S84 ROG
L*enfant au flambeau tremblait. ^
L'enfant k la cloche sonnait.
Mistress Philipps repondait :
— Je ne Tai pas volee, puisque je suis sa mdre !
— Tu dis ca?
— Que voulez-vous que je dise?
— Tu es sa mere, toi, plilecomme une criminelle !
— Je suis sa mdre !
— Toi, avec ta robe dechir^ comme un vieux filet !
— Je suis sa m^re !
— Toi, avec tes cheveux pendants et boueux.
— Je suis sa m^re, je suissa m^re!
— Toi, miserable! toi sa mere! toi, effront^e, toi, infame.
— Je serai tout cela ; mais je suis sa m^re !
Se prdcipita tout a coup, portant un enfant dans ses bras, une femme effaree.
— Voila Tenfant ! dit-elle ; il est trouve ! — Ma recompense ! Dix guinees !
— Eh bien ! prends-le ! firent a mistress Philipps les autres femmes qui avaient les yeux fites sur elle.
— Ah! ce n'est pas 1^ ma fiUel Qu'en fefais-je? Mais voila de For pour Telever.
— Huzza ! huzza ! cri^rent les matelots et leurs femmes. Voila qui le prouve; c'est une brave m^re, c'est la veritable m^re, et non une voleuse d^enfants!
L'enfant rapporte n'etait visiblement qu'une ruse pour savotr si mistress Philipps avait perdu le sien, ou si elle etait celle qui, par metier, volait les enfants des autres.
On Favait insultee, on la plaignit.
On Tavait battue, on Tembrassa.
Le bell-man ouvrit la marche, et Ton quitta la place, flambeau allume, cloche en branle.
Et a chaque coin les matelots, dtant leur pipe de la bouche, soufHaient ces cris dans les profondeurs des rues sombres et endormies :
— « II a ete perdu nne enfant dunom deLucy, paroisse de Saint-Pancras, Euston square. Dix guinees a qui la ram^nera. ))
Et les meres, qui s^eveillaient a ces hurlements, pressaient avec terreur leurs enfants centre elles.
Ainsi s'avanga le cortege jusqu'a Euston square. lA, il prit conge de mistress Philipps, et iui promit de cherchcr sa fille.
11 etait deux heures de la nuit, dix heures que mistress Philipps dtait absente.
Et dix heures aussi que, debout sur le pas de la porte, Sarah attendait. ainsi que sa maitresse le Iui avait ordonne, qu'on ramenat I'enfant. Une bougie qui touchait a sa fin brAlait aux pieds de Sarah. C'etait triste. La rue etait deserte; les indifferents dormaient.
Les deux femmes se comprirent. Sarah prit la bougie, et eclaira sa maitresse; puis elles fermerent la porte sur elles.
On etit dit une ceremonie funebre accomplie, un retour du cimeti^re. Tout etait consomme.
Puis les deux femmes s'assirent Tune yis-a-vis de I'autre aupres du foyer, sans remarquer qu'il etait dteint : le froid etait excessif pourtant.
Apr^ unedemi^heure de silence que ni Tune ni Tautre n'osait interrompre, mistress Philipps dit :
— Sarah, savez-vous que ceux qui n'ont pas dine doivent avoir faim a cette heure?
— Madame, je n'ai pas song^ au diner aujourd'hui.
— Sarah, savez-vous que ceux qui n'ont pas de feu doivent avoir froid?
— Tons m'y faites songer, madame; je yais allumer du feu.
— Sarah, dit en se tordant les bras mistress Philipps et en elevant la votx, Sarah, savez-vous que ceux qui n'ont pas de lit, par la glace qui est dans les rues, doivent avoir un mauvab sommeil?
— Yous m'excuserez encore, madame; mais je n^ai pas pense a faire le lit : je vais le preparer.
— Sarah, Lucy n a pas dine, Lucy a froid* Lucy a aommeih
Apres ces paroles, s^hes comme le delire, la m^re se tut.
EUe se dirigea vers le lit de sa fille; sa place de la nuit V etait encore creusee ; Toreiller avait conserve la foulure de sa t^te. Elle baisa cette empreinte; et, quand elle se releva, par un mouvement d'habitude, elle borda le lit, comme si Lucy y etait encore : elle croyait avoir donne le baiser de la nuit a sa fille. Toujours aussi machinalement, elle tira les rideaux, et ce ne ftit^que lorsqu'elle porta les doigts au bouton de la lampe, pour en adoucir la clart^, qu'elle apercut Sarah, qui la regardait tristement faire, et de Tair de piti^ dont on suit les mouvements desordonnes d'un fou.
