‹ De neuf heures à minuitChapitre 13 sur 23 · LEGION GERMAN · texte numérisé non relu

LEGION GERMAN

Ces deux monuments funeraires, par leur position isol^e et comme suspendue, indiquent les changements qu'a subis depuis 1815 le terrain ou la bataille de Waterloo fut livr^. II est si peu ce qu'il etait alors, que lord Wellington, en le revoyant il y a quelques annees, a pu dire : « lis m'ont gat^ mon Waterloo. » A partir de la Haye- Sainte jusqu'a Mbnt-Saint-Jean, ce terrain formait un double escarpement traverse par la route de Charleroy. Pour construire la montagne du Lion, on a pris la terre des deux monticules; lesol, diminu^ dans son epaisseur, a dA descendre considerablement, et les deux monuments restes a leur place de chaque cote de la route marquent Tancien niveau. Ainsi Tendroit ou la lutte s'est deployee dans toute sa fureur, ou le canon a porte ses coups les plus surs et les plus decisifs, ou lo sang a le plus coule, ou

la mort a le plus largement fauche, ou la victoire et la defaite ont laisse leur plus vive empreinte, oette ardne memorable a disparu. On Ta enlevee a plusieurs pieds, et on Ta ensuite roulee dans la forme d'un entonnoir de deux cent cinq pieds de haut et de mille six cent quatre-vingts pieds de circonference! On peut dire sans exageration, de cette construction fantasque et monstrueuse, qu'elle est faite d'ossements et petrie avecdu sang humain de la base au sommet. EUe fait peur aux hommes, horreur aux Fran^ais et pitie aux artistes.

Au-dessous du tombeau de sir Alexandre Gordon, et k Tangle ro^me de Tescarpement dont j'ai rappele les vicissitudes geologiques, on voyait encore, il y a quelques annees, Tarbre sous lequel le g^n^ral Wellington resta tout le temps de la bataille. II etait impossible d'etre plus expose. Deux fois, dans cette terrible joumee du 18 juin, separe de son etat-major, il se trouva seul au milieu de la cavalerie fran^aise et foudroy^ des quatre c6tes au pied de cet arbre, qui meritait bien le sort glorieux qu'il a eu. Des speculateurs anglais Tachet^rent, et, apres Tavoir emporte k Londres, ils en vendirent les morceaux sous la forme de obaises, de fauteuils et de tabati^res. 11 est probable qu'on en tire encore aujourd'hui une foule de meubles, et qu*il aura le sort de la canne de Voltaire et de la plume qui signa Tabdication de Fontainebleau ; il n'aura pas de fin. On a assez souvent d^nie aux Anglais la victoire de Waterloo pour qu'on ne soit pas suspect en rendant justice a la bravoure froide de leurs soldats et au courage de leur general. Ils ont perdu la bataille de Waterloo, c'est vrai; ilsTavaient du m^ins completement perdue et sans ressource avant Tarrivee de Bliicher, mais ils ont ete admirables d'energie et de patience heroique en face des Fran^ais, qui manquerent de cette patience parce qu'ils

eurent trop de courage. A Waterloo, il y eut deux vaincus : les Anglais et les Frangais, les Anglais d'abord. Le vainqueur, ce fut le hasard et les Prussiens, auxquels les Anglais devraient laisser le leger benefice d'une pareille vietoire, car les Prussiens se prdsenterent vierges de toute fatigue, quand les Fran^ais aviaient ^puise leur sang et leurs forces depuis douze heures:et je ne dis rien encore de celui qui s'en alia la veille de la bataille, et de celui qui ne vint pas le jour oii elle fut donn^e. Passons en silence entre ces deux mar^chaux: Dieu les a jug^s.

