! non... garde-t'en bien! Nous aliens, au coniraire, laver tout cela a grandes eaux.
— Mais, mon colonel, vous redeviendrez tout blanc.
— A dater d'aujourd'hui, Poliveau, je porterai mes cheveux comme ils poussent, j'aurai les cheveux, la moustache et les favoris blancs.
M. de Lostains ne put retenir un soupir gros de resignation.
— C'est different, mon colonel, puisque c'est la votre intention... A tout prendre, vousserez beaucoupmieux... D'abord, vous paraitrez infmiment plusjeune...
Le colonel interrompit soudainement Poliveau.
— Quel est ce bruit de chevaux k cette heure dans la cour? on dirait une chaise de poste qui part...
— Ah! j'avais oublie de vous le dire, mon colonel, c'esi madame votre tante qui s'en va...
— Ma tante s'en va en chaise de poste? Et ou va-t-elle?
— EUe retourne a Poitiers, mon colonel.
— A Poitiers?... san^ me prevenir... sans me faire ses adieux. C'est impossible!
— Lisez, mon colonel, la lettre qu'elle m'a laissee tantot entre les mains pour vous, et que je viens de vous remettre.
Le colonel decachetala lettre de sa tante, et, apres Favoir lue, il s'ecria:
— Ce manage aurait pourtant fait mon bonheur, surtout dans ce moment-ci . . . Manque ! II n'y faut plus songer ; ma tante me trouve trop libertin, comme die me le dit fort ironiquement en m'accusant d*^tre beaucoup trop pieux pour elleet pour la personne qu'elle m'avait choisie. Laissemoi, dit ensuite le colonel a Poliveau en s'affaissant plein de tristesse, d'humeui", de melancolie et de decouragement, sur un canape.
— Tout marche a souhait, murmura Poliveau.
Le valet de charabre se retirait, le colonel lui cria :
— Je n'y suis pour personne jusqu'a domain... Pour personne, entends-tu?
— Oui, mon colonel... Cependant, vousdescendrez pour diner?
— Je prendrai mon repas ici .
Poliveau laissa son maitre livre au cours de ses pensees, qui n'avaient jamais ete plus noires; elle prirent mtoe un caractere sinistre vers la fin du jour. Tout cet ediafaudage de fausse jeunesse qu'il avait eu tant de peine a elever autour de lui : maitresses, projets de mariage, chevelure noire, societe de danseuse, s'efcroulait et le laissait etourdi et moulu au milieu des debris.
Poliveau profita du quart d'heure de liberte que lui offrait Tamer d^sappointement de son maitre pour aller au faubourg Saint-Antoine, dans une de cesvieilles maisons qui contiennent des populations entieres, vingt corps de
metiers, des myriades de Mtiments lies entre eux par des ponts, des galeries decouvertes. II monta aun sixidme etage, place au niveau de la colonne de luillet et des piliers de la barri^re du Trone. II frappe, on tire un loquet, on ouvre; il baisse la tSte afin d'entrer dans la mansarde sans toucher au linge suspendu a des cordes. Poliveau est cbez la gentiHe Victoire, la jeune blanchisseuse du colonel.
— Ma cherie, lui dit d'abord Poliveau, m'aimes-tu bien?
— Quelle demande!
^— Elle n'est pas si etrange qu'elle en a Tair, -^ Vous faut-il des preuves de cfette affection, monsieur Poliveau?
— Une seule.
— Autrefois j'aurais dit c'est beaucoup.
— Et aujourd'hui?
— Je ne dis rien; j'attends que vous me disiez la preuve qu'il vous faut.
— Cette preuve est un sacrifice.
, — Un sacrifice! Vous exigez de moi un sacrifice?
L'etonnement de la jolie blanchisseuse fut si grand, qu'elle tint leve en Tair, pendant quelques minutes, son fer a repasser. Poliveau la surprenait au dela de toute expression. Elle etait charmante et digne d'etre peinte par un nouveau Greuze dans son attitude renversee, qui faisait Hotter en arri^re les deux bandes de mousseline formant les mentonni^res de son bonnet a la Charlotte Gorday. Ses yeux bleus questionnaient, sa bouche fine et pincee, bridge aux coins, comme ses yeux, comme son nez, respiraient en ce moment Tinquietude de la plus vive curiosite.
— Comment, un sacrifice! repeta-t-elle.
— Victoire! dit gravement Poliveau.
— Monsieur Poliveau ! repondit Victoire avec la m6me solennit^.
— Vietoire, vous aurez bientot dix-neuf ans, quoique j'aie dit au colonel que vous n'en aviez que seize et demi; il faat songer au serieux.
— Voyons, 6tes-vous foul
— Ou bien il faut que le serieux songe a vous; il y a songe. Vous 6tes jolie, tres-jolie, infmiment jolie; mais personne ne le salt. Voulez-vous que tout Paris le sache?
— Je n'y vois pas de honte, repondit la blanchisseuse avec un sourire d'incredulite.
— Vous avez la plus charraante taille qu'on ait jamais \Tie : qui vous I'a jamais dit si ce n'est votre miroir ou moi?
Poliveau exagerait. Bien d'autres I'avaient dit a Vietoire, qui se permit de sourire une seconde fois.
— Ne seriez-vous pas fiere, reprit-il, que tout le monde vous le dit?
— Mais oui... je ne le cache pas... Pourquoi toutes ces tentations?... vous m'empSchez de repasser, vous me montez la tSte... Laissez-moi en repos...
