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TRENTE-QUATRE ANS APRES LA BATAILLE

Cinq lieues au moios separent la plaine de Waterloo de la ville de Bruxelles, peu riche, malgre ses faux airs de capitale, en moyens de locomotion rurale. Bruxelles n'a pas, comme Paris, qu'il faut bien lui opposer, puisqu'elle cite toujours Paris, des escadrons volants de diligences et d'omnibus pr6ts a toute heure du jour etde la nuit a vous conduire dans tous les sens possibles jusqu'aux confins du departement; II faut negocier une journee emigre a Bruxelles pour se procurer a un prix assez elev^ la voiture convenablement solide et legere qui vous conduira a Waterloo. Ajoutez a cette journde perdue celle qu'exige presque entierement votre p^lerinage, et Texcursion vous aura pris un temps qui suffirait pour aller deux fois de Bruxelles a Cologne. Le touriste fait ce calcul, regarde sa bourse, exhale un soupir de regret mele de resignation, et il ne va pas a Waterloo. Les Anglais, les poetes et les commis-voyageurs savent seuls se mettre au-dessus de ces considerations de temps, d'argent et d'espace. A celui qui sVtonnerait de

voirles commis-voyageurs figurer ici d'une mani^re si honorable, nous repondrions qu'iIs«sont depuis plus d'unsi^ cle, sans que Ton paraisse s'en douter, les missionnaires les plus ardents et les plus actifs de la civilisation francaise. Ala faveur de leurs vins, de leurs soieries^, de leurs draps, de leurs bijouteries, ils repandent nos idees, font dominer nos goiits, prevaloir notre laugue, qu'ils forest partout a parler. II n'est pas de ville, de bourg, de hameau en Espagne, en Italie, en Belgiqu^, en Hollande, en Allemagne, et m6me en Russie, ou le commis-voyageur ne passe une fois par semaine. 11 a remplac^ le livre francais que la censure etrang^re proscrit, il tient lieii du journal qu*on briile a la frontiere. II sait tout, il dit tout sans danger. Lui-mdme profite de cette education qu'il donne k ^sob insu, et revient avec des connaissances tres-etendues.

Enfm je parvins, non sans peine, a reunir les parties essentielles d'un equipage f chevaux, Voiture et cocher; mon cocher savait m^me un pen le frangais. J'insiste sur ee dernier avantage, car c'est une erreur assez commune en France de croire qu en Belgique tout le monde parle couramment notre langue. On se trompe : les Beiges, et je n'excepte pas les habitants de Bruxelles, ne parlent frangais que pour prouver qu'ils ne le savent pas. Je suis loin de les bl^mer de cette ignorance ; je voudrais. au contraire, qu'elle fdt complete, ma ferme opinioil etant que leur decadence dans les arts date du jour ou ils ont renonce a parler et a ecrire le flamand pour adopter une langue qui n'est pas faite pour eux. Les Beiges, quelle que soit la classe a laquelle ils appartiennent, ne parlent entre eux que le flamand, qui n'est sans doute pas une langue tr^ harmonieuse, mais enfin qui est une langue. G'est par affectation, par imitation, que dans le monde ils parlent francais; mais, a la longue, cette contrainte a tue leur

WATERLOO. tt5

intelligence. Le Beige ne s'exprime en fran^ais qa*a la faveur d'une traduction meQtale qu'il rumine sans cesse. II pense en flamand, il parte en frangais, et, comme je viens de le dire, cet effort violent qu'il exerce sur lui-mdme depuis sa naissance jusqu'a sa mort lui 6Xe sa verve, eteint sa personnalite, Fenerve, eten fait une nation decoloree, un peuple dont on ne voit que Tenvers et jamais I'endroit. La Belgique entiSre n'est qu'une vaste traduction. Le bas peuple seul est rest^ flamand ; aussi n'entend-ilpas du tout le francais, et la municipalite de Malines, comme celles d'AnvOTS, de Louvain et de Bruxelles, a soin d'^crire, a rintention des habitants, a edte du nom francais de chaque rue, le m^me nom en pur flamand. On m'a rapporte un mot charmant de la reine des Beiges qui vient k Tappui de mon opinion sur la fausse position grammaticale de ses sujets. Un depute lui disait un jour a Laken, en lui faisant hommage d'un discours qu il avail prononce je ne sais plus a quelle occasion : n Yotre Majesty daignera excuser les fautes qui ont pu m'echapper en ecrivant ce morceau... — Donnez, monsieur, donnez-moi votre discours, interrompit la reine, jele ferai traduire. »

En quittant Bruxelles, nous primes le faubourg Ziouue, nouveau quartier qui sera digne un jour du nom royal qu'il porte, celui de la reine des Beiges. Les constructions de ce faubourg aristocratique deploient les proportions superbes de nos hdtels de la rue de la Paix. Elles auraient la mdme majeste sans le vernis beaucoup trop chatoyant dont on les farde. L'eclatante blancheur du stuc qui les recouvre leur 6te en splendeur ce qu'elle leur dqnne, il est vrai, en proprete. La singuli^re habitude qu'ont les Beiges de blanchir a vif, d'etamer, pour ainsi dire, leurs maisons, imprime a la ville entiere le caract^re estimable, mais peu monumental, d'une salle k manger. Le sable qu'ils

s^ment sur le pave des rues rend encore plud juste la comparaison.

