ROG. S
— Rien, madame.
— Sur les toits, Sarah? — II faut qu'elle y soit.
— Rien encore, madame.
— Descendez ; vous.. . vous ne savez rien trouver.
Au bruit de ce dialogue entre Sarah et sa maitresse, les voisins s*emeuvent, se mettent a la fenStre; les autres fenitres s^ouvrent, les autres etages suivent Texemple : la rue est sur pied.
— Betty ! Betty !
— Plait^il? Sarah, qu'y a-t-il? Avez-vous le feu au logis?
— Auriez-vous chez vous notre ch^re Lucy?
— Non. L'auriez-vous perdue?
— Perdue depuis deux heures.
— Affreux ! Je vais demander a Jenny, qui Taimait tant. Jenny, c'est la maison voisine.
Jenny n'a rien vu, mals elle s'adresse a Anne, la maison en face ; Anne a Margaret, la maison du coin ; Margaret k la blanchisseuse; la blanchisseuse a la couturiere; d'une maison a Tautre, Talarme court. Chacun dit now d'un ton diversement lamentable.
Ce non tombe d'etage en etage sur le coeur de la pauvre m^re, avide d'une reponse et tremblante sur le pas de la porte. Certitude horrible : Tenfant n'est deja plus dans le quartier.
— Sarah, mai^ donnez-moi done un conseil. Quand vous me regarderez ! Vous 6les la constem^e : voyez, moi, je ne perds pas courage.
Elle etait livide.
— Mais a present que j'y pense, vous ne pensez a rien, vous; vous 6tes la comme une morte. Elle est chez sa tante, avec sa petite amie, ou chez la vieille madame Bot, qui lui donne des gMeaux. .. h coup s(kr ! Allez-y done!
Mistress Philipps yetait deja allee elle-m^me) elle en etait revenue.
— Elle n'est nulle part d'ou je vieps, Sarah, dit mistress Philipps profondement alteree; et madame Botest morte.
— Morte! la bonne et digne femme!
-^Qu'est-ce que cela fious fait, Sarah? Mais oil pent 6tVe Lucy?
— Si je le savais, madame !
— II faut la trouver pourtant, ontendez-vous?
— Sans doute, madame.
— Du sang-froid, Sarah, ou nous allons devenir foUes. Calculous. Lucy a tourne Euston square, n'est-ce pas? Elle se sera trouvee alors dans Seymour street... Que disais-je, Sarah?
— Que la petite se sera trouvee dans Seymour street.
— De \k, elle sera allee a Drummond Crescent et a Clarendon square. A gauche de Clarendon square, il ya...* Je n'ai plus ma tfite : aidez-moi done, Sarah... Ah! il y a Union street, a droite Chalton street. Ces deux rues vont... Elles vont, mon Dieu ! je ne sais ou, partout. Mais c'est Londres : quarante mille maisons! dix-huit cent mille ames! Par ou est-elle passee? quel chemin prendre? Votre silence me fait mourir, Sarah.
— Mistress Philipps! cria une voix partie de Tetage superieur dela maison voi^ine, courez chez le street keeper; il mettra ses hommes en campagne sur les traces de votre enfant.
— Oh! merci, brave homme, merci! j'y cours... N'y avoir pas pense !
— Mais c'est du temps perdu, compere, que ton conseil, interrompit de plus loin une autre voix. U sera bientot nuit, et le constable et ses hommes ne sont pas des chats;
jamais ils ne trouverant cette pauvre petite amoiir, endormie peut-^tre au coin d'une borne sur des ordures.
— Oh! s'ecria mistress Philipps, ma fiUe!
— Pourquoi les constables? poursuivit I'lnterlocuteur, plutot les watchmen. Ils ont des crocs et des lantemes, a la bonne heure. C'est lear metier de ramasser. AUez done, madame, au bureau des watchmen.
— Gr^ce, mon brave hommel je m'y rends ; vous me le conseillez?
— Faites mieux, intervint d'une maison encore plus eloigttee un autre donneur d'avis; les watchmen, c'est bien ; mais les watchmen n'entrent en fonction qu'a onze heures dans cette saison. D'ici la', Fenfant a le temps de se noyer dix fois dans la Tamise.
— Noyer!
Mistress Philipps s'appuya centre le mur. .
— Comme ils parlent de mon enfant !
— Auparavant) presentez-vous au bureau du journal du S'Dir, et, par une insertion qui vous coCltera dix shillings, reclamez votre fille. Les journaux vont partout.