La distance entre les deux monuments dont nous a^ons parle et la mdntagne du Lion est faible ; on la franchit tantdt en suivant un ravin oi!i les Anglais et les Fran^ais rouMrent plus d'une fois p61e-m61e, eux et leurs chevaux, tantdt en marchant dans la campagne. L'hiver, ce chemin doit ^tre impraticable. L'esp^ce de majeste que rev^t de loin la grosse motte de terre decoree du nom de montagne s'evanouit peu a peu k mesure qu'on approche de sa base. Le gigantesque davient du grotesque. On ne voit bientdt plus qu une montagne de fabrique beige, une contrefa^n de la nature. Sans le beau inanteau de gSizon qui a pousseautour de ce c6ne difforme, Toeil n'en supporterait pas un instant le spectacle : cette vegetation en adoucit les contours, et le regard se repose, si le go(it et le bon senssont revoltes. Du courage! ATfron tons les deux cent vingt-deux marches creusees dans le flanc de la montagne : vainqueurs et vaincus sent egaux devant cette ^chelle roide et mena^ante tendue eomme celle d'un mat de vaisseau. Un seul appui vous est offert pour la parcourir : c'est une corde mal assujettie a Textremite de quelques pieux chancelants. Elle flotte sans cesse, et s'en va de la main, tandis que les pieds se posent de travers sur des marches rompijtes et disloqudesi souvent absentes. II faut monter

tout d'un trait, sous peine d^avoir le vertige en s'arr^tant sur un plan incline a faire peur. La rapidite de Tascension en neutralise en partie le danger. On arri^ eniin essouffle, brise, au sommet de la montagne, plate-forme irreguli^re beaucoup trop etroite pour la quantity de visiteurs qu'elle ' devrait contenir, et qu'etle ne contient pas. A peine y a-t-il une marge de deux pas entre le socle du monument et le bord m^me de la montagne. Par le vent impetueux qui souffle presque constamment sur cette hauteur, on est fort expose a dtre precipite. Les gens nerveux feront sagement de renoncer a ce voyage aerien. Le socle qui porte le lion est forme de cette eternelle pierre bleue si commune en Belgique ; il a trois marches hautes chacune de trois pieds. Ces Gourdes assises supportent le bloc carre de dix-huit a vingt pieds d'elevation, ou on lit cette simple inscription : xviii juih mdgccxv, et au sommet duquel rheroique animal est fix^. Ces diverses pieces superposees Televent si haut, qu'il est difficile de le voir a son aise des divers points de la plate-forme oil Ton se place, quoiqu'il ait quatorze pieds : on ne distingue bien qu'une partie de sa tdte et de sa queue. II n'est pas en bronze, ainsi que quelques voyageurs Tont ecrit, mais en fer « bronze; sa patte s'appuie sur une grosse boule du mSme metal. II a ete fondu a Seraing, dans un des ateliers du cetebre Cockerill. Ce morceau nc merite aucune mention comme oeuvre d'art, et c'est une faute. Quand on croit avoir gagne la bataille de Waterloo, quand on appelle de tons les points cardinaux la curiosite des peuples sur une place unique dans Tunivers, on doit un autre monument a rhistoire et a la posterite. II est un pen trop sans hcom de commander a un industriel beige, comme on lui aurait commands une locomotive, un lion destine a resumer la plus grande bataille des temps modernes. Pourquoi de fer?

pourquoi DEi^me en bronze? pourquoi pas en argent ou en or? Est-ce par economie qu on Ta eoule en fer? Je le crains. Decidement ce lion en fer battu, en metal de marmite, n'est qu'un ridicule joujou obtenu au meiUeur marche possible. En general, les Beiges ne sont pas heureux dans Texecution monumentale des lions, qu'ils affectionnent beaucoup, je ne sais trop pourquoi, a moins que ce ne soit en souvenir de la domination batave. Partout on voit des lions en Belgique, et partout ils sont ridicules comme des bourgmestres de village, lis sont affreux, ils ressemblent a des hommes. Je ne passais jamais sans douleur devant le palais du prince d'Orange, et je n'entrais jamais sans une profonde melancolie dans le Pare, a Bruxelle^, tant les lions que j'apercevais me navraient par leur laideur, leur perruque de eonseiller et leurs epouvantables grimaces. II n'est pas genereux d'insult^r ainsi le roi des animaux avec cette unanimite hostile.