— Votre naissance, Vietoir^, laisse beaucoup a desirer ; il ne tiendrait qu a vous d'etre grande dame, et peut-Stre. . . mais chut!... vous habitez le faubourg Saint- Antoine et au sixi^me etage ; ne prefereriez-vous pas le faubourg du Roule et un bel hotel avec jardin, ecurie et cheyaux?
— Poliveau, vous avez bu aujourd'hui.
— Est-ce que je sens le vin?
— Vous sentez le mensonge.
— Vous 6tes la servante de chacun par votre etat de blanchisseuse; balanceriez-vous si Ton vous laissait entrevoir la possibilite d'avoir bient6t domestiques, cocher, groom, etc.?...
La blanchisseuse se mit a chanter d'une voix moqueuse :
Le joli r^vo que j'ai fait, Mooseigneur, je vaU vous le dire, etc.
Si VOUS n'^tes devenu fou, ajouia Victoire, vous fttes devenu riche, car vous ne pouvez me promettre ces beaux avantages qu'en m'epousant.
^- Ici, Yictoire, commence le sacrifice dont je vous parlais.
— Je le suppose, reprit Victoire en s'accoudant sur sa table a repasser afm de mieux ecouter Poliveau, qui poursuivit ainsi :
— Je suis assez bien de ma personne, c'est vrai...
— Ou voulez-vous en venir ?
— De voire cote, vous 6tes adorable, Victoire,
— Passons.
— Vous 6tes jeune, je le suis encore...
— Vous mettez ma curiosite furieusement en appetit...
— Eh bien ! Victoire, nous ne pouvons nous con venir... A ces mots, Victoire bondit, franchit d'un saut la table a
repasser, et regardant Poliveau :
— Ainsi, monstre, tout ee que vous m'avez dit, c'etait pour m'annoncer une separation?
— Pour vous annoncer une couronne.
— Allez done !
— D'abord, silence aux petites passions, ma chere Victoire ; n'en aydns qu une, la grande. Vous me regrettez, c'est bien ! Vous m'avez donne une larme, c'est mieux ! Maintenant il s'agit de travailler a mon elevation en consentant a la votre.
— A quoi me destinez-vous, grand Dieu?
— A faire votre bonheur et le mien
— Et comments
LE VALET DE GHAMBBE POLIVEAU: dOS
— fiabillez-vbus.
— Quelle reponse me faites-vous la?
— Habillez-vous et soyez gentille, irresistible, ce que vous Stes toujours, du reste. Ayez Toeil yif, le cou onduleux, la taille cambree, le pied leste, le sourire agacant...
— Pourallerou?
— Pour venir avec moi.
— Vous me rassurez. Mettrai-je un chapeau ou un bonnet? demanda Victoire, qui ne comprenait pas encore, il s'en faut, toutes les intentions de celui qui lui parlait.
— Un chapeau! gardez-vous-en bien. Mettez votre bonnet de tons les jours : mais posez-le d'une maniere renversante. Mettez votre fichu de tous les jours, votre tablier de tons les jours ; puis prenez votre panier d'osier, et venez ainsi avec votre linge blanc et repasse a Thotel du colonel, ou je vous attends.
— C'est done chez le colonel?
— Mais sansdoute...
— Justement le hasard fait que j'ai des cravates a lui rapporter...
— Le htfsard nem'importe guere; il y a longtemps que je lui ai mis le pied sur la gorge. Mais, puisqu'il vous seconde, tant mieux pour lui ; cela lui fait honfteur. le vais done vous attendre a Thotel.
Poliveau s'arr^ta, le poing campe sur les hanches, au milieu de la chambrette de Victoire.
— Victoire, repondez-moi. Si vous trouviez cent billets de banque de mille francs dans la poche d*un de ces nombreux gilets que vous repassez, qu'en feriez-vous?
— Je les rendrais tout de suite au maitre du gilet;
— Mais si, par hasard, vous ne saviez pas a qui appartient le gilet, si vous etiez dans Timpossibilite de les restituer, qu'en feriez-vous dans ce cas?
i04 LE VALET DE GHAMBRE POLIVEAU.
— Je vous les donnerais. '
— C'est trop ; vous les partageriez avec moi. Mieux encore : si, au lieu de cent mille francs, que vous viendriez a trouver, je vous en procurais, moi, quinze ou vingt fois autant, m'admettriez-vous toujours au partage?
— En doutez-vous?
— Victoire, souvenez-vous toujours de ces paroles. Poliveau revint sur ses pas.
— Ayez soin de placer un joli bouquet de violettes bien frais au milieu de voire fichu . . et n'ayez pas de gants surtout...
-^ Vous ne m'embrassez pas, ingrat?
Poliveau se decouvrit, appuya un genou h terre, et dil :
— Puisquc madame veut le permetlre...
II baisa ensuitc la main de Victoire, et dil en se relevant :
— Laisse a tes mains cette petite odeur de savon bianc... Adieu, madame, adieu!
II retourna une seconde fois aupres de Victoire.
— J'oubliais Tessentiel, dit-il.
Poliveau n'avait rien oublie; il jouait la comedic dans le grenier de. Victoire, qu'il avait voulu eprouver, commc il la jouait dans les salons de son maitre.
— Connaissez-vous ceci? demanda-t-il a la jolie blanchisseuse en lui montrantun billet de banque deplie.
— C est uri billet de cinq cents francs, repondit-elle en soupirant.
— Prenez-le et glissez-le dans la poche d'un des gilets blancs que vous allez reporter a M. de Lostains.
— II n\ a pas de bon sens dans votre idee.