Mistress Philipps etait deja au bout de la rue pour se rendreau bureau du journal.
Une interpellation sortie du caveau d'un marchand de bi^re la fappela de nouveau.
— T6t ou tafd votre fille, mistress Philipps, vous sera rendue par les watchmen ou les agents du constable, je n'en doute pas, si elle est dans Londres ; espoir vain, si elle n'y est plus. A votre place, j'it-ais d'abord au plus perilleux. Les ramoneufs volent de petites fiUes qulls habillent en garden pour en faire des apprentis; — vous savez Thistoire de lord Melbourn : — quand les bohdmes ne s'en emparent pas, les paiens qu'ils sent, pour les habiller en danseuses de cordes.
— Dites*inoi done alors ou 11 faut que j'aille! s*ecria mistress Philipps, desesperee du choix qu'il fallait faire entre tous ces avis.
— Quand ce ne sent pas, reprit an marin qui passait, des Irlandais comme toi, marchand de biere a chevaux, qui les volent et les emportent en Italie pour en faire de petites mendiantes catholiques.
Le marchand de biere avait trahi sa nationalite abhorrec, par son accent; il repondit a Tapostrophe avinee du matelot :
— Quand ce ne sont pas des requins comme toi, poissoo gate, qui les volent et les embarquent avec eux pour Botany-Bay, ou Ton en fait Dieu sait quoi.
— Tais-toi, houblon!
— Tais-toi, culotte goudronnee!
Decidement la dispute etait d^generee en querelle de nationalite et de religion. Chacun y prit part. Irlandais et Anglais se montrerent les poings par la croisee. On ne pensait plus a Tenfant.
Et mistress Philipps avait les pieds sur du feu ; elle trepignait, devorait la distance d'un bout de la rue a Tautrc. Kile attendait, elle suppliait que de cet orage forme sur sa t^te il en tombat une decision.
Apr^s une demi-heure de lutte entre les Irlandais et les Anglais du quartier, quand toutes les tStes dont les croisees s etaient montrees gamies se furent retirees, comme si le principal objet qui avait appele leur attention edi ete uniquement la dispute entre le matelot et le marchand de biere, celui-ci reprit :
— H'est avis done que madame aille au bureau de surveillance des etrangers et des vagabonds, et a Tamiraute, afin que Tenfant ne sorte pas de la ville par les barrieres ou par le fleuve, s'il n'est pas trop tard. Bonne chance, mistress Philipps!
— Sarah, ma bonne Sarah, s'ecria dans un jet d'inspU ration la mdredesol^e, nous avonsoublie le docteur Young; ne remuez pas de place, par Tame de votre mere !
— F6t-ce pour Tetemite, madanie.
— Restez ici pour la recevoir, si on la ramene. Donnez, ouvrez mon secretaire, donnez, Sarah, voila la clef : donnez mille livresa la personne qui Taccompagnera; plus, si elle veut plus ; tout, si elle veut tout.
£t mistress Philipps, comme pour reparer \e temps qu'elle a perdu, s'elanee dans New-Road, gagne Tavistock square, longeRussel square, et, avec la precipitation d'une femme qui a le feu a sa robe, entre dans Oxford street.
Oxford street, un enfer pour le bruit et la foule. Notre rue Saint-Honore est, par comparaison, le sejour des bienbeureux aupr^ d'Oxfort street : c'est le detroit par ou tous les courants de la ville passent, pour aller dans d'autres raers, la pente d'une cataracte. Large et bien fournie en trottoirs, elle est a la fois grande route, rue, promenade, bazar; la diligence, la chaise de poste, le tilbury, la charrette, s'y engrainent, et ferment un clavier de tumulte qui part du tonnerre et finit au tremblement. Les oreilles de Tetranger saignent. Le soir, cette ligne, faite d'une couche de boue et d'une couche de boutiques, slenflamme; et quand, a un signal donne, le gaz part en langues de feu de tous les bees, comme Tamorce de la culasse d'un mortier, et que le bruit renait plus formidable, on dirait un coup de canon ^ternel, une mini^re qui s'embrase.
Voila mistress Philipps dans Oxford street; elle n entend rien, ou plutot (son exaltation est si grande) elle n'entend que la petite voix de Lucy criant : MamanI sous les pieds des chevaux. Elle regarde sous chaque roue; puis, s'approchant des groupes d'enfants, qu'elle epouvante par son indiscretion, elle soul^ve leurs chapeaux pour exami-