C'est du haut de la plate-forme que les guides s'acquittent de Facte le plus essentiel de leurs fonptions. La main tendue vers Thorizon, ils indiquent fes* points occupes par les differents corps d'armde presents a la bataille, les terrains ou les plus sanglants episodes de la journee se sont passes, et les fermes, les ravins, les hameaux, les haies, les monticules pris et repris tantot par les Frangais, tantdt par les soldats des armees coalisees. II y a ceci de singulier, que les scenes qu'ils racontent ont en general pour point de rappel, sur le terrain de revocation, des objets sans analogie aujourd'hui avec ces tragiques peripeties. A leur insu, ils suivent cette bonne nature etalee devant eux; elle a convert tons ces meurtressous le manteau vert de la campagne. « Ecoutez, disentails, ici, daps ce bouquet d'arbres tomba mortellement frappe le general Ponsonby; en face, ou le vent agite ces bles, Picton, /lutre general anglais.

fut tue en commandant une charge qui fit le plus grand mal aux Fraticais. La-bas» la-bas, de Tautre c6i6 du chemin, ou vous voyez s'elever cette petite fumee blanche, la garde imperiale fut repoussee ; le prince d'Orange fut bless6 au versant de ce ravin; entre ces faucheurs qui dorment et ce troupeau de moutons qui descend la chaussde, le due de Wellington, desespere, croyant, pour la troisi^me ou la quatri^me fois, la bataille perdue, se renferma dans un bataillon carre. Plus loin, entre la route de Nivelles et la route de Gennape, apercevez-vous un groupe de petits jardins qui ondulent et s'el^vent en pyramides? G'est la que Napoleon avaitdresse son observatoire,^ et c'est par ce grand hois, au dela de la Haye, que les Prussiens, sous les ordres du general Bulow, attaquerent les Fran^ais, commandes par le comte de Lobau. » Souvent, ces explications, qui, presque toutes, on le voit, s'^tayent siir les points les plus pacifiques et se feraient ecouter de Gessner lui-mdme, sont donnees par des guides distincts en trois langues differentes, ici a des Fran^ais, la k des Anglais, la a des Allemands. On a remarque, et Tobservation a son prix, que les sujets des nations qui ne prirent aucune part effective a la bataille de Waterloo se distinguent et se classent par des sympathies invariables! car il est impossible de ne pas se prononcer ou pour ou contre les Francais, en ^coutant le grand fait d'armes. Ainsi, les Russes se rangent, k quelques exceptions prte, du c6t^ des Anglais et des AUemands, tandis que les Danois, les Suddois, les Espagnols, les Italiens, les Portugais et les peuples des deux Am^riques, se prononcent ouvertement pour les Francais. On voit que nous Temportons debeaucoup dans la balance. Les nations meridionales sont surtout d'une petulance incroyable dans leurs demonstrations en favour de Napol^n. J'ai vu une jeune Americaine d'unebeaute remarquable se hausser sur

ses petits pieds fremissants, crach^^r aussi haut que possible dans la direction du malheureux lion de M. Cockerill, et monter ensuite sur la troisieme assise, ou elle dit plusieurs fois en espagnol en agitant soil mouchoir : (( Au nom de la Havane, ma pa trie cherie, vive Napoleon ! j>

J'aurais voulu ^tre temoin d'un autre fait, dont les guides confirmeraientrauthenticite; le voici tel qu'il m'a etd rjacoate. Un yoyageur anglais et un voyageur americain des Etats-Unisavaientgravi ensemble la mon:tagne duLion, afin de jouir du vaste panorama de la bataille. Le m^me guide etait charge de les renseigner tous les deux. II commence son recit, on Tecoute ; il y apportait toute Timpartialite possible : cependant, un moment vint ou il ne put se'dispenser de dire ; a Ici, les Francais pli^rent devant le choc impetueux des Anglais. » Aussitdt, 1' Americain murmure : Ce n'est pas vrail L'Anglais le regarde ; le guide continue. Une seconde fois, il est forc^ de dire dans le cpurs de sa narration : a La-bas, dans ce ravin que j'indique a vos seigneuries, les Francais furent culbutes par la cavalerie anglaise. » Ce n'est pas vrail repete Tobstine Americain. L' Anglais le regarde encore et relive tranquillement ses manchettes; de son cote, TAmericain en fait autant. line troisieme fois, le guide, dont les precautions oratoires redoublaient cependant, enonce un f^it un peu moinsglorieux pour les Francais que pour les Anglais; une troisieme fois, FAmericain riposte froidement au nez de TAnglais : Ce n'est pas vrail A la huititoe fois, par consequent au huitieme dem^ati, TAnglais s'elance sur TAme^ ricain, qui avait prevu Tagression ; il la repousse, TAnglais revient; les poings se ferment, ils box^t dans le plus profond silence, ils boxent, grand Dieu ! sur une surface de deux pas d'etendue et sur un abime presque perpendiculaire de plus de cent quarante pieds de profondeur. Leur