A Textremite de ce riehe faubourg, on effleure, en passant ^ les rameaux d'un pare immense dont Tombre et la fraicheur viennent tout a coup vous envelopper, dont les parfums resineux vous aceompagnent longtemps sur la route. Ce pare, que courpnne comme une aigrette un kiosque Elegant, entoure la propriety noblement acquise d*im artiste deux fois cel^bre, M. Beriot, le mari de madame Malibran. Halibran ! ce nom va riemuer la tristesse au fond du coeur, surtout quand on le prononce a Tentree de cette voie de longue melancolie ou Ton est sur le point de penetrer. En m oloignant de cette masse de verdure et d'oiubre pour me rapprocher de la for^t de Soigne, je r^petais ces vers Merits par M. de Lamartine au pied ^e la statue qui a 4x6 ^levee a la sublime cantatric^ dans le joli cimeti^re de Laken (1), ot elle est enterree :

Beauti, gSnie, amouri furent son nom de femme, ficrii dans son regard, dans son coear, dans^ voix; Sous trois formes au ciel apparienait celte dme : Plenrez, terre, et vous, cieux, accueillez-la trois fois !

— Monsieur, me dit mon cocher, m'arrachant bnisquement k ma reverie... Monsieur!

— Eh bien! qu'y a-t-il?

-— Vous me pardonnerez, monsieur, si je votts derange ; mais, avant d*arriver a Mont-Saint-Jean, je dois vous engager k vous tenir en garde centre une industrie dont vous n'avez peut-dtre pas entendu parler a Paris.

(1) On sait que Laken est un chdtean ro^al situ^ a trois milles de Bruxelles. Le roi des Beiges en fait sa residence babitueUe. G'est a Laken que Napoleon arr^ta le plan de la campagne de Roane.

— Une Industrie inconnue a Paris I c'est fort. .* Enfin ! . . voyons quelle est cette Industrie ?

— Vous suppY)sez aisement, poursuivit le eocher, qu'apr^s la bataille de Waterloo il resta sur le terrain beaucoup de balles, beaucoup tie boutons, beaucoup de petites aigles en cuivre,. des tron^ons d'epee, de baionnette, des poignees de sabre, etc.

— Sansdoute.

— Eh bien ! depuis trente-quatre ans, les gens du pays vendent aux etrangers ces debris rouiil^, terreux, rong^s, a demi detruits par Tpxyde.

— II me semble pourtant, mon ami, qu'il ne doit plus yen avoir beaucoup depuis trente-quatre ans qu-on en debite.

— Non, monsieur, et voila precis^ment ou git Tindustrie dont je voulais vous parler. Geux dont le metier est de vendre de ces choses-la s^ment une fois Tan, a frais communs, sur un espace de plusieurs lieues, des boisseaux d^aigles imp^riales, des milliers de boutons de cuivreet des charret^es de balles. lis laissent ensuite reposer cette semaille jusqu'a Tdte, car Thiver les etrangers ne visitent pas Waterloo! mais, Tete venu, ils deterrent leurs plombs et leurs cuivres, auxquels un sejour de huit mois dans un sol humide a donne une couleur de vieillesse qui trompe les plus fins et fait Tadmiration des partisans du grand empereur.

— Mais c'est un affreux mensonga!

— Que voulez-vous, monsieur, le pays est tres-pauvre. .1 Ensuite, a qui ^la fait-il du mal?

Le cocher tolerant ajouta :

— Cette annee, la r^colte des aigles n'a pas ete Irop mauvaise.

Nous entrions dans la forSt de Soigne par une allee

etroite et couverte, mais qui, devait nous laisser voir bien- ^6t, sur ses deux flancs pFofondement creuses, des vciites et encore desvodtes de feuillages a etonner le regard. Les peupliers, les ormes, les platanes, semblent se defier a qui mpntera le plus haut vers le ciel, vers le cid qu'on ne decouvre pas. Ge sont autant de colonnes dont Tecorce grise et sayonneuse imite le poli de la pierre ; on dirait un temple de druides ou les rayons du soleil ne percent jamais. Le sol etale au pied des arbres les feuilles amoncelees de plusieurs annees; elles sont toutes la par jonchees et par couches, les seches sur les pourries, les jaunes sur les vertes, les pales sur les pourprees ; une chemise de mousse rude et verdatre emprisonne la tronc des arbres a une hauteur de plusieurs metres, comme pour les garantir du froid, qui doit ^tre excessif dans cette for^t, si j'en juge par celui que j'eprouvais moi-mlme, quoique nous fussions au 18 juin. Halgre mes y^tements de drap et un manteau, je frissonnais, je croyais etre en plein decembre. 11 etait neuf heures du matin, et les vapours de la auit n'etaient pas encore dissipees. Derriere leur voile bleu qui pendait, dechirci des hautes branches comme des toiles d'araignee du plafond d une vieille cathedrale gothique, je voyais scintiller des points lumineux qui s'agrandissaient, qui s'eteignaient{)arfois subitement : c'etaient des fours a charbon, dont les derni^res flammes expiraient. Une "particularite me frappa vivement au milieu de cette nature fougueuse et sauvage : je n'entendais pas le moindre bruit, la plus faible palpitation dans Fair. Pendant une course de deux heures sous ces galeries d'arbres, aucun cri d oiseau n eveilla mon attention, n allegea Taccablement de plomb qui descendait peu a pen de mes paupieres sur mon coeur. Une for^t sans oiseaux! on dirait que, depuis la formidable joumee de Waterloo, ils sont tons partis, au bruit

de la canonnade, pour, ne plus revenir. Oh ! qu'eiie est triste, qu'elle est triste cette belle for^t de Soigne ! Je ne croirai jamais que la Providence ne Tavait pas choisie pour les grandes choses qu elle a vues, et dont elle a garde les sinistres mystdres dans le pli deses feailles^ dans la profondeur de ses ombres. Dien fait le theatre pour les actions. line arm^, cent mille hommes, devaient mourir la. G'etait ^rit !