— II y a votre fortune et la mienne.
— Mais...
LE VALET DE GHAlffBRE POL[VEAU. 205
— Silence!.,. Je cours a rh6tel, venez-y tout de suite. Plusun mot!...
Poliveau disparut.
Asixheures, lem^mejour, Victoireet Poliveau causaient dans b piece qui precedait la salle ou le' colonel se livrait de plus en plus aux sombres acces de sa melancolie. lis etaient censes parler tres-bas; mais ils se conformaient si peu a leur intention, que le bourdonnement de leur conversation arrivait fort distinctement aux oreilles de M. de Lpstains. II avait reconnu la voix fraiche de la blanchisseuse; elle lui parut d'abord une heureuse distraction a son humeur noire; il Tecouta ; enfin il se l^ve, entr'ouvre la porte, et dit :
— Qui est la?
— Mon colonel, repond Poliveau, c'est Victoire qui apporte le linge...
— Ah ! c'est Victoire?
— Oui, monsieur le colonel, c'est moi...
Un joli museau rose se montra entre les deux portes.
— Pourquoi n'entrez-vous pas ici ?
Le joli museau rose s'entr'ouvrit pour repondre :
— C'est que je n'ai plus rien a faire. . . je m'en vais. . . Victoire passa le bras sous Tanse de son panier a linge.
— C'est que j'ai des reproches a vous adresser...
— A moi ! monsieur le colonel ?
Victoire avait fait quelques petits pas en avam ; le colonel, de son c6te, s'etait un peu avance; quant a Poliveau, il n'etait plus la.
— Vous me faites souvent attendre mes cravates, mon enfant...
— Oh ! jamais, monsieur le colonel, jamais !
— Comment! un dementia mes vieilles moustaches! EstH5e qu'elles ne vous font pas peur?...
206 LE VALET BE GflAMBRE POLIVEAU.
<r- Ah! pardon, monsieur le colonel... Mais vous ^tes si bon... si aimable...
— Qui vous a dit cela?
— Mon frere Poliveau d'abord, et puis tout le monde.
— Gagnez-vous beaueoup dans votre etat?
— Si I'on nous payait ce qu'on nous doit... il n'y aurait pas trop de quoi se plaindre...
Le colonel, qui voyait que Victoire cherchait toujour^ a gagner la porte, voulait le plus possible prolonger le fil de la conversation.
— N'auriez-vous pas plus de profit, par exemple, a 4tre femme de chambre dans quelque bonne maison?
— Sans doute... Mais moi, j'aimema liberte, dit la gracieuse blanchisseuse en relevant fi^rement la t^te, ce qui lui donna Toccasion de montrer au colonel la finesse de son cou plein d'anneaux voluptueux, la souplesse de sa taille et tout ce qu'elle avait de jeune et de charmant dans les yeux.
Les impressions tristes de M. de Lostains s'effacaient peu a peu de son esprit a ramusement de cette conversation inattendue, simple, gentille.
Poliveau apporta deux flambeaux.
— Le butor ! murmura le colonel.
Cette diversion calculee rappela a la rusee blanchisseuse un des points convenus entre elle et Poliveau.
— Bi^^ir, monsieur le colonel, dit-elle en faisant mine de s'en aller^
— Maisnon;.. nepartez pas encore... j'ai du lingea Vousdonner...
— G'est qu'il est tard... On m'attend pour diner.;;
— Restez ici... vous dinerez avec Poliveau.. i
— Impossible;
— Pourquoi cela?
LE VALET Dfi GHAHBBE POLIVEAU. Wl
— J'ai du linge a rendre loin dUci.
— Eh ! vous ne le rendrez pas... le grand mal !
— Monsietir dinera ici? interrompit Poliveau.
— Oiii, mon garcon.
— Faut-il servir tout de suited
— Oui, mon gargon.
Jamais le colonel n'avait employ^ iin mot aussi aimable en repondant a Poliveau.
— Et qu'arriverait-il si vous ne rendiez pas ce soir le linge que vous avez dans votre panier?
Victoire repondit :
— eiel ! . . . mais je perdrais une de mes meilleures pratiques...
— Et combien vous rapporte cette pratique?
— Trois cents francs au moins par an.
— Je vous les donne... Restez, Victoire.
— Monsieur le colonel plaisaiite.. .
— Je ne fus jamais plus sincere.
— Je ne le crois pas.
— Deux dementis valent un baiser.
Le colonel s'^tait leve ; mais Victoire avait gagne aussitdt la porte en courant. > ,
— Mais quelle est ma pensee, croyez-vous?
— Jene sais...
— Vous allez le savoir sur-le-champ, belle timoree.
Le colonel avait d^j^ ouvert son secretaire, et prenait de Tor dans un sac.
Victoire ne posait plus que sur un pied.
— Voila, dit-il ensuite a Victoire, trois ans des profits que vous comptlez retirer de la pratique que je vous fais perdre... Prenez.
— Monsieur le colonel, je suis une honnSte fllle... Une larme tomba des yeux celestes de Victoire et viftt.
908 LE VALET DE GHAMBRE POLIVfiAU.
en s'arrondissant en perle, s'arr^ter a Tangle emu de ses levres.
— Qu^elle est belle! pensa le colonel m remettant Tor dans son secretaire.
Ge n'est pas une danseuse de TOpera, mademoiselle Praline^ qui atirait refuse... Femmes v^ales!
