‹ De neuf heures à minuitChapitre 15 sur 23 · M HOC · texte numérisé non relu

M HOC

Cela fait, il sort. Mais un homme, un falot a la main, I*attend an seijil de la porte. II faut qu'il le suive. Ou va-t-il? L'apoplexiea frappeun vieillard. Le voila aupres du vieillard. II vient de donner la vie, il via sauver de la mort. II ranime le vieillard au milieu d*une famille tombee a ses pieds pour lui avoir rendu un p^re. Son existence, c'est cela : un combat a entrance avec la destruction; c'est de voir rhumanite toujours souffrante, toujours en peril, pSile et agonisante. Et, quand Tenfant est sauve, quand le vieillard, grice a lui, revoit le ciel, quand la jeune fille doit a sa science les roses qui ont refleuri Sur son front, on jettetrois francs par visite k oet ange de la resurrection, qui ramasse et se tait. Vous avez compte ses visites? — Avez-vous copipte'ses cheveux Wanes et ses rides? trois francs!

J'ai ditqu il n'avait pas de joies; j'ai calomnie son ame. H en a une que vous n'eprouverez jamais ; cette joie est celle de vous prendre bien bas dans votre lit, de raffermir vos os amollis par le mal, d'eteiidre sur ces os une premiere coucbe de vie, de mettre d'abord le blanc de la convalescence sur le jaune de la maladie, puis de colorer vos levres de la fraicheur de la sante revenue; de vous faire faire un pas dans Tappartiement, appuye sur son ^paule, ensuite deux, puis de vous laisset seul, confiantdans vos forces; et sa plus pure joie, sa derni^re, c'est, et vous ne vous en doutez pas, c'est de vous voir sain, empofte, fougueux, traverser, en coufant a cheval, iine allee du bois de Boulogne, tandis que lui, meditatif, mais deux t*ayons savants dans les yeux, vous suit a pied el du regard dans la contreallee. II vous aime comme une expedience teussie et cotnme un fits qui lui est ne.

Quand leS longues soirees d'hivet etaient revenues, le cercle de la chemin^ n'^tait pas agrandi; Une table a the,

placee entre le docteur Young et mislres Pfailipps, remplissait riatervaUe de deux buteuils; Sarah, aussi, etait assise dans un fauteuil, mais en dehors du cercle, pour 6tre mieux a portee de faire te service, d*apporter le lait ou le rhum au doeteur ; Rog el Lucy jouaient devant le garden feu.

— Docteur, dit un soir mistress Philipps en se versant du the, je voudrais assurer le sort de Lucy.

— Mais, madame,. le sort de Lucy est tout assure; elie heritera de vos biens apr^ votre mort; Dieu veuille leloigner le plus possible !

— Sans doute; mais vous n'ignorez pas que je ne suis point mariee sous le regime de la communaute ; ma dot m'appartient en propre.

— Voudriez-vous en disposer? A quoi bon? puisque, sans recourir a ces ressourees forcees, il vous est si facile de puiser k vos revenus.

— C'est vrai ; mais aussi n'est-ce point Theure presente qui me preoccupe.

— Et quoi done?

— On pent mourir; cela se voit tousles jours. Sarah fit, de Tepaule, un mouvement d'impatience.

— Voila encore, repartit le docteur, vos idees sinistres revenues avec le brouillard ; je m'y attendais. Voyons, ou soulfrez-vous ?

Sarah posa un doigt isole sur son front, sans dtre vue de sa maitresse.

— Je ne sbuffre pas, repliqua, avec un sourire qui exprimait le contraire, mistress Philipps; mais il y a si loin d'ici a la majorite de Lucy! onze ans encore.

— Eh bienl qu'est-ee que onze ans? vous vivrez et je serai mort ; c'est tout.

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— G'6St bien moi qui serai moite, reprit Sarah du ton avec lequel elle aurait demande une chose due.

— Excellent monsieur Young, votre objection est plus affligeante eiicore que ma crainte. Votre mort ou la mienne, ne serait-ce pas une m^me calamite pour Lucy, a qui il ne resterait plus que son p^re? etson p^re!...

— Eh bien ! madame, je ne mourrai pas, foi de docteur Young ; mais brisons 1^-dessus.