ragpe B'aceroU par les coups qu'ils se portent; ils s'accrocbent: ils vont. Tun trainant I'autre, jusqu'au bord de la ihontagne; ils glissent, ils chancellent, ils tombent, ils roulent, ils roulent ensemble:.. Ils n'etaient ni morts ni blesses. L'Americain, en se relevant, dit a TAnglais : Norij monsieur, ce nest pas vrai I

Quand I'armee franicaise, allant au siege d'Anvers, passa au pied de la montagne du Lion, elle eprouva un si V\{ sentiment de douleur et d orgueil blesse, qu'elle resolut de Jeter bas ce lion insolent. Le fils sp trouvaiten presence de Toutrage fait au pere. En uri clin d'ocil, des echelles furent appuyees contre le piedestal par les soldats du genie, et Toeuvre de demolition allait commencer. Toute notre jeune armee applaudissait du coeur, de la voix et des mains. Malheureusement (la raison veut qu'on dise heureusement ) le marechal Gerard fut prevenu a temps, et il s'opposa a cet acte de patriotique vivacite. Lui seul, dont la conduite fut si noble et si belle a Waterloo, avait le droit de se faire ec6uter des braves soldats places sous ses ordres; de desarmer leur colere. Ils obeirent ; mais, avant de lever le siege, ils souffleterent le lion.de plusieurs coups de fusil, dont les marques sont encore empreintes^ sous sa gueule, et, pour mieux Tavilir dans la posterite, ils lui coup^rent un morceau de la queue.

A la base de la montagne, dans une cabane ouverte a tons les vents, un gardien se presente a ceux qui sont descendus un registre ou ils sont invites a ecrire leur nom, leur pays leur profession. II leuroffre ensuitedu genievre, de Teau-de-vie et de la biere. J'ai vu avec plaisir qu'il ne se donnait ni pour un vainqueur ni pour un vaincu de Waterloo. Cependant il profite de Foccasion pour vous dire qu'il entretient la corde de Tescalier de la montagne. II Tentretient si mal, et a dessein, qu'il est oblige lui-mSme,

lorsqu'on descend, de venir se placer devant vous, afin de faire obstacle a une chute^ tr^s-possible, attention dont il ne refuse pas la recompense.

En quittant la montagne du Lion, je~ voulais voir d'autres lieux non moins cel^bres dans les fastes de la formidable joumee; je pris le chemin de la Haye-Sainte et du chateau d'Hougoumont, qui ne sent ni Tun ni Tautre fort eloignes de la. En 1815, la ferme et le chateau etaient lies et entoures par un petit bois qui n'existe plus. Ce terrain, assez vaste, a ete defriche, et Ton y a seme du ble, de Tavoine et du lin. En regardant ces jolis champs converts d'une vegetation luturiante, j'avais besoin de Taffirmation de mes lectures pour me persuader que cet espace, qui va du chateau a la ferme, a ete Tendroit de la terre ou il est mort le plus d'hommes. La, pendant plus de quatre heures, les boulets et les balles tuerent sans relache et a bout portant des Frangais et des Anglais; ensuite, pour couronner la f^te, Tincendie consuma le chateau, et les blesses anglais et francais, les vainqueurs et les vaincus, perirent dans les flammes. II plut la-dessus; dans Tapres-midi, on ne voyait plus qu'une fumee noire au ciel, une tache sanglante sur la terre,et la charpente osseuse du chateau, s'elevant entre ces deux points comme un grand squelette. La Haye-Sainte a ete reparee et probablement plusieurs fois depuis 1815. G'est une ferme dans toute la simplicite du mot, et une ferme qu'il ne faudrait pas comparer aux notres, si riches en dependances. Quand j'y penetrai, des canards nagaient avec bonheur dans une mare, un enfant blend tout nu agacaitun gros chien noir avec une baguette d'osier. Ma presence dans cette habitation solitaire eveilla Fatten tion du chien. II se mit a aboyer; sescris attirerent a la fois un valet sur le seuil de la porte de Tecurie, une jeune femme qui se montra a celle de la laiterie dans un

encadrement de feuillage, et, sous la voiite d'un hangar, un homme fart age, avec un bonnet de coton sur la t^te, une pipe a la bouche, et aiguisant une faux avec une pierre. Apr^ les saluts d'usage, je dis d'abord au valet d'ecurie :

— Hon brave homme, ceci est bien la ferme de la Haye- Sainte?