— Vraiinent! dis-je au cocher pour detoumer le cours de mes idees, croyez-vous qu'il y ait des gens assez fripons pour speculer ainsisurla curiosite des personnes qui se rendent a Waterloo?

— Ah ! monsieur, me repondit-il, je ne vous ai pas dit tous les tours qu'ils jouent aux pauvres dtrbngers credules. Dabord, il serait difficile de les dire tous; si vous permettiez... en voici un dont je fus temoin un jour que je ramenais de Waterloo a Bruxelles un peintre francais et un Prussien. Le Prussien tenait soigneusement sur ses genoux un objet cache dans un mouchoir. Gomme nous etions a mi-chemin, il dit au Francais : « — Rapportezvous quelque souvenir de votre p^lerinage a Waterloo? — Ma fofi non, repliqua celui-ci; pourtant j'ai ete sur le point de faire une acquisition assez originale, mais on me demandait trop cher... cent francs... Ensuite Fembarras d'emporter cette bizarre emplette... C'etaitfortcurieux!... — Qu'etait-ce done? — Vous ne vous fScherez pas si je vous le dis, repondit le peintre francais : c'etait le crane d un colonel prussien, un crane magniflque, admirable, d'autant plus admirable qu'il etait perce de trois trous faits par les balles, les balles de Waterloo ! un au milieu du front, les deux autres aux tempos. Je n'aurais pas ete fache, je Tavoue, de me faire monter une lampe avec le cr^ne d'un colonel prussien tue par les Francais. Je me passerai de ce luxe. Et vous, monsieur?... eontinua*t-il.

m WAtERLOO.

— Hoi, repondit le Prussien avec une certaine inquietude et eu soulevant le paquet pose sur ses genoux, moi. .. Hais, s'interrompit-il aussit6t, je suis ^tonne, tres-etonne de la prodigieuse ressemblance de ce tpii vous est arrive avec ce quimarrive... — Ahlbahi... — Oui. — Parlez! — Oh! oui, mon etonnement*.. e'est bien etrange en effet... J'ai achete ce matin le crSne d'un colonel fran^ais tUie pareillement a Waterloo. — Yous aussi? — Oui, moi aussi, ])albutia le Prussien, et je comptais le faire monter en coupe et m'en servir pour boire a la sante de Bliicber a chaque anniversaire de notre victoire. — Et ce crane est perce de trois trous*? demanda le Frangais. — Je ne sais . pas au juste... mais il me semble*.. — Voyons, voyons, » dit vivement le Francais. Et, devinant que Tobjet que le Prussien avait sur ses genoux etait le crane dont il etait question, il le prit, le d^gagea du mouehoir quiTenveloppait et Texamina* Le crane avait pareillement trois trous faits par les balles, ou par autre chose. La confusion du Prussien fut grande, la gaiete du Francais ne le fut pas moins. C'etait la mSme t^te, celle qu'on avait voulu lui faire acheter; le m^me crane, qui etait francais quand on le proposait a un Anglais ou a un Prussien, et qui devenait prussien ou anglais quand on Toffrait en vente a un Francais. Geci, vous eii conviendrez, est bien plus fort; ajouta mon cocher, que de vendre de faux boutons aux aigles de TEmpire : faire le commerce des crimes de faux colonels tues a Waterloo!

Cependant, a force de discourir, nous laissions derriSre nous de notables portions de la for^t, et le moment arriva ou elle se d^garnit tout a coup comme par un effet de theatre. Le soleil eclata par une br^che dans les arbres, un vent frais ine frappa en plein au visage, et la campagne se d^roulaa notre droite. — Voila la monlagmdu lAon^ la

voila ! la voiW ! cria mon conducteur avec une joie dont il doit, je suppose, renouveler Texpression a chaque voyage qu^il fait. II semblait, comme moi, la decouvrir pour Ja premiere fois, avec cette difference, toute a son avantage, qu'il voyait et que je ne voyais pas encore. Je fus oblige de faire arr^ter les chevaux et de lui demander la plus grande nettet^ dans ses indications, car je n'apercevais rien a Tborizon. Enftn il mit tant de pr^ision dani§ ses paroles et dans ses gestes, que je finis par ^idtinguer, mais avec beaucoup de peine, la montagne factice, et le lion de m^tal qu'elle soul^ve dans les airs. Qu'on juge si nous en ^tions encore loin. II est vrai que la brume du matin salissait Fatmosph^re. Peu a peu mes yeux s'babitu^rent k ce grand developpement d'air dont j'etais prive depui^ deux beures que nous voyagions dans la demi-obscurite de la fordt d^ Soigne, et alors je vis distinctemi^nt ce monument colossal eleve par nos ennemis a la m^moire de nos glorieux desastres. Je Tavoue, ma premiere impression fut si poignante, qu'il me fut impossible, dans Tetat de faiblesse oii une recente maladie m'avait laisse, de garder la position verticale que j'avais prise pour mieux voir. Mes jambes trembl^rent, mon coeur se crispa, je me sentis palir jusqu'aux l^vres : je tombai aneanti sur les coussins de la vohure. Que ceux qui croient que le patriotisme est un prejuge viennent affronter ce spectacle, etapfes jecroirai a leur scepticisme.