Elles tomb^rent dans les bras Tune de Tautre, et il se passa plus d*une heure sans qu'elles songeassent ^ se separer.
II etLt 6x6 difficile de dire quelle etait la m^re, k Vexpression de la douleur.
Dieu envoie de loin en loin aux families, comme aux peuples, une crise profonde pour retablir Tequilibre qu'ont rompu les pr^jug^, et T^galite se retrouVe dans les larmes.
Bien que mistress Philipps n'eC^t jamais et^ fiere, elle se sentit toute forte de Tappui de Sarah, et de ses rudes
mains pour serrer ies siennes, el de tQUte cette bonne creature, qui partageait Ies angoisses maternelles, sans avoir eu Torgueilleuse joie de poss^der un enfant. Sarah etait sur le point de remercier sa maitresse de s'apitoyer avec elle.
C'etait triste, cette douleur prolongee et sans cris, muette, saignante en dedans comme Ies blessuresmortelles; c'etait bien triste, cette lampe qui envoyait un rayon, tantot rouge, tantot jaune, sur un berceau sans enfant; de voir ce qui va s'eteindre passer sur ce qui a disparu; triste comme un nid d'hirondelles dont on a brise Ies ceufs, et qu'eclairent sur Ies bords Ies rayons du soleil cpuchant.
Le petit jour se faisait, jour terne, aube d'ardoise, aurore des villes. Les deux femmes etaient immobiles comme deux glagons.
Et comme deux gla^^ons tout a coup leurs corps se separent, et deux cris spontanes sortent de ieurs poitrines.
— Sarah!
— Madame!
Et l\ine coUe Toreille a la porte, Tautre Tapplique a la croisee.
— Entendez-vous? Non, je ne me trompe pas, Sarah.
— G'est lui ! madame.
— En 6tes-vou» bien sure?
•^ Madame, il est au bout de la rue.
Rien ne pent expjrimer Texaltation de leur ouie.
— Oh! oui. Silence! je crois ne plus Tentendre.
— Ne vous faites pas eel effroi, madame. Tenez, Tentendez-vous?
— Oh! c'estRog, Sarah.
— C'est Rog, madame. II approche. On dirait qu'il appelle.
— II me ramene ma fille!
— Notre lille, madame!
— Ah ! Dieu n'abandonne pas les pauvres m^res ! Sarah, je suis folle. Entendez-vous comtne il aboie! II n'a jamais aboye ainsi. Noble chien! noble b^te! Sarah, courons, courons vile! Oui, Rog, oui, mon fils!
— Oh I merei, Dieu! merci, Rog! merci, mon fils! Mistress Philipps etait tombee a genoux, n'ayant plus la
force d'aller ouvrir au chien, qui aboyait en effet d'une maniere etrange.
Sarah perdait la t^te; elle allait a la croisee, puis a la porte. Elle en revenait pour prendre la lampe, et fort inutilement, puisqu'il etait deja jour.
Enfin, elle ouvrit.
Rog aboyait et hurlait a la porte de la rue.
Mistress Philipps se traina a celle de la chambre, puis sur le pallier, collant son front aux barreaux de fer de I'escalier.
Rog aboyait et hurlait toujours.
Et a ses aboiements se joignaient maintenant les paroles animees d'un homme, de plusieurs hommes. Un evenement, a coup sdr.
La porte de la rue ouverte, Rog s'elance dans Tappartement, sale, hideux, crotte jusqu'au museau.
— Ah! rinfame voleur! murmura un homme du has de I'escalier ; votre chien m*a vole un gigot, mais il me le pay era. A la premiere occasion, je lui couperai la queue au milieu des reins. Ceci, pour sa gouveme et la votre.
C'etait tout ce que rapportait Rog : Tos d un gigot qu*il avait vole et devore en se promenant dans les saes de Londres.
Rog fit deux tours sur le tapis, mit son os entre les pattes, sa t^te sur le gros bout de Fos, et s'endormit.
Comptez sur Tinstinct des animaux!
Dans ce meme salon ou nous ffimes temoins, au commencement de cette histoire, d'une scene d'interieiir, d'un tableau de famille si plein de mansuetude et de feHcito, nous retrouvons, mais bien changes depuis, nos mdmes personnages, le docteur Toung, mistress Philipps et Sarah.
Yainement voadraient-ils echanger des consolations; le courage leur manque.
Le visage cache dans un mouchoir dont ses doigts pales et crispes petrissent le tissu, brisee au fond d*un fauteuil, le bras droit mollement abandonne au docteur, mistress Philipps est aneantie. Aucune plainte ne s'echappe de ses levres, aucune larme de ses yeux. Toute energie est epuisee.
Le malheur vaut le temps : Sarah a vieilli de dix annees; elle semble devenue imbecile.