— Oui, monsieur.

— C'est ici qu'on s'est battu7

-^ Oui, Tan dernier, pour la kermesse.

— Je vous parle de Waterloo.

— Waterloo jest la-bas, la-bas...

— Je le sais. .. mais je vous parle de la batatlle.

— L'an dernier pour la kermesse.

— De la bataille de Waterloo!

— Apr^ Mont-Saint-Jean, vous trouvCTez Waterloo ! Voyant que je ne le comprenais pas, et renon^ant a se

faire comprendre d'un etre aussi peu inlelligent que moi, le valet m'indiqua la jeune femme arr^tee pres de la laiterie. Je m'approchai d'elle.

— Madame, quoique vous ne fussiez pas encore nee a Tepoque de la bataille de Waterloo, vous avez dh. entendre parler des massacres qui se sont commis ici, dans cette ferme?

— Oui, monsieur, j'en ai oui parler par mon pere, que vous voyez la-bas aiguisant sa faux.

— Vous ne pourriez pas me dire la position qu'occupaient les Anglais dans la ferme ?

— Non, monsieur; mais mon pere...

— Je vous remercie, madame.

La fermiere me rappela. — Monsieur! monsieur! mon pere est tres-sourd, il pourrait ne pas vous entendre...

— Monsieur ! criai-je de manidre a prouver que je pro-

fitais de ravertissement... monsieur! que savez-vous du combat si meurtrier qui s'est livre ici?

— Ici?

— Oui, ici.

— Dans quel temps?

— En 1815.

^ — En 1815?... Non, ce n'est pas «n 1815.

— Comment, non?...

— Je vous dis qu'en 1815 je n'etais pas ici, j'etais dans la Frise.

— Mais vous ne savez rien ?. . .

— Sur la Frise?

— Non, sur la Haye-Sainte, ou nous sommes, ou je vous parle en ce moment. Voyons, rappelez vos souvenirs.

Le vieux paysan, me regardant d'un oeil clair et d'un air heb^te, me dit :

— Auriez-vous appris quelque chose de nouveau ladessus?

Je saluai cet honndte vieillard, lui souhaitant, a la maniere de Fenelon, la continuation de cette existence calme qui lui laissait igborer jusqu'aux cruautes exercees par la guerre a la place ou il fumait paisiblement sa pipe et aiguisait sa faux. II ne restait plus pour m'instruire que Tenfant et le chien. Je n'osai pas les interroger : ils auraient pu me repondre un peu mieux que ces ^tres intelligents. Voila ou en sont deja les souvenirs de Waterloo en 1849!

Je dois pourtant ajouter ceci : mon guide m'affirma que les gens interroges par moi n'etaient pas les maltres de la Haye-Sainte. C'etait, me dit-il, une famille de faneurs, comme on en voit beaucoup en Belgique, se louant a la quinzaine pour le temps de la fauchaison, et retournam ensuite dans leur pays.

Le chateau d'Hougoumont, oil j'allai directementen sor-

tant de la Haye-Sainte, allonge de loin dans les airs ses mines desolees. II est reste a peu pr^ tel qu'il etait apr^ rincendie. 11 n'a jamais dil ^tre fort remarquable, malgre le titre ambitieux de chateau dont il se decorait. On donne facilement ce titre en Belgique a d'epaisses maisons blanches, baties a Textremite d'une pelouse, et laissant s'arrondir sur leurs ilancs les arbres d nn pare. Moins maltraitee que le chateau, la ferme d'Hougoumont est redevenue habitable, quoiqu'il n'y eHx pas beaucoup d'habitants quand je m'y introduisis. Le mur exterieur, qui relie le chateau et la ferme, n^a recu aucune reparation depuis la bataille de Waterloo, depuis la sombre matinee ou cette enceinte, (Fabord muette et inoffensive en apparence, devint tout a coup une galerie de meurtri^res homicides. Ces meurtrieres existent encore. Dans ces trous qui vomissaient une gr^le de balles et tuaient des Frangais a tout coup, j'ai vu, vivant dans une securite profonde, de jolis lezards, couches entre du lichen, des liserons et des mousses roses et arg^tees. On sait que Napoleon, s'etant enfin s^per^u que ce combat accessoire paralysait une partie de ses forces, dont il avait besoin ailleurs, s'ecria: « Quelques canons, huit obusiers, et que cela finisse ! Voici le point (il Tindiqua sur une carte) par oii il faut attaquer. » On obeit, et a rinstant tout fut fini. Le chateau croula dans les flammes aux cris lamentables des blesses des deux nations. A la guerre, c'est une maniere d'en finir.