— II me semble, dis--je au moment ou nous gagnions la route pavee, que la forSt est ici beaucoup moins large qu'elle ne devrait T^tre; Taurait-on rognee?

— Ah ! monsieur, considerablement rognee. Elle appartient a plusieurs proprietaires, et chacun d'euxtire de son lot le meilleur parti possible. L'un coupe les bautes futaies et faitsemer du colza, le colza est d un bon rapport; I'autre

prefere un ehamp de lin a dix mille pieds d'ormes (i).

— Ainsi, dans vihgt ou trente ans, pensais*je, il n'existera plus de forSt de Soigne. II etx ete beau cependant de conserver... je parle del conserver en 1849! HIitons-nous, hatons-nous d'aller voir les derniers vestiges de Watwloo, s'il n'est deja trop tard.

Je ne rappellerai a personne que le 18 juin est Taimiversaire de la cel^bre bataiile. J'avaischoisi expr^sce jour nefaste pour faire ma promenade historique a Mont-Saint- Jean, dans Tespoir de rencontrer sur la route beaucoup de veterans de la grande armee, pieusement curieux comme qioi de voir le vaste ossuaire. Elle a ete si grande, cette armee, qu'il me semble qu'il en restera des debris jusqu'a la consommation des siecles. La route atait deserte, — cette route maudite par oii les Atiglais, le 18 juin 1815, s'enfuirent deux fois pour se refugier a Bruxelles, et par ou, le mfimejour, ils repass^rent avec Tetonnement de lavictoire, — personne sur cette route I Seulement, bien loin devant nous, une voiture courait dans la direction de

— Je gage que c'est un Anglais, dit mon cocher.

— Je gage que c'est un Francais, repliquai-je par patriotisme.

— Monsieur veut-il parier du faro a discretion?

— Je tiens le pari.

Aiguillonnes par Tamour-propre de leur maitre, les chevaux allerent plus vite; bientdt je revis le lion, mais cette fois un pieu plus gros qu'une souris, et je distinguai plus nettement le ddme lugubre et rougeatre de Teglise de Waterloo. Nous galopions vers le but mobile dont nous

(1] En recompense de sa victoire, le due de Wellington re9ul en don une partie de h Tordt de Soigne.

avions fait aotre point de mire, lorsque tout a coup des cris sauvages par.tirent des deux cotes de la route, dans Tepaisseur de la for^t. line volee de grues, affam^es par un long jeiine d'hiver, n'auraient pas pousse sur la neige des cris pareils. Bientdt les grues se montr^renl : c'etait une vingtaine d'enfants presque nus; leur unique v^tement, leur chemise, donnaitun indecent dementi aux gens qui croient au bon marche de la toile en Belgique. lis s'elanc^rent devant les chevaux et presque sous les roues, en demandant la charite d'une fagon assourdissante et vorace. Ces pauvres petits enfants, que leurs parents dressent sans doute a ce perilleux metier, out adopte une formule de pri^re polyglotte propre a ^tre comprise des gens de toute nation qui viennenta Waterloo. Ilsdisent en psalmodiant, en pleurant, en riant aussi parfois (la mendicite m^me est un amusement a leur age) : Chariti! charitas! charitSI ckaritasl en ajoutant dans leur baragouin flamand : GtU reiset (bon voyage) ! lis sont charmants avec leurs cheveux blonds, presque blancs, leurs figures bronzees par le soleil, leurs yeux verts comme desr yeux de couleuvre, et leurs agiles jambes de faune; mais ils sont terriblement importuns. Rien ne pent les eloigner. Vous doublez, vous triplez le pas des chevaux, la poussiere s'eUve, elle s'abat, ils sont encore a vos c6tes; vous les menacez, ces enfants de loup, ils rient; on leur cingle des coups de fouet sur leurs epaules nues, ils n'en caracolent que plus lestement devant les chevaux; enfin, on leur jette despoignees de centimes, et... ils ne s'en vont pas. Pendant une lieue, malgre les coups, les maledictions, malgre Targent, ils vous accompagnent de leur lamentable complain te, de leurs regards fauveS et de leurs cris, plus fatigants que des piqdres d'abeilles. Ileureusement, la mendicity e&t interdite dans le royaume de Belgique !

Nous ne tard^mea pas k rejoindre la voiture, ou, selon moTL cocher^ devait 6tre un Anglais^ oil, selon moi^ se trouvait un voyageur fran^is. A la rigueur, nous avions perdu tons les deux. II n'y avait dans cet equipage qu*une femme; mais, cette femme etant une Anglaise, je consentis a considerer le pari comme p^rdu pour moi. EUe voyageait seule, et cet isolement paraissait Teni^uyer beaucoup, a en juger par Tempressement qu'elle mit a lier connaissance et a entrer eh conversation. EUe parlait peu le fran^is, mais elle le comprenait a merveille ; je parlefort mal Tanglais, mais, avec quelque effort d'attention, je le devine. Cfaacun de nous, a Taide de cette demi-faculte, put eomprendre Tautre sans sortir de sa langue^.