— Encore un mot, docteur; vous qui ^tes partisan dela medecine preventive, pourquoi seriez-vous I'ennemi de la prudence, qui est aussi une medecine morale preventive? — Sarah, ne m'interrompez pas; je ne vous ai pas demande du the.

Sarah se replia vers le dos ^e son fauteuil, indiquant, par un plissement de front, au docteur Young, qu'elle ne savait plus aucun moyen d'empScher sa maitresse de parler, celui-la n'ayant pas reussi.

— Faites-moi la grace de m'ecouter. Ma dot, dont je parlais tout a Theur^, est considerable ; elle appartiendra a Lucy. Mais, si je meurs avant sa majorite, son p6re en aura la jouissance jusqu'a cette epoque d'emancipation ; la loi luidefere ce droit. Imaginez comment il exercera ce droit, j'en fremis. Ce sont six ans, dix an^ peut-^tre, de privations, de malheur, de mis^re, pour Lucy. Pauvre Lucy ! ajouta-t-elle ; et, passant melancoliquement la main sous la chevelure ondoyante de sa fille, mistress Philipps affecta de boire une longue tasse de the.

— AUons, Lucy, interrompit le docteur, n'irritez pas toujours ce chien ; il vous niordra, k la fin.

Lucy n'agacait pas le chien; mais le docteur avaitbesoin de donner le change a Texpression de ses traits.

Sarah ne remarqua pas qu'elle sucrait, pour la troisieme fois, la tasse du docteur.

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— Dans cet etat de choses, docteur, il faudrait vendre les proprietes dont se compose ma dot, en confier la valeur numeraire a la probite d*un ami qui, moi etant morte, la restituerait sous main a ma fiUe, ou la ferait fructifier jusqu'a sa majority. Par la nous ecarterions la fatale tutelle de son pere, et Lucy, ma bonne Lucy, serait sauvee. Cet ami est-il bien difficile a trouver? ajouta-t-elle en prenant sa fille et en la deposant dans les bras du docteur.

— Mais cela est-il si pressant, mistress Philipps? votre imagination trop vive vous abuse, croyez-moi. Yotre sante est meilleure que votre opinion sur elle.

— Soit; que perdrons-nous a ces precautions? fen dormirai mieux, et je dors si pen, docteur.

L'argument de la sante fut coneluant.

— J'ach^te done vos proprietes, ma foi ! Je n'en aurai jamais autant possede de ma vie.

— Prenez note au crayon, monsieur Young.

« Trois fermes dans le Westmoreland, mes p^turages du Lincolnshire, une mine dans le Gomouailles, mes m^tairies dans le Midlesex. Bums, mon notaire, vous soumettra le cahier des charges. Je vous attendrai demain a diner, monsieur Toung. »

Sous Taffectation d'indifferenee avec laquelle mistress Philipps disposait de ses biens, le docteur n'apercevait que trop le deperissement rapide de cette bonne et attentive m^re. II n'osait plus tant la bl^mer sur ses funestes previsions quand il voyait cette jeune femme, de vingt huit ans a peine, s'eteindre, pMir de jour en jour, et ses dents prendre Teclat extraordinaire que n'avaient plus ses yeux. Habitue, par lobservation, aux signes d*une decadence prochaine, il gemissait de voir la sensibility nerveuse de mistress Philipps se developper d'une mani^re effrayante. Au moindre bruit elle s*eveillait en sursaut, Fodeur la plus

douce la faisait tomber en defaillance* et ses larmes coulaient, malgre elle, en sillons silencieux . le long de ses joues, d^ que les sons de la musique arrivaient a ses oreilles. Son nez, mince et transparent, ses doigts, clairs et effiles, p^les comme la cire, se contractaient si un nuage, eharge d'electricite, voilait le jour* Ces organisations ont la viedes fleurs; elles suivent, de leur coroUe odorante^ la marche du soleil ; elles meurent au cr^puscule.

Lucy s'etait endormie dans les bras du docteur, qui, apr^ Tavoir portee dans son berceau, prit cordialement la main de samere, etlui dit :

— Couchez-vous aussi, mistress Pbilipps ; vous 6tes agitee, tr^s-agitee; vous avez la peau brOilante. — Sarah, preparez un lait de poule a madamo, Dieu vous donne una bonne nuit.

Le docteur se retira.

Mistress Pbilipps retomba aufond de son fauteuil, devani les derniers eclats du feu de la soiree.