II etait environ trois heures : j'entrai dans cette propriete si tragiquement historique. Personne dans la premiere cour pour me repondre. Les gens de la ferme sent aux champs, pensai-je ; je m'avancai pourtant vers d'autres corps de batiments oonstruits a la droite du chateau, f entendis alors un murmure de voix; j'avangai encore, et je tinis par me trouver devant un immense magasin a four

rage dont on avait laisse k dessein les portes a demi buvertes, afin d'attirer de Tombre et de Ja fraicheur a I'interieur, car ]a chaleur devenait excessive. On se disputait terriblement dans cette espece de halle. Comment cela n'e(it-il pas ete? C'etaient des Flamands, parlant, criant, s'injuriant en flamand avec leurs grandes benches torses, leur nez grotescpie, leur teint de biere, signes caracteris-^ tiques qui n'ont pas varie depuis Teniers et Van Ostade. J'etais tomb^ an milieu d'un tableau de Tecole hollandaise de grandeur naturelle. Rien n'y manquait, ni la pipe ecourtee, ni les verresa c6tes, ni les pots de bidre dcom^s, ni le bonnet tombant sur le front pour se relever sur Toreille, et ees accessoires contribuaient merveilleusement a renforcer la couleur locale, completee par le sujet mdme de la querelle. Je ne le saisis pas bien d'abord ; mais, les efforts de Tattention aidant, je finis pas le deviner. Deux cages etaient posees en face Tune de I'autre sur une poutre elevee a hauteur d'appui. Dans chacune de ces cages etaient deux gentils serins des Canaries, d'une assez ^elle esp^, au corsage dlanc^, au plumage jaune plile, mais plus maigres que ne le sent d'ordinaire ces jolis oiseaux d'un autre climat. Chacun sait que la passion pour les tulipes ne r^gne pas sans partage dans les Pays-Bas; la passion pour les serins des Canaries est pou^see jusqu'au fanatisme, jusqu'au delire, chez les Beiges, qui la tiennent en droite ligne des HoUandais. lis portent dans T^ducation Ijnrique de ces dociles oiseaux une habilete prodigieuse, trop prodigieuse a moiit sens, car les malheureux serins, au lieu de chanter les airs du bon Dieu qu'ils savent en naissant, chantent en Belgique des airs de romance, des airs de chanson et mdme des airs d'opera. Plus its chantent d airs, plus ils ont du prix. Un amateur qu'on m'a fait connaitre k Bruxelles possMe un serin eleve.