— Monsieur, vous allez a Waterloo?

— Ou aller, madame, dans ce pays perdu, sinon a Waterloo?

— Croyez-vous, monsieur, que je trouverai a dejeuner a Mont-Saint-Jean?

— .Fen suis coijvainCu, madame, parce que je suis convaincu qu'on trouve a dejeuner partout, a diner partout, et du vin de Champagne partout, pourvu qu'on n'insiste pas sur la qualite.

— Vous me rassurez.

Ma nouvelle compagne de voyage exhala ensuite un long soupir en jetant les yeux autour d'elle. Nous entrions dans rimmense perimetre oii la grande bataille s'etait concentree le 18 juin, et ou elle avait fini par se decider.

— Monsieur, vous venez aussi pleurer sur quelque perte personnelle dont le souvenir?...-

— Non, madame, je n'ai ni cette douleur ni cette gloire.

— Mon pauvre William! ditelle en portant un mouchoir a ses yeux.

— William etait sans doute le pere ou le mari de cette

respectable dame, me disais-je. Ce be pouvait dtre que Tun ou 1 autre; ear, si elle etait d'un &ge a avoir des fils propres a dtre tues, il n*etait gu^re possible de supposer qu'ils Tavdient ete k Waterloo.

— Ainsi, monsieur, reprit-elle, vous pensez que nous trouverons du th^, du lait, du beurre, a Waterloo?

— Tr^s-eertainement, madame, et m^e des oeufs sur le plat.

II s'ecoula quelques minutes, au bout desquelles nouveau soupirde TAnglaise, suivi de cette (exclamation qu'ac- . compagna encore le mttichoir :

— Mon pauvre James \

— Je me trompais, me dis-je une seconde fois. Ce ne pent 6tre son p^re qu'elle vient pleurer ici : elle n'a pas eu deux p^res... et elle estd'agea avoir eu sans invraisemblanee deux maris... Qui, mais deux maris tu^s a Waterloo le mdme jour?... Autre impossibilite.

— JViThabitude, poursuivit mon enigmatique Anglaise, de prendre quelque chose de plus substantiel que des OBufs le matin.

^— Des beefsteaks, par exemple?

— Precisement, monsieur.

— Eh bien ! nous aurons des beefsteaks.

Nous touchions a la chanss^e qui va du Honjt-Saint-Jean k Waterloo lorsque ma touriste poussa un troisi^me soupir en disant :

— Mon pauvre Tom !

— Ah 9a ! madame, m'ecriai-je avec une petulance qui allait recevoir immediatement sa le^^on, vous avez done perdu trois?...

— J'ai perdu huit freres a Waterloo.

— Huit freres !

— Le mtoe jour et presque a la m^me heure.., Cela

vous etonne, vous, d'un pays ou Ton n'aura bientdt plus d'enfants; apprenez done (}u6 les families anglaises qui out perdu huit enfants a Waterloo sont tr^s-comrauBes, et qu'il y en a en Irlande qui ont eu a pleurer la perte de douze fils, morts ici, a celte place.

— Je vous demande gr^ce, madame, pour mon etonnement; je partage votre douleur. Vous accomplissez un devoir honorable...

— Et force, ajouta-t-elle.

— Comment! forcd?

^— Je n'ai herit^ de tous les biens patrimoniaux que j W rais partages avec mes huit frSres, sHls eussent vecu, qu'a la condition, imposee par mon p^re dans son testament, que je yiendrais chaque annee pleurer ici sur leur tombe.

— Vous savez done ou est leur tombe?

— Non, monsieur; aussi je pleure un pen partout. Nous foulions enfin la route de Gennape, nous rouUons

sur la voie pavee, et tr6s-mal pavee, qui lie Waterloo a Mont-Saint;Jean. Quoique places sous Tautorite d'un seul bourgmestre, celui de Waterloo, ces deux hameaux sont encore a une assez grande distance Tun de Tautre. lis ne se distingueraient gu6re de nos plus chetifs villages de France sans Tadmirable proprete de leurs maisons. L'eglise de Waterloo affecte cependant quelque caraet^re, mais un caract^re qu'on pourrait appeler au-dessus de sa position. EUea une espece de fronton, une esp^ce de d6me ou de ballon de pierre, une espece de portique dont s'honorerait une population de trois mille limes, ce que Hont-Saint- Jean et Waterloo reunis sont fort loin d'avoir. Au fronton de cette eglise, on lit une inscription qui vous apprend que le marquis de Gastanaga, gouvemeur des Pays-Bas pour le roi d'Espagne Charles K, en posa la premiere pierre Tan 1690. La bataille que les Anglais ont appeleedu nom dece