Le matfaeur domestique de mistress Pbilipps avait son origine banale dans , un mariage d'orgueil, impose par la stupide ambition de son p^re, riche marchand de fer de la Cite. Un pair d'Angleterre ruine avait offert de troquer ses parcbemins et son fils centre la belle, Tinteressante et la fraiche Anne Wilkins. Imaginant qu'un titre ^tait le plus beau chilfre pour clore une fortune que le commerce ne pouvait plus agrandir, le marchand de fer Wilkins crut devoir speculer sur sa fiUe, et la maria au eomptant. La boutique rit autant que le salon de cette union mal assortie. Elle fut en effet malheureuse. Mistress Pbilipps, devenue grande dame, cessa par convenaaee de frequenter ses amies, filles de marchands, et les grandes dames, par convenance aussi, ne voulurent pas accueillir parmi elles Yh6' ritidre de celui qui avait foumi a leurs chiteaux des espa-

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gnolettes et ie& serrure^. 11 en resulta, autour de la triste Anne WUkins, une solitude ou ne vint pas mdme la consoler son mari, jour et nuit occupe a introduire dans le monde les ecus roturiers du marchand de fer son beau-p^re. Lord Philipps joua a la bourse, Industrie de ceux qui n'en ont pas. II gagna; il perdit; mals, comme les evenements politiques, regulateurs de la hausse et de la baisse du credit de r£tat, n'amenaient pas toujours les chances desirees, le noble lord se fatigua d'en suivre les caprices, et, dans son audace, il falsifia les nouvelles publiques, en mit de controuvees en circulation, ce qui lui reussit la premiere fois, et lui valut, la seconde, la deportation. Quoique eloignee d'avoir de rattachement pour son mari, mistress Philipps ne fut pas moins affligee de la condamnation dont il avait ete frappe. Une partie de ce ddshonneur rejaillirait peut- Stre sur sa maison, sur sa fille Lucy, nee a cette triste epoque de sa vie: sa douleur ne fut .pas mtoe adoucie par la pensee que lord Philipps lui reviendrait de Texil corrige par rinfortune. Ses lettres, ecrites de Sidney dans la Nouvelle-Galles, etaient de perpetuelles demandes d'argent, formulees en menaces et en voeux inf^mes de voir mourir bientdt sa femme, pour avoir la gestion de ses biens jusqu'a la majorite de sa fille Lucy.

Gomprend-onmaintenantpourquoi mistress Philipps, qui eiit rougi de prendre le titre de lady, tenait tant a mettre sa dot a convert de la rapacite de son mari, en Tassurant a sa fille par le nioyen detourne qu*elle avait propose an docteur?

De lassitude elle s'endormit, les mains jointes sur son coeur, pu etait sa souffrance.

Rog sommeillait k ses pieds, le museau et les pattes dans les cendres chaudes.

Les derni^res lueurs rougeatres des charbons eelairf^ient

son collier decuivre, autour duquel se dessinaient, en noir, trois colombes, armes das Philipps, et ces mots : Tappartiem h la bonne petiie comtesse Lucy.

C'^tait a huit jours de la, vers Tapres-midi.

La porte de la maison de mistress Philipps dtait grande ouverte, les croisees aussi. G^etait sans exemple dans cette habitation d'ordre et de recueillement.

Egaree, mistress Philipps interrogeait Sarah, tout aussi surprise, pr^ipitant Tune et Tautre les paroles et les gestes.

Ellesetaient debout sur le seuil de la porte.

— Avez-vous bien vu partout? Ne m'effrayez pas, Sarah, avec eet air.

— Partout, madame, je vous le jure.

— Au jardin? dites.

— Au jardin, dans la cour, derri^re les portes, dans les armoires.

— Vous savez que Lucy se cachait parfois derri^re le paravent. EUe est peut-6tre derri^re le paravent.

— Je Tai renverse, madame.

•^ Dans la ruelle? Allez voir dans la ruelle.

— J'ai pousse le lit au milieu de Fappartement. Mistress Philipps frappa du pied.

— Vous voulez done qu'elle soit perdue? £tes-vous montee au grenier?

— L'enfant n'y allait jamais, madame.

— AUez-y! — C'est qu'elle est au grenier.

Sarah cria de la lucarne du grenier :

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