— Ne soyez point si contrariee, madame, continua le docteur apres une pause qui, selon les apparences, durait depuis quelques minutes, de n'^tre point venue chez moi dans votre fatale course ; vous ne m'auriez point rencontre, j'etais a la campagne.
— En effet,repondit mistress Philipps d'une voixeteinte et sans changer de position, vous deviez 6tre absent pour mes affaires. Oui, il me souvient de vous avoir prie de passer chez M. Burns, mon notaire, pour vendre mes proprieties et pour effectuer le placement que nous destinions a Lucy. Pardon, docteur, d'avoir oublie de vous remercier de cette peine.
Ne jugeant pas a propos d'insister sur ce point, le docteur se tut ; mais il retint le bras de mistress Philipps,
qu'une agitation nerveuse avait contracte. C'etait Un sujet de conversation qu'il convenait d 'eloigner a tout prix.
Mistress Philipps persista, et, d'un accent coupe par sa respiration haletante et courte, elle reprit :
— Peine bien inutile! — Que Viais-je faire de cet argent? G'est bien lourd.
Pour en flnir, le docteur s'empressa d'ajouter :
— Rien n'est fait, madame : les transactions legales ne se terminent pas en un jour. Les choses sont dans Te'tat ou elles etaient auparavant. Ne nous en occupons plus, je vous en prie.
— Et vous avez parfaitement raison, monsieur Young. A quoi bon se presser de mettre ordre a notre fortune, maintenant que celle a qui nous la destinions a disparu de la terre? Vos paroles sont sensees.
— Vous leur pr^tez vraiment un sens desespere qu'elles n'ont pas, mistress Philipps. Je rie me laisse point abattre si vite, moi.
Pauvre fausse fermete du docteur !
— Ah ! vous esperez encore, vous?
Ce cri fut prononce avec un dedain triste, el toujours le visage cach^.
— Oui, j'espere, parce que je suis raisonnable et que je crois fermement dans Tefficacite d'une foule de moyens encore a tenter.
Un leger signe negatif de l^te fut toute la confiance qu'inspira Tassertion de M. Young*
— Oui, une foule de moyens. Tenez, raisonnons. Toujours sous le coup de la meme stupidite, Sarah se
rapprocha du docteur et fixa sur lui des regards avides.
Mistress Philipps ecarta un instant le mouchoir qui couvrait son visage, sans le detourner du cote de la cheminee.
Peut-^tre le bon docteur s'etait-il trop avance, el, dans
la position de ces avocats qui n'ont qu'un argument en poche, il allait faire trainer le sien le plus possible, si toutefois il en avait un.
— ^ On ne vole pas las enfants par amour des enfants, commen^a fort sensement le docteur ; on ne les prend non plus qi pour les tuer ni pour les vendre; — contes de bonnes femmes que tout cela !
Sarah approuvait deja la pensee du docteur, qui n'a^ait peutr-^tre pas une pensee.
— Or, dans quel but les derobe-t-on?
Sarah posa, de plus en plus attentive, ses deux mains callouses sur les gros genoux du docteur.
Mistress Philipps n'etait nullement a la conversation.
— Avant tout, poursuivit-il, je suis convaincu que los enfants ne se perdent litteralement jamais dans les villes. lis sont toujours recueillis, ce qui me ramene a jna premiere question : Dans quel but les garde-t-on ?
Le pauvre docteur n'avait encore rien precise a travers tout cela. II suait.
— Ce but, le voici, selon moi : ce but est toujours un interdt; offrez un inter^t plus grand, et Tenfant est restitue.
Des genoux, Sarah eleva ses bras jusqu'aux epaules de M. Young. Elle buvait ses paroles au sortir de sa bouche.
Mistress PhiJipps fit un faible mouvement vers le docteur : elle ecoutait enfm.
— Et, comime ce sont a coup sur de pauvres gens, ceux qui les volent, je crois qu'avec de Fargent. . .
Le docteur n'acheva pas. Une exclamation rinterrompit; il avait touche a vif la verite.
— Oui, docteur, avecbeaucoup d'argent, mais beaucoup d'argent, Lucy est a nous.
— Sarah ! une plume, du papier, hatez-vous !
Mistress Philipps ecrivit, mais dte, convulsivement, a mots baches, illisibles, qu'elle effaca, cpi'elle recrivit. Sarah tenait un coin du papier, le docteur Young Tautre; la pauvre mere avait grand'peine a relenir son coeur de toute sa main gauche.
— Voila ! — et qu'on lise demain sur tous les murs de Londres, et sous trois jours dans toute TAngleterre, et dans pen par toute TEurope. . .