WATERLOO. Wt

village, Waterloo, porta pendant assez longtemps, ehez nous; celui de bataille de Mont-Saint-Jean, tandis que 1^ Ppussiens la notapient la bataille de la Belle-Alliance. Ces trois qualifications sontfondees : les Francais oceupdient le revers de Mont'Saint-Jean, les Anglais couvraient leversant oppose, et s'adossaient, par consequent, a Waterloo, et les Ftussiiens, vers 4a fin du combat, rabattirent sur la fenne dela Belle- Alliance, ou Bltieher et Wellington se rencontrerent apr^s la victoire. Si le village de Mont-Saint-Jean n a pas d'eglise, il a les principales ^uberges, celles ou d'habitude les etrangers viennent se reposer, et prendre dans un dejeuner frugal des forces nouvelles pour mesurer la vaste ar^ne dont chaque place m^rite ua souvenir, et gravir la montagne du Lion. Sans Targent qu'ils y kissem, les deux villages seraient moins que rien. Grace au tribut perpetuel que verse la puriosite du monde entier, Mont- Saint-Jean et Waterloo sesontagrandis; il serait plus exact de dire qu'ils se sont allonges du double depuis 1815, car ils ne se composent, Tun et Tautre, que d'une seule riie, coupee dans son milieu par une lacune de deux kilometres. C'est dans le prolongement de cetterue — qui n'est autre chose, comme nous Tavons deja dit, que la route de Gennape — que viennent se placer et se ranger a la file, par un jeu ironique de la destinee, les noms les plus retentissants, les plus grandioses de Thistoire moderne. Ces noms, qui^ il y a quarante ans, w designaient que de pauyres fermes perdues dans les bois et dans la boue des champs, sont aujourd'hui des noms imperissables. Waterloo, Mont-Saint-Jean, la Belle-Alliance, Quatre-Bras, la. ferme du Caillou, ces fermes ou Ton faisait du beurre, ont remplace Babylone, Tyr, Memphis, Carthage, dans les honneurs de la memoire. Le lait est devenu du sang : voila la gloire! "

A peine est-on entre dans Waterloo, qu'on est assailli par les guides. En general, ce sont des hommes sees, robustes, h Toeii chaud et clair, a la tournure militaire, d'une parole facile, mais trop habitui^ a rep^ter le m4me rdle pour ^mouvoir leur atiditeur. Us recitent : ee sont des professeurs expliquant la poesie; pauvre po^ie! II y a •trois classes de guides : le guide frangais, le guide anglais, le guide allemand. D^s qu'un Stranger se montre, sa nationalite est aussit6t constatee, et le guide de la mdme nation se Tapproprie sans contestation de la part des deux autres. Les guides anglais gagnent beaucoup plus que les guides frangais, dont les profits sont sup^rieurs cependant k ceux des guides allemands, par la raison que les Francis vont moins a Waterloo que les Anglais, et que les Allemands nY vont presque pas du tout. Autrefois, ces guides coiitaient dix francs ; aujoUrd'hui, its se contentent de cinq francs, et mdme de trois francs. La plupart se souviennent de la bataille de Waterloo, k laquelle ils ont pris part, non pas comme soldats, mais comme fossoyeurs. De gre ou de force, eux, leurs p^res, leurs m^res, leurs fr^es et leurs sceurs creus^rent, pendant plus de huit jours, les fosses oik ils precipit^rent quatre-vingt-dix mille cadavres. C*etait un peu avant la moisson : les bles furent perdue ; r^tasuivant, ils furent magnifiques.

Nous mimes pied a terre k Th^tel du Mont-Saini-Jean, un des plus considerables du pays, et nous filmes Introduits dans un appartement au rez-de-chaussee, compose de deux pieces. Par une conduite dont la diplomatic n'echappa ni a la voyageuse anglaise ni k moi, Thdte du Mtml'Saint'Jean a ornd les murs de son salon de portraits oti toutes les opinions trouvent leur compte. Si le Francis s'indigne un moment a T^spect d'un tableau qui represente lord Wellington a cheval, tenant k la main un verre

Waterloo. isd

de vin de Champagne qu'ii $e dispose a vider en Thonneur de sa vietoire, il s'apaise aussitot a la vue d'une gravure ou Napoleon est repr^sent^ vainqueur k Ulm. Si, en voyant cette image, TAllemand sent la rage lui monter au C(Bnr,.un profil de Bliicher et un portrait au piastel du prince d'Orange, places tout pr^ de la, lui rendent le calme, et Napoleon, a son tour, est respecte derriere la vitre de son cadre. Enfm, si le the que vous allez boire vous est servi dans une theii^re d^ree d'aigles d'or volant sur un champ d'azur, le f<Hid du plateau qui porte cette th^idre provocatrice montre, dans toute sa gr^ce britannique, le portrait de la reine Victoria.

Un des supplices de Tesprit, lorsqu'on lit des r^cits de batailles, c'est de ne pouvoir se former une idee exacte de Faction et du theatre ou elle s'est deroulee. Les historiens modemeS; pourvu qu'ils se comprennent, regardent leur tacbe comme acoomplie. lis ignorent qu'il n'est pas une seule de leurs peintures de batailles que le lecteur ne laisse de C6te. Les prefaces causent moins d'horreur. Je ne sais pas si moi-mi§me, elev^ au martyre de Tennui par ma profession litteraire, je n'aimerais pas mieux m'^tre trouvc au plus fort du carnage de Waterloo que de recommencer les recits que j'ai lus de cette bataille, une des plus fadies cependant a retracer, tant etait simple la disposition des combattants. Heureusement je n'ai pas a produire ici un exemple de cette clarte et de cet ordre que je refuse aux autres. L'affaire du Mont-Saint-Jean, — et raon insuffisance s'en felicite, — n'est plus a raconter ; il n'y a pas lieu surtout a la raconter ici. Je me bornerai a dire que Thotel du Mont-Samt-Jean^ d'une construction bien anterieure a 1815, occupe un terrain que les boulets et la mitraille sillonnerent a toutes les hauteurs et sans reUche pendant toute la duree de Tengagement. Le hasard le

plsrga entre rarmee francaise et Tarmee ennemie, qui en firent un pont de feu par oA ne passa qu'un >5eul voyageur du lever au coucher du soleil, la Mortl

Voici rimage et les expressions d un vieil habitant du pays, introduit depuis quelques minutes dans notre salle et assis pres de notre table. Je Favais questionne sur la terrible journee du 48 juin qu'il n'avait que trop vue; un eclat de mitraille Tavait eborgne a la lucarne d'une grange oii il etait montd pour contempler la njelee.