— Croyez bien, mon enfant, que je n'ai pas voulu vous offenser en vous offrant cet or, qui n'est, apr^ tout, qu'un juste dedommagement de la perte a laqtielle je vous expose... Mais, puisque vous le refusez, n'en parlons plus. Je sais de quelle autre mani^re je vous indemniserai...
— Vousne voulez done pas me laisser partir?...
— Non. . . Gependant je ne vous fais pas violence. . . Mais, voyez, il est deja bien tard...
— Mon Dieu! oui...
-^ Et vous n'avez pas dine?...
— J'en dejeunerai mieux domain.
— Beau raisonnement... pour detruirela iSante; et c'est la sante qui vous fait si belle.
Sur ces entrefaites la porte s'ouvrit, et Poliveau poussa sur ses roulettes une table couverte d^un ambigu exquis, comme il avait Thabitude de le servir quand Praline soupait en t^te a t6te avec le colonel. — Les pieces froides, les entrees posees sur des rechauds d'argent etaient flanquees de deux bouteilles de bordeaux et de deux bouteilles de vin de Ghampagne, assises dans leur seau de glace.
— Et moi qui ai mis deux converts I s'^cria rbypocrite Poliveau. Quelle distraction!
II se disposait a en retirer un ; le colonel lui prit le bras. Poliveau pla^a imm^diatement une chaise devant le convert, qu'il laissa sur la table. II avait compris.
— Eh bien ! dit le colonel a Victoire, vous ne vous asseyez pas?
LE VALET DE CHAMBRK POLh'EAd. «N»
— Moit.,.
— Avez-vous deja change d'avis? Ne venes-vous pas de dire que vous dineriez avec moi?
— Puisque monsieur le colonel t'invite...
— Mais je n'ai rien dit du tout.
— Prendrez'Vous un potage au lait ou un potage gras?.. .
— Mais... je ne me souviens pas...
— Ce n'est pas la question. H. le colonel te demande si tu aimes le potage au gras?...
— Voila du bordeaux. Si vous aimez mieux le vin de Beaune, mon enfant...
Poliveau tenait d'une main le potage, et de Tautre il poursuivait avec un siege la blanchisseuse, qui finit par sasseoir et par setrouverenfacedesonassiette. Elleetait bien et dument attablee. . .
— Tr^bien ! lui dit tout has Poliveau en lui versant a boire... Mais prends garde au champagne... e'est un brigand.
— C'est bien bon,.. pourtant.
— A qui le dis-tu?... Mais evite sa frequentation.
Par son ravissement, moitie reel, moitie feint, Victoire charma le diner du colonel ; elle defila tout un coUiar de surprises plus naives les unes que les autres. Ah ! que c'est bon!... Ah ! c'est que c'est fort!... Ah! que c'est doux!... Cela me pique la langue... Avec.quoi foit-on cela? Mais ce sont des truffes... je sais bien; mais avec quoi les fait^on?
— Donne-lui-en encore, Poliveau, et laisse^la deviner.
— Oui, mon colonel, r^pondit Poliveau, qui remplit de truffes I'assiette de Victoire.
— Verse-lui du la Rose.
— Oui, mon colonel ; je verse.
— Eh bien ! avec quoi fait-on les truffes, ma belle enfant?
— Avec de I'argent, repondit Victoire.
— Pas si b^te! s'^cria le colonel.
— Trop spirituel! muTmura Poliveau.
— Je reponds de cfette maniere, parce- qu'on m'a dit qu'elles coCltaient bien cher; est-cevrai?
— Demandez a Poliveau.
VictoiriB se retouma brusquement du cdte du valet de chambre et lui dit.
— Est-ce que ce legume-la eoftte plus de vingt sous la livre?
— Quarante-ciriq Irancs la livre cette*annee.
— Quarante-cinq francs! s'ecria Victbire en arr^tarit entre ses jolies dents de souris la truffe d'assez belle grosseur qu'elie allait croquer.
Cette extase, dont le milieu ^tait occupe par une truffe, faisait un tableau charmant. Et Victoire, dans ce moment, malgre sa prudence toujours teriue eh haleine par la prudence et les apartesde Poliveau, flamboyait de gSiieteet dV nimation. Ses yeux, ouverts de surprise et pleins d'eclairs, donnaienl a son visage Taspect d'une figure de bacchante qui veut a la fois faire rire et faire aimer, amuser le vieux Sil^ne et Tenivrer de desirs. 11 ne lui nianquait que la grappe dans la main et le pampre vert au front.
Jamais le colonel n'avait trouve que son vin lui portait tant a la tSte. '
— Ne remuez pas! s'ecria -t-il a Victoire, restez^ ainsi encore un instant, je vous en conjure, je vous en supplie!!!
I! avait les bras leves d'admiration devant cette jolie bouche ouverte autour de cette truffe noire comme une bille d'eb^ne.
— Qa chauffe ! dit Poliveau a Victoireen se baissant pour ramasser la serviette qu'il avait laisse tomber de son bras. Attention!
— Ma ch^re Victoire, poursuivit le colonel, qui roulait
dans le fleuve du Tendre sans pouvoir s'accrocher aux bords ; ma ch^re Victoire, si vous permettez que je prenne aveclebout de ma fourchette cette iruffe que.retienhent vos dents, et que je la mange pour vous, ]e vous donne tous les meubles qui sont ici : ce beau lit de chdne, cette jolie pendttle Louis XY, ces tapis, ces tableaux, cette garniture dechemin^, tout, excepte moi, dont vous ne voudriez pas, parce que je suis trop vieux. Aliens, consehtez ! Quelle jolie chambre de mariee ne ferez-vous pas avec ce que je vous offre pour avoir cette truffe que vos l^vres ont touchee !