parses soins, qui chante^ jusqu'a sept cents airs! JeTai prie avec instance de ne pas me le montrer. C'est sur Tadmirable place de rH6tel-de-Ville de Bruxelles^que tons les dimanches, de huit heures a midi, se tient le marche aux serins des Canaries, marche des plus suivis, des plus curieux qui soient au monde. Je me serais etontie de la quantite de serins qu'on voit dans un pays si eloigne de leur climat si je n'avais deja appris par experience qu'il y a plus de perroquets a Paris qu'au Bresil; mais revenons aux debats acharnes de nos Flainands. jls se querellaient pour savoir quel dtait, des deux infortunes oiseaux, celui qui possedait le plus d^airs dans sa memoire. La solution du probleme dependait de Tattention soutenue quechaque parti devait appot^er a ecouter et a compter les airs de chacun des oiseaux a imesure qu'il les chantait : elle etait toute la; mais cette operation, fort simple en realite, etait devenye tout a fait impossible p^r la passion, la colere et la partialite, qui avaient change cette joute en combat. Tanlot, a en croire un c6te des parieurs, le serin de leur bord avait chante trois airs de plus que Tautre; tantdt, a s'en rapporter a Topinion des parieurs opposes, Tautre serin en avait modul(3 qiiatre de plus que son rival. Que de cris, de menaces, et m^me de coups ! On faisait recommencer les serins; mais, fatigues, ^puises de recommencer dix fois, vingt fdis, les malheureux ne le voulaient plus, ne le pouvaient plus. Alors ces impitoyables Flamands, pour les forcer a chanter, sifflaient a les etourdir aux oreilles de ces petits dtres si delicats, les secouaient videmment dans leur cage, les piquaient sous le bee avec des baguettes aigues. Figurez-vous Duprez oblige de chanter son grand air de la Favorite vingt fois de suite sous la menace des bmonnettesi Ces pauvfes canaris tremblaient d'effroi; ils fourraient le beo sous leurs ailes ; leurs petites plumes fre-

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missaient, et leur voix ne sortait plus du gosier. L'un des deux, brise par ces tortures, tomba dans les convulsions en roucoulant une polka!... Deslarmes s'echapperent de mes yeux. Je ne pus supporter plus longtemps cet odieux spectacle : je sortis. J'en ai honte et je m'en accuse; mais voila sur quoi j'ai pleure k Waterloo!

II se faisait tard, ta nuit venait a grands pas. Je me h§tai de me rendre a Mont-Saint-Jean en tracant toutefois un long circuit dans les terres, afin de passer devant la ferme de ta Betle-Altiance. De lourds nuages pesaient sur Tatmosph^re, le temps tournait a Forage; je commencais a craindre que le 18 juin 1849 n'imitat un peu trop le 18 juin 1815. J*atteignis pourtant sans accident notable un monticule voisin da la ferme de k Belle-Alliance, et je m'arrStai siir cette hauteur pendant quelques minutes, afin de me peindre Timmense mouvement de Tarmee anglaise et de Tarmee prussienne, au moment ou elles Vinrent Tune vers Tautre apres la bataille, a cette heure fatale oil nous venions de la perdre. Quelle sombre majeste dans ces deux armees qui avaient perdu plus de cinquante mille hommes pour operier cette fusion si sitople et si formidable, se rapprochant, marchant front contre front, mais mutil^, hachees, sanglantes, convenes de boue, les tambours crev^s, lesbanni^resdechirees, grandes, plusgrandes que jamais puisqu'elles avaient vaincu la grande armee !

Le soleil s'abimait comme aujourd'hui dans des nuages orageux. Napoleon, courbe sur son cheval, s'abimait aussi dans sa gloire.

Le due de Wellington et Bliicher tomberent dans les bras Tun de Tautre au milieu d'une des salles de la ferme de la Belle-Alliance.

— A Mont-Saint-Jean! a Mont-Saint-Jean! criai-je a mon guide.

— Monsieur ne veal done pas entrer dans la fenne?

— Non.

J^arriTai a Thotel du Mont-Saint-Jean extenud de fetigue et d emotions. Dix minutes apres, je courais versBruxelles.

Et TAnglaise? j oubliai de demander ce qu^elle etait devenue.

Rien n^^tait gracieux, rose et sain comme Lucy : petite bouche, petits yeux d'email bleu clair, petjt nez au vent, rondes petites joues, blonde cheyelure bouelee; un de ces enfants moitie fruit, moitie chair, que, selon Theureuse expression crdee pour eux, il faut manger de caresses. Lawrence, ce Raphael des enfants, en a point avec un rare bonheur. L'Angleterre seule les produit comme pour se consoler de n'avoir pas de p^ches. G'est aussi le pays ou Ton vole le plus d^enfants. Lucy avait quatre ans. Elle adorait les poup^es de Java. Ge sont des poupdes noires inconnues en France. Mais Lucy preferait les gateaux d'amandes aux poup^es noires, et Rog aux poup^es noires et aux amandes.

Rog etait un chien-loup : je ne sais de quelle esp^ce ; de la plus laide, je presume ; un croisement de loup et de renard; jeune, mais promettant pen sous son poil sale et ses oreiltes informes, auxquelles il imprimait d^j^ un mau-

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