— Monsieur, il y avait tant de ferraille dans I'air, savez- V0U8? qu'une mouche atirait ete infailliblement ecrasee entre deux boulets, si elle etlt ose traverser le village, sais'iu? (SaveZ'Vous, sais-tu, sont deux locutions parasites dont les Beiges se servent a chaque instant dans la conversation.) Pour lors, comme il ne faisait pas bon dans la grange ou je m'etais juche, continua mon vieux laboureur beige, je vins me refugier ici, croyant trouver des amis. Ah ! oui, desa^is... Bonsoir ! tons partis : les vieux et les jeunes, pour aller a Nivelles, a Frischermont, dans les champs, je ne sais ou. Enfin, il n'y avait plus personne, savez-vous? Ah! si fait, reprit-i], il y avait ici una femme, une belle jeunesse, vetue comme une dame, saig-tuHe me demande par quel trou d'aiguille elle etait passee pour venir. Elle etait la, elle resta la toute la journee, la t^te baissee comme un poirier qui a recu un coup de vent, el les bras en croix sur la poitrine. C'est bien extraordinaire, savez-vous?

— Et que disait-elle?

— Rien; puis jenesais pas Tanglais, et elle ne savait que Tanglais. De temps en temps, elle se levait roide comme un revenant et allait a la crois^ pour voir si ca finissait. ^a ne iinissait pas du tout, sais-tu? II pleuvait sans diseontinuer; il faisait noiret rouge : le noir, c'etaitle

temps, savez-vous? le rouge, c'etait le feu et la flamme des canons, sais-tu? Le bon Dieu et le diable jouaient une partie a faire trembler. Le bon Dieu voulait eteindre le feu avec Teau, le diable ne le voulait pas. Vers quatre heures, les rouges, les Anglais, pass^rent devant la porte en criant que tout etait perdu. Jc ne les comprenais pas, mais ^a se voyait, savez-vous? Trente pieces de canon les frappaient en plein dans le dos et les poussaient comme des moutons effrayes dans la for6t de Soigne. lis tombaient par centaines a chaque pas; ceux qui venaient derri^re eux passaientpar-dessuslesmorts; ceux-la etaienttues aussi, et on montait sur eux. J'ai vu jusqu*a six rangs de cadavres, et en moinsde temps que je bois ce verre de faro, sais-tu? Le marechal Ney et trois gen^raux sous ses ordres en t^te de trois colonnes, les poursuivaient depuis la Haye-Sainte. II n'y eut qu'un Anglais qui ne remua pas, qui ne changed pas de position, qui resta tout le temps au pied d'un arbre dont votre guide vous montrera tout a Theure la place. C*est lord Wellington. II etait la le matin, il etait la a midi, il fut la le soir. A la m^me place, il vit deux fois la defaite et enfm la victoire de son armee sans plus s'emouvoir que Tarbre contre lequel il etait adosse. Toute son armee s'en allait en hurlant de terreur vers Bruxelles, ou M. le bourgmestre avait deja prepare le plat d 'argent pour offrir les clefs de la ville a Tempereur Napol^n^ Hais ne sortons pas de Mont-Saint- Jean, ou il y avait assez de besogne. Dans leur debacle, les Anglais avaient jete tant qu'ils avaient pu des morts et. des blesses dans cette salle par ces deux croisees dont il n'y avait plus pn petit morceau de bois qui tint. Y en avait-il de ces fracasses parmi les rouges ^tendus la ou nous sommes! Croiriezvous que cette femme les retoumait sur le dos et qu'elle les regardail entre les deux yeux, et qu'elle les retouma

et qu'elle les devisagea ainsi tpus taut qu'ils dtaient ! Puis elle ful forcee de s'^loigner pour eviter Teau et le sang qui gagnaient ses genoux. Pour lors, elle entra dans ceUe pi^ce, qui n'etait pas une cuisine comme aujourd'hui, et ^Ue s'appuya centre cette cheminee. Elle etait bien pSle. Les blesses criaient beaucoup, puis ils cnaient moins, puis ils ne criaient plus du tout. On recommengait k entendre la pluie, qui se confondait avec la mitraille. Deux heures apr^, ces satan^ rouges revinrent en disant que non, que tout n'^tait pas perdu. lis repassi^rent par Mont-Saint- Jean, devant cette maison, en marchant sur leurs morts avec leurs canons et leurs chevaux. La femme s'approcha encore de la crois^e, mais ^core bien plus pSile, pour les voir passer; et, quand ils furent passes, elle s'assit sur ce rebord et avan^ la tSte comme poiir voir si quelqu'un venait. U ne venait que des bouffees de mitraille et un de^ luge d'eau. « Mademoiselle, je lui dis, vous a\lez voils faire tuer, si vous restez U, savez-vous? » Elle me dit : « No! no I no I r> Je finis par croire qu'elle attendait quelqu'un. A la nuit, le bruit cessa. Pour lors, un tout blond petit officier des rouges parut, entra, et ils s'^mbrasserent pendant un quart d'heure. Le jeune homme, qui etait bien content, lui parlait beaucoup, mais elle ne parlait pas, quoiqu'elle fttt ^ussi bien contente, savez-vous? Eh bien! pendant les deux jours qu'ils resterent a Mont-Saint-Jean, elle n*a jamais plus parle. Les medecins du regiment des rouges disaient, a ce que j'ai appris en enterrant les autres, ils disaient comme 9a qu'elle avait eu trop d'emotion le jour de la bataille, qu'elle ne rattrapei:ait sa voix que si elle avait un enfant, sais-tu?