Quelle terrible tentation pourVictoire!
Poliveau contemplaittout avec des battementsde coeur...
— C'est tout ou rieh, pensa-t-il ; Austerlitz ou Waterloo.
— Que d^cident vos jolies dents, ma tigresse? demanda le colonel au comble impatient de ses desirs, et tendant d^j a la fourchette pour piquer la truffe enchfissee dans le chaton rose et fremissant des plus jolies l^vres que jamais Muller ait peintes.
Victoire fut Romaine : elle avala la truffe.
Le colonel pSlit.
— C'est bien, dit tout bas Poliveau k Victoire; mais il fallait la mSicher. Trop de vertu, c'est trop. Irritons Tage miir, mais ne le decourageons pas. Maintenant, l^ve-toi et pars, il n'est que temps.
Victoire se leva.
— Dix heures, mons^ieur le colonel.
— Wja...
Le colonel tendit une main passionn^e et melancolique a la rus^e Victoire, qui n'avait pas ete assez rusee, toutefois, pour ne pas goiiter imprudemment k tous les vins, a tous les fruits confits a Teau-de-vie; a toutes les liqueurs. Mais Poliveau, qui n'avait pas perdu un de ses mouvements, avait d^route les projets de M. de Lostains, projets qu'on
devine sans peine, en sonnant la retraite au moment oi!^ le succ^ devenait sinon tr^possible au colonel, du moinsassez probable.
— Adieu, monsieur le colonel.
^- Pas de monsieur... belle Victoire...
— Eh bien ! alors, adieu, mon colonel. .
— Pas non plus de mon colonel... adieu, cher colonel.
— Ne reponds pas, et file, souffla Poliveau dans Toreille un peu echauffee de Victoire... il n'est pas encore assez cuit a point pour le manger... il te.mangerait.
Le premier soin de Poliveau, le lendemain dece premier succe§, medite depuis des annees, fut de faire partir Victoire. II lui inventa une tante malade qui la reclamait aupr^s d'elle ; en sorte que pendant plusieurs jours le colonel, moitie sous le coup de la perte de Praline, moitie sous rinfluence de sa nouvelle passion, passa du regret a Tespoir, de ce qui n'etait plus a ce qui pourrait 6tre, avec une invariable agonie d'esprit. II eprouva ees heureuses douleurs de la jeunesse, si terribles a rheure ou elles atteignent le coeur, si charmantes au souvenir ; pourpres au moment mSme, cendres blanches et douces au toucher plus tard.
Ajoutez a ces tourments la nouvelle tactique de Poliveau, qui Tavait deja completement isole de sa tante, vous avez vu comment ; de sa maitresse, vous savez par quel moyen, pour \e river a la chaine d'un amour qu'il avait pour ainsi dire cree lui-m^me.
Sa tactique fut celle-ci : un vieil ami avait Thabitude d'ecrire une fois par semaine au colonel du fond de la Bretagne ; cette correspondance lui etait d'aiitant plus chdre, que M. de Marsange, cet ami, avait fait avec lui les rudes campagnes d'Allemagne et de Russie, avait ete blesse le mdnie jour que lui et decor^ la m^me annee. G'etait, dans Th^roique et belle acception du mot, le fr^re d'armes. Po-
IE VALET DE OHAMBRE POLIVEAXJ. 215
liveau eut la cruelle adressa, lui qui avait toutes le$ subtilites, de gupprimer les lettres de cet ami, et un soup^on d'ingratitude entra alors dans le coeur deja si malade du colonel. Comme ses favoris, sa melancolie passa du bleu au noir . —V Les amis ne vaudraient-ils pas mieux que les amies ? pensa-t-iL
A quelques jours de la, un beau cheval de selle gu'il affectionnait beaucoup, un pur sang, arabe du plus grand prix, mourut tout a coup sans maladie. G'etait celui qu'il montait tous les jours, depuis quatreans, dans ses promenades au bois de Boulogne ; e'etait un autre ami qu'il perdait.
Poliveau aurait pu dire de quelle maladie etait mort le cheval de H. de Lostains.
Habile a proeurer de grandes douleurs, Poliveau ne le fut pas moins a en inventor de petites, de tous les instants, de celles qui sont a Thomme ce que les moucherons sent au lion. Elles piquent, elles exasperent, rendeni enrage oelui qu'elles persecutent.
Sachant les suites qu'auraient les reponses qu'il faisait a tous les amis du colonel venus pour le voir, il leur disait: M. de Lostains est alle a son chateau en Auvergne passer Tautomne. Et, si on rencontrait le colonel quelques jours apr^ dans les rues de Paris, on s'ecriait : Je vous croyais parti!... et par reflexion on ajoutait : II ne veut pas sans doute qu^on le croie a Paris. Alors abondaient les conseils compatissants : II faut se distraire... Une femme perdue, dix de retrouvees... C'etaient autant de coups de poignard qu^on lui donnait au coeur en voulant le consoler de la perte de Praline.
Pour comble d'ennui, il avait beau demander des nouvelles de Victoire, Poliveau repondait toujours : — Elle est aupr^ de sa tante.
3t4 LE TALET HE GHAMBRE POUVEAU.
' La maison avait fini par peser de tout son poids sur la t^te du malhenreux colonel, qui n avait plus pour se distraire que la conversation de Poliveau, parce que lui seul ne lui pariait jamais de Praline, et parce qu*il ^tait le seul avec lequel il put parler de Victoire, charmante enfant dont le souvenir frais et riant passait sur son front comme un souffle d'air pur phsse et vivifte IMte au milieu des ardours aceablantes du jour.