Ah! docteur, Dieu vous a envoye une bonne pensee, une pensee d'ange.
Prenez cela, portez cela a rimprimeur, Sarah, et que ce soit tire a un million d'exemplaires. Les exemplaires expedies partout. Et qu'on lise sur tous les murs... — Docteur, ne me soutenez pas, je ne souffre point dans ce moment.
Et qu'on lise :
<( Une mine dans le Gomouaille, rapportant annuellement cinquante mille guinees, plus deux cent mille livres sterling d'actions de la compagnie des Indes, k qui rendra a sa m^re desol^e une petite fille agee de quatre ans, du nom de Lucy, Euston-Square, paroisse de Saint- Pancras. Pour garantie de la recompense promise, le ddpot de tous les titres de propriete chez le notaire Burns, a Londres, et la parole d'une m^re devant Weu. »
— Allez, Sarah.
— Asseyez-vous, docteur ; ce n'est pas la moitie de ma fortune.
Et les forces de mistress Philipps se trouv^rent tellement epuis^es par le choc de cette esperance imprevue, qu'elle glissa sous elle du fond du fauteuil sur le tapis, ou elle resta. Mais sur sa face de morte un sourire voltigeait.
Le docteur la ranima, et, profitant de Tepuisement de son energie pour Tobliger a prendre un bouillon, il sonna.
Le domestique de pied qui panit dit tout has a M, Young que deux marchands demandaient a parler a madame.
Celui-ci ordonnait brusquement par signe de les rehvoyer, lorsque mistress Philipps, revenue a elle, insista pour qu'ils fussent introduits.
Un homme entra : c'etait un marchand d'babits.
A peine avait-il franchi le seuil, que Rog, en le voyant, bondit des pieds de sa maitresse, ou il dormait, a trois pieds du sol. Furieux, il tourna, le poil h^risse, tout autour de la chambre, pour en sortir. Quand il se vit traque, il se coucha a terre et gemit^
— Ab! te voila, mon petit loup. Bien! fais le gentil, pleure maintenant : j'ai ton affaire dans la poche.
Le marchand d'habits tira en effet de sa poche cinq ou six ^ales lambeaux de mousseline blanche, et, comme ils ne ressemblaient pas peu a de la corde emm^cbee en fouet, Rog, a cette vue, frertiit dans ses poils et s'aplatit. Son souffle courait le long du parquet.
— Figurez-vous, milord, et vous, milady, que ce diable d'animal est entre avant-hier dans ma boutique, crotte comme un poete, et qu'une fois dedans il a si bien joue des dents et des griffes, qu'il a mis dans cet etat mes belles petites robes de mousseline blanche. Je suis vendeur d'habits, pour vous servir. Or, comme j'ai lu sur son collier, en voulant lui friser k froid le poil des oreilles, qu'il appartenait a la petite comtesse de Lucy, Eustonsquare, me voici avec la note des degats commis par lui, ne m'expliquant pas cependant pourquoi ce degoiitant animal, pardon de Texpression, a de preference lacere mes vieilles robes d'enfants, au lieu de mes superbes habits tout neufs de com^diens, un ancien costume, par exemple, de M. Kemble dans Otello ou celui de mistress Siddons dans Henri VIIL
Le docteur ne comprenait rien au diseours Atk marchand d'habits.
Mistrei^s Pbilipps^fort peu. Elle.ouvrit sa bourse et donna deux guinees au marchand, qu'elle cnit autant sur sa parole que d'apr^s Tattitude humiliee du chi^.
— Dieu vous garde, milord ; et vous, milady, acceptez mes remerciments avec mon regret de ce que les robes tt'etaient pas en meilleur etat. A i'avenir, nous en etalerons de neuves, et nous laisserons yotre chien broder tout a son aise, sans ie rouer de coups ni lui fausser la patte, ainsi que nous avons eu le tort de fairB.
En passant pr^s de Rog, le marchand d'habits voulut le earesser. Rog n'offrit pas de prise; il se glissacomme uno grenouille sous le fauteuil de sa maitresse.
— Brave b^te ! dit le marchand en partant^ ga fait du moins aller le commerce.
Une vieille femme entra. Son ceil, convexe, dur et brillant comme un.bouton d'acier, mais rouille sur les bords, avisa le chien sous le fauteuil ou il s'etait tapis. Ellc alia droit a lui, les doigts ecarquilles, le pin^a par Toreille, et, relevant comme un li^vre au-dessus de terre, elle le considera quelque temps. Rog tremblait. La vieille femmo, apres Tavoir ainsi suspendu et toise, lui souffla au musi^au, demiere injure que les vieilles femmes et les chats se permeltent envers les chiens.
— H est done a vