MO ROG
Je m'appelle Sophia Vemon, je suis logie Keppel street^
— Imprudente mdre! que ne lui ai-je appris cela?
— Votre fille en dira autant, et elle vous sera rendue. Mistress Philipps s'eloigna en pleurant.
La jeiine ecolidre la rappela^
. — Madame, quand vous aurez retrouvd votre fille, mettez-la en pension chez nous ; nous Taimercms bien« cette ch^re camarade.
Le desespoir a ses degres ; il ne nous tue pas d'un coup. Sans cela serait-il un mal? II nous laisse, nous reprend, varie ses forces ; 11 nous raille, il ment ; son nom m^me e$t un implacable mensonge. On esp^re beaucoup dans le plus violent desespoir.
La crise des larmes etait venue pour mistress Philipps. La naive insouciance de cette enfant avait remu^ son coeur. Soulev^ par la Tamise, dont elle n' etait pas loin, un vent frais avait d^tendu ses nerfs, amolli ses paupi^res; c'etait un baume divin pour elle de pleurer tout haut ^i marchant, de ne plus apercevoir qu a travers une pluie de larmes ces lignes de cristaux et de gaz. II etait nuit; tant mieux : on ne la verrait plus. Elle etait si fatiguee d'importuner les autres de Taspect de son affliction I Le desespoir a sa pudeur. On Tentendrait, c^est tout; on la preqdrait pour une mendiante affamee. Que n'etait-elle une mendiante affamee tenant son enfant par la main!
— Jusqu'a present, pensa-t-elle, j*ai cherchd ma fille; mais je ne Tai pas demandee. Essayons : c'est bien plus simple.
— Monsieur, s'informa-t-elle d'un homme dont le pas rapide temoignait une longue course parcourue, auriezvous entendu dire qu'on eCit trouve une petite fille de quatre ans, charmante, ayant un chapeau rose, un tablier
vert, line robe blanche? Je suis sa m^re : une reponse, s'il vous plait, votis me rendrez service.
— Madame, repondit le passant, auriez-vous entendu dire qu'on etx t^ouve trois mille souverains que je viens de perdre dans une maison de jeu? lis sont neufs, frappes au coin du roi Guilkume. J'en etais le possesseur : une reponse, s'il vous plait; vous me rendrez service.
La patfvre m6re avail cm 3'adresser a un honime ; c'etait un joueur.
Cent pas plus loin, ce fut son tour d'etre abordee.
— Vous pleurez, madame?
— Et ne le voyez-vous pas, monsieur?
— Quelque grand malheur vous a-t-il frappee?
— J'ai perdu ma fille ; en connaissez-vous de plus grand?
— J'en sais un plus grand, celui d'avoir recoups a ce pretexte, et de n'en lirer aucun parti pour sa soiree. Gependant, quoique vous soyez la dixieme femme que j'aie rencontrde depuis une heure a qui pareil malheur est arrive, je ne vous refuserai pas mes affectueuses consolations. Voulez-vous que nous commencions par souper ?
Mistress Philipps ne put pas rougir, elle n'avait plus de sang; elle ne ptit pas pleurer pour un tel affront, elle pleurait dej^ avant de le recevoir. Elle salua le noble vieillard.
Arrivee sur une petite place entre le bord de la Tamise et lesrues qui y aboutissent, elle entendit le son d'une cloche. 11 y avait deja comme du r^ve dans sa t^te. Ensuite elle vit un enfant portant un flambeau dont la lueur jaune eclairait le visage maigre d'un homme tres- grand, rendu plus grand par un trioorne demesure, par une longue redingote bleue, boutonnee de haut en has, sur laquelle rabattait un collet de drap rouge; par des has
blancs chines de bleu et d'interminables souliers a boucles. Moitie homard, moitie bedeau, cet homme etait flanque d'un second enfant, qui faisait sonner la cloche, dont le bruit aVait attir^ Tattention de mistress Philipps.
Au milieu de la place, ThoAime maigre s'arr^ta ; le premier enfant eleva le flambeau ; le second agita rudement la cloche.
A cet appel, toutes les rues vomirent sur la 'place des pdcheurs, des matelots, des ecaill^res, des mousses, des nuees d'enfants, qui hurlaient ; Yoici le bell-man! lebellman I ecoutons le vieux bell-man !
Bell-man signifie homme a la cloche ; sa fonction, il va la dire.
Beux cents t^tes d'hommes par la forme et de harengs par I'odeur encadraient la tdte osseuse du bell-man.
— Silence ! au nom du roi.
Mistress Philipps se faufila entre une marchande d^huitres et un batelier ; Tune sentait la mar^e, Tautre le goudron.
— « II a 6te perdu aujourd'hui, vers les quatre heures de Tapr^midi, une petite filla agee de quatre ans. »
— Volee ! affirma hautemdnt la marchande d'huitres. Et le bell-man :
— Par qui ? puisque vous le savez.
— Attrape !
La harang^re se tait; une autre reprend :
— Volee ou perdue, tant pis. Pourquoi laisse-t-on courir les enfants dans la rue ?
Et le bell-man : »
— Sibyl, vous avez laisse brftlar votre petit gar^on Thiver passe, taisez-vous!
— * Qa ne regarde personne : si je Tai brftle, je Tai hit. Et le bell-man :
— Je continue :
(( Une petite fille agee de quatpe ans^ logee Euston square^ paroisse de SainV-Pancras. »
Mistress Philtpps s'etait avancee jusqu'au bord int^rieur du cercle ; sa bouche etait beaqte.
•^ <( Elle est costumee Gomme suit: robe blandie. »
— Allons! quelque fille ^e lady; ca en fait si peu, que ga a raison de les couver.
— Silence 1
Mistress Philipps aspirait les paroles du belUman, qui reprit:
— (( Robe blanche, tablier vert. »
— Ah ! elle etait gentille, du moins.
D'autres femmes du peuple s^essuyaient les yeux avec le coin de leur tablier.
La pauvre mere etait prSte a sauter au cou de toutes les m^res qui pleuraient.
— « Tablier vert et chapeau blane. Elle repond au nom de Lucy. Dix guinees a qui la rendra a sa mere. »
— Erreur, monsieur I erreur I Tenfant a un chapeau rose.
— G'est elle qui a vole Tenfant ; oui.
Ce furent mille cris, ce ne fut qu'un cri, cri accompagne de maledictions, de menaces, prefer^ aux oreilles de mistress Philipps.
— Voyez comme elle est af/reuse, comme elle est pale, la voleuse d'enfants! Voyez!
— Voyez ! ses habits ^n lambeaux, ses cheVeux epars : huzza la voleuse!
— Rends-nous Tony, vole Tete dernier ; c'est toi qui Tas emporte en Irknde ! Rends-nous James, rends-nous Peters! — Quefais-tu? les baptises-tu, les manges~tu?
Le bell-man criait au constable.