— Qsi va bien, se disait Poliveau, ca va bien... dependant, tout n'est pas fini... Hier au soir, le portier a remis a M. de Lostains une lettre de sa tante de Poitiers... Le colonel s'est moins promene que de coutume dans sa chambre... Si j'avai^ pu detonmer cette lettre... Impossible!... n aurait fallu mettre le portier dans la confidence... Nous sommes d^j^ trop de deux... Victoire, toute fine qu'elle est, aurait, sans mes precautions, fait la noce avant le mariage, et alors adieu... Mais cette lettre dela tante de Poitiers!...
La crainte de Poliveau reposait sur ces vagues apprehensions qui viennent assaillir Tesprit de Thomme au moment de toute grande epreuve decisive ; son pressentiment fut justifie d'une facon foudroyante quelques heures apr^.
A peine jour, le colonel sonna son valet de chambre, auquel il dit, en froissant dans ses mains la lettre de Poitiers :
— Commence par fermer cette porte.
— La partie est perdue, pensa Poliveau dans le mouvement d'obeissance et de peur qu*il ex^cuta. Me voici dans la sourici^re. Je connais mon^naitre, et je prevois bien des choses.
— Tu te souviens de ma tante de Poitiers^
— Oui, mon colonel ; une bien excellente personne.
— Cette lettre est d'elle.
— EUe se porte bien ? . . .
LE VALET D£ €HAMBRE POLIVEAU. %\n
Le colonel lan^a en plein vi^ge, a Poliveau, un regard qui ne voulait pas preeisement dire : A merveille !
— Lis 5a !
— Je ne sais pas lire, mon colonel.
— Eh bien ! je vais lire cette Jettre pour toL
tf Hon cher neveu,
(( Je vous dois une eclatanle reparation, d'autant plus « indispensable, que, sans un coup du hasard, je pouvais « fort bien mourir avant de vous I'avoir accordee. VoicL la ff part qu'a ce bienheureux hasard dans la conjoncture preff sente. J'avais mechamment renvoye une de mes plus an- « ciennes demoiselles de compagnie, mademoiselle Margue- «r rite, uniquement parce que vous aviez paru le desirer ff lorsque j'etais chez vous. Le pretexte de son renvoi me « revoltait : mettre hors de chez moi une fille de quarante- « cinq ans, et pourquoi ? pour avoir lu le Chevalier de Fau^ « bias I Mais vous Texigiez, j'etais chez vous, on vous avait (( depeint a moi, comme un homme excessivement pieux; « je donnai cette satisfaction a vos principes, me reservant 9 de revenir sur cette decision ridicule et brutale d^ mon « atrivee a Poitiers, et je n'aieu garde d'y maAquer. J ai « repris mademoiselle Marguerite, qui m'a affirme sur ir rhonneur, et je la crois bien sincere, ^puisque je lui ai « dit, de mon c6te, que je ne lui faisais pas un crime d aff voir lu Faublas, qu'elle n'avait jamais porte dans sa f chambre ce livre, dont elle ignorait m6me l&xistence. « De ce fait, qui n'aVait pas ete imagine pour rien, puisque < rinventeur avait du prevoir les suites qu^il aurait, je me « Buis elevee jusqu'a la supposition d'abord tr^-hardie, f et ensuite parfaitement justifiee, qu'on vous avait trompe <r sur mon compte, comme on m'avait pareillement trom-
216 LE VALET Dfi GHAM6RE POLIVEAU.
H pee sur ie v6tre a rendroit de nos caract^es et de nos « principes, tranchons le mot, de notre devotion. VoUssa- « vez que je vais tres-loin^ malgre ma b^quille et mes qua- (( tre-vingts ans passes, quand je tiens a sayoir quelque « chose. Je n'al pas tout su, mais je tiens la queue de la « bdte: tirons tous lesdeux, et nous verrons bien arriver «t un loup ou un renard, car il y a renard ou loup attache a « cette queue. Qui done m'a dit que vous exigiez le renvoi € de mademoiselle Marguerite ?. . . C'est votre valet de cham- « bre Louveteau... Qui done ma dit encore que vous teniez « par-dessus tout a ce que j'allasse reguli^rement prendre (( des crampes d'estomac pendant quatre heures aux ser- « mons de Notre-Dame? C'est votre gueut de valet de cham- « bre Soliveau... Qui done enfin m^a assure que vous com* H muniez unefois par semaine, que vous aviez deux direc- « teurs de conscience, que vous vous donniez la nuit la H discipline?... Toujours voire croquant de valet de ehania hte, lequel, pour nous achever de peindre tous les deux, H vous a sans doute dit aussi que j'etais devote comme une « beguine. Maintenant, dans quel but ce miserable a-t-il <( avance des faits si notoirement faux, comme je Tai su par (f des rapports recueillis a mon intention depuis mon re- (ftour a Poitiers? Voila ce que f ignore... Quel interet (r avait-il a nous brouiller, a me faire partir de votre mai- « son? Je cherche, et je ne trouve rien de sattsfaisant a « me r^pondre. Quoi qu'il en soit, ce malheureux depart <c de votre maison a rompu le mariage que jeprojetais pour « vous. Apr^s Tavoir declare impossible a la famille dont <( j'etais la mandataire aupr^ de vous, je ne puis plus re- « venir detruire ma premiere opinion ; j'en suis tres-fort « desolee, mais telle est Toeuvre de votre valet dechambre ff Jamivaux. Vous voila edifie sur son compte : agissez (( comme il vous plaira, rouez-le de coups ou envoyez-lese
LE VALET Dfi GBAMBRE POLIVEAU. 217
« faire pendre ailleurs ; toujours est-il que vous ifites averti. « Adieu, mon neveu cher et alfectionne.
C LUCILE DE LOSTAINS. ))
— Qu'as*tu a repondre a cela? demanda ensuite le co* lonel de Lostains en frisant la pointe de sa moustache grise avec la main gauche, tandis que de la droite il allait prendre au-dessus de s^ tSte le jonc a t^te plombee qu*il emportait avec lui quand il servait de temoin dans quelque affaire d'bonneur : un joncsuperbe, de toute longueur, dur comme le fer, flexible comme une epee de Tolede.
De son cdte, Poliveau jeta les yeux, dans son premier mouvement, sur un cangiar qui bfillait au milieu de la panoplie du colonel.
— S'il ne m'abat pas du premier coup, se dit-il, je Teventre comme un chien.
Le colonel et le soldat etaient en ce moment k deux de jeu. Voil^ Favantage qu'il y a a ^tre servi par de vieux militaires. Gependant Poliveau fit eette reflexion presque aussi soudaine :
— S'il me donne le temps de parler, je sauve encore ma t^te !
— Qu'as-tu a repondre? dit une seconde fois le colonel de cette voix cuivree qui se faisait entendre d'un bout a Tautre de la plaine de Crenelle les jours de grande revue.
— J'ai a dire...
Le colonel passait sa main fremissante sur Tardte lustree et savonneuse du terrible jonc malais.
— J'ai k dire, mon colonel, que tout ce que madame vo* tre iante de Poitiers vous ecrit est vrai... G'est moi qui ai gUsse le volume de Faubtas dans la chambre de mademoiselle Marguerite...
— Dans quel but, vil gredin?
— C'est moi qui ai mystifie madame votre tante en lui faisant croire que voUs vouliez la forcer a aller au sermon...
— Dans quel but? Me TappremdraS'tu, abominable gueux?...
— C'est encore moi qui lui ai dit que vous avie? achete tons ces tableaux de nudite pour eprouver vos sens.>. que vous etiez plus devot qu'un marguillier . . .
— Mais me diras-tu enfin dans quel but, scelerat? s-ecria le colonel en abaissaat comme un tranchant de hache le jonc malais sur la joue de Poliveau.
Le coupfut terrible, mais mat dirige; il ne fitqu'effleurer Toreille et les favoris du valet de chambre, qui y vit blanc et rouge cependant.
Machinalement, par Tinstinct feroce de la colore, il se precipita sur le faisceau d armes accroche sur la tdtedu colonel. Celui-ci Tarr^ta par le cou, et lui dit :
— Ou vas-tu ?
-^ G'est pour vous dire de plus pres, mon colonel, dans quel but j'ai fait tons ces mensonges. J'ai peur qu'on ne nous entende de la pi^ voisine, et les rideaux de votre lit etouffent la voix.
— Dans quel but? demanda une quatri^me fois le colo^ nel sansllcher Poliveau, dont il serrait les muscles du cou.
— Pour vous'emp^cher, mon colonel, de vous marier avec la fempie que votre tante venait vous proposer d'epouser ; et j'ai reussi...
— Et poui'quoi as^tu empeche ce mariage?
— Pour que vous ne cessassiez pas d'etre Tamant de mademoiselle Praline...
— C'estdoncPralinequi t'a conseille toutce quetu as fait? Un silence affirmatif fut la reponse dePoliveati, toujours tenu par la gol^ge^
— Que t'a-t-elle donn^ pour cela?
— Rifen, mon colonel... Mais elle ma fait comprendre que si vous vous mariiez..« si vous deveniez un homme d'ordre... si votre maison enfin n'etait plus au pillage... n'aurais plus rien a gagner ici.
— Tu me pilles done?... tu Tavoues?
— Oui, mon colonel.
-^ Tu ne m'as pas entendu I Je te demande si tu me pilles?
— Oui, mon colonel, je vous pille, mais je vous aime.
— Tu ne seras done jamais qu'un corsaire, un pirate?. . . ajouta le colonel en souriant dej^ un peu et en secouant moins fort Poliveau, qui n'avait jamais plus ouvertement menti de sa vie, car il n'avait jamais rien vole au colonel.
— Lui aussi me trompe... ibFayoue du moins... Ma maison ouverte au pillage ! . . . Mais c'est a ne pas y tenir ! . . . Ah ! les vieux gardens ! les vieux gardens ! . . . Va-t'en ! . . .
— Monsieur ne pent s'habiller sans moi. . .
— Ah ! tu crois ga ?w . . Je me passerai de toi . . . Donne-moi seulement ma ceinture de velours.
— Oui, mon colonel.
— Va-t'en maintenant, coquin !
— Qui vous la bouclera autour du ventre?
— Allons, boucle-la... G'estfait!... Ote-toi demesyeux.
— Je vais cherchfer votre pantalon ...
— J'irai moi-mtoe... Va-t'en !
— Savez-vous oii sent places vos pantalons?
— Non...
— J'lrai vous choisir celui qui vous convient, car la matinee est fraiche.
— Va, et fiche ton camp ensuite; que je ne te revoie plus !
— Et quel gilet ntettrez-vous ?
— Le pique vert.