— Mais je connais cette histoire, interrompit TAnglaise aux huit fr^res tu^s a Waterloo, c'est celle de lady Pool, qui avait suivi, par ameur, son cousin, lieutenant dans le

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corps d'armee du g^n^ral Picton. Elle s'edt mariee avec lui apr^s la campagne; ils ont eu des enfants, mais ^elle n'a jamais recouvre la parole.

L'ABglaise ajouta, changeant de ton et aprds avoir regarde rheure a samontre: — U est temps d'aller pleurer sur mes fr^res.

Elle se leva pour partir. Je me leva! axissi^ meis je ne jugeai pas convenable de lui proposer' de voir ensemble 1^ spectacle que nous^ dtions yenus* chercher tous les deux. Sur le terrain oil nous appelait la mdme curiosity, nous n'apportions pas la mSme maniSre de sentir. II etit fallu recourir k rhypocrisie de la politesse, et cette hypocrisie est quelquefois impossible. Mon instinct personnel devinait et pratiquait en petit ce qui se passe tous les jours parmi les voyageiirs d'origine differente attires a Waterloo. Tous oomprennent, quelle que soit leur intimite dans le mond^, la necessite et presque le devoir d'aller chacun de son cdtd quand ils touchent le seuil de ce temple, lei la nationalite parle bjiut, elle se revile avec force et prend le nom de religion; la separation des cultes s^op^re naturellement : ceux-ci vont celebrer des vainqueurs, ceux-la evoquer des martyrs. D'ailleurs, les guides eux-m^mes ne consentent qu'avec repugnance a servir simultanement de cicerone a un Francais et a un Anglais; ils sont gdn^, et cette contrainte paralyse leur debit oratoire.

A la porte de Thdtel du Hont-Saint^Jean nous attendaient, outre nos guides, les mendiants du pays, les vendeurs d'aigles et de fausses reliques. Mon Education etait faite. Je saluai les aigles avec un profond respect et n^en achetai pas. Precede de mon guide, je pris la direction de la montagne du Lion par la seule et unique voie qui y m^ne, rue et grand chemin tout ensemble. A Fextrdmite de cette rue, on voit la ferme du Mont-Saint-Jean, gros

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Mtimeni rustique dont les Anglais fiFent un h6pital durant la bataille. Madame Roland, du haut de Techafaud, s^ecria, en regardant une statue de la Liberte elevee sur la place de la Revolution : « liherte, que de crimes on cornmet en ton nom I » Au souvenir de ces belles paroles, je murmurai devant la ferme du Hont-Saint-Jean, ou, d^apres le rapport du major Awket, furent coupes^en une seule joumee plus de douze cents jambes et de quinze cents bras : a gloire ! que de membres on coupe en ton nom ! »

Des rares maisons placees a droite et a gauche de la longue rue de Nont-Saint-Jean, sortent a chaque instant de jeunes femmes qui accourent^ tr^s-coquettement parees, pour vous offrir des albums renfermant avec texte les principales vues, les plus remarquables sites, illustres par les hauts faits de la Grande Joumee. iSi vous 6tes Francis, ce sont les ouvrages francais, bien entendu, qui vous seront offerts. Ces vendeuses sont partout : sur chaque tertre, au fond de chaque ravin, au pied des deux monuments funeraires que vous apercevez deja, et m^me au sommet de la montagne du Lion. Rude metier! II n'y a pour elles abri ni contre la pluie ni contre la poussidre et le soleil. Elles vous remercient avec beaueoup ds courtoisie, que vous achetiez ou non leurs petites notices.

Nous voici parvenus a Textremite du village de Mont- Saint-Jean et. bientdt a Tendroit ou la bataille fut le plus chaudement engagee. A cette place, deux monuments sans faste ont ete eleves a droite et a gauche de la chaussee par les armees coalisees a la memoire de ceux qui travaillerent valeureusement au succes de la joumee et n'en jouirent pas. Le 18 juin, une formidable barricade allait d'un cote a Tautre du chemin. Le premier monument, celui qui est a droite, a ete erige a sir Alexandre Gordon, aide de camp de lord Wellington. C'est un torn-

beau fort simple en pierre bleue, surmonte d'une eolonne caAnelee; une grille en fei^ de lances Tentoure carrement. L'autre monument, celui de gauche, a plus de grandeur, sans sorlir de TausliUle qui convient a ces sortes de constructions beroiques. Sa forme est celle d'une pyramide k large base. II a ete dedie par les officiers des legions allemandes a leurs freres d'armes- du Hanovre, tombes glorieusement le 18 }uin 1815. II porte sur trois feces les noms des officiers tues et sur la quatri^me cette inscription anglaise dont nous venous de donner le sens :

TO THE MEMOfir

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