^ G'est impossible, mon colonel. «. Vous dtes trop pale ce matin . . . Le vert tuerait votre tein t . . . ' — Til trouves?...
— Vous ne pouvez mettre que le piqu^ bleu.
, — L& pique bleu, soit... Mais sors de la maison ensuite, et n'y remets plus les pieds, entends-tu ?
— Irai-je vous chercher un barbier pour me remplacer?
— Un barbier ! .% . une main etrang^re sur mon visage?. . .
— Vous vous raserez done vous-m^me, mon colonel?... Mais vous ne savez pas vous raser...
— Rase-moi encore aujourd'hui... Demain je verrat.
— Oui, mon colonel. . . Je ne m*en irai done que demain?
— Habille-moi, grommela le colonel, furieux, exaspere de ne pouvoir se passer du valet de chambre qu'il renvoyait pour n'^tre pas reduit a Tassommer de coups.
Jamais Poliveau nesemontra plus lesteetplus adroit dans son service de valet de chambre. Quand le colonel fut pare, attife, brillant, il se touma vers Poliveau, et lui dit :
— Ou est ma montre?
— Mon colonel, j'allais vous la donner...
En glissant la montre dans la poehe de son gilet, M. de Lostainssentqu'elle est arr6tee par un obstacle.. ^Qu'est-ce done? se demanda-t-il. II sort la montre, fouille dans la pocbe, et il en retire un papier de soie qu'il deplie lentement. . .
— Un billet de banque! Mais ce gilet revient de la blanchisseuse !
— Oui, mon colonel, et vous ne Tavez pas encore mis depuis que Victoire Ta rapporte. C'etait le jour du petit souper...
— Comment ce billet de banque se trouve-t-il dans la poche de ce gilet?... Je m'y perds... Enfin... il est beureux
LE VALET m GBAHBRE POLIVEAU. 221
que eeux qui metteut ma maison au pillage ne Taient pas vu... Tas de voleurs qui ont Taudace d'avouer qu'ils me d^valisent parce queje ne suis pas marie, qui m'empSchent de me marier uniquement pour me devaliser... Tiensl... dit le colonel en revenant sur ses pas et en prenant une seconde fois Poliveau au collet... tu es heureux d'etre le fr^re de... Sans cela, le proeureur du roi... Qu'a mon retour je ne te trouve pas ici ! . . .
On sonna...
Profitant de la circonstance, Poliveau se degagea de Tetreinte du colonel, et courut ouvrir... C'etait VictoireJ... Poliveau n'eut que le temps de lui dire :
— AVaterloo; mais tu peux tuer les Prussiens ! Marchelui sur le eoenr...
Jamais Yictoire n'avait ete si jolie, siappetissante, si delirante. Le pr^texte du sejour a la campagne, oijl elle n'etait pasallee, Tavait autorisee a prendre le bonnet rond a petits plis, coiffure adorable sur la tete de celles qui ne savent pas la porter. Ses cheveux sortaient de la-dessous en coques soyeuses^ comme un oeillet double ou lafleur du cotonnier sort avec grace de son enveloppe trop etroite. Trop de cheveux pour trop pen de bonnet, chose charmante ! G'etait Glycere deguisee en paysanne de Montmorency. Et quelles jolies epaules dans une robe coUante, ouverte, et laissant voir un jabot de mousseline, guirlande de neige, qui la faisait pale au menton, rose aux joues! Deux cerises anglaises pour l^vres... Richelieu eiit donne cent pistoles pour lui poser, avec quelque lenteur, une mouche au coin de Toeil. Le colonel fut renverse... il perdit la t^te... il la perdit encore plus quand Yictoire lui offrit un bouquet qu'elle degagea des plis de soie de son iichu et des plis de mousseline de son jabot. A ne savait que dire... II halbutiaii«.. il souriait...
n^ LE VALET DE CIIAMBRE POLIVEAD.
Le.coeur revint a Poliveau... Les Prussiens reculent, se dit-il, ne faisons pas la faute de Grouchy.
— Victoire, dit-il, pourrais-tu noiis expliquer comment il se fait que H. le colonel ait trouve un billet de banque de cinq cents francs dans la poche de ce gilet?
Victoire sourit, et sa reponse fut :
— Mais c'est parce que je Tavais trouve dans cette poehe en lavantle gilet; et que ]e Vy ai remis en rendant le linge.
— C'est admirable! s'ecria le colonel, c'est sublime de probity !... Oh! Victoire! Victoire!... Vousme reconeiliez avec rhumanite.
^ Oh ! monsieur le colonel, est-ce que je pouvais le garder? en avais-jo le droit?. .. Vous me louez d'avoir fait mon devoir...
— Mais qui done., mon enfant, fait son devoir en ce monde? Vous... et moi. Vous venez de remplir le vdtre, je vais m'acquitter du. mien. Victoire, dans hnit jours voulezvous etre ma femme?
Victoire ne put s'emp^her, eomme Perrette du Poi an lait, de sauter de joie. Seulement, elk ne cassa rien en tombant.
— Mais que ferai-je de toi? ajouta le colonel en regardant Poliveau ; faut-il te faire pendre?... Je te nomme intendant de mon chliteau et de mes biens en Auvergne, et tu ne reviendras plus a Paris...
Poliveau, interieurement, fit cette reponse : « Je n'y reviendrai pas tant que vous vivrez, » suivie de cette reflexion '.(( Avecun vieux colonel aihoureux d'une jeune fille, c'est cinq ans a attendre. ))
Ensuite, il dit a Victoire : .
— Aime-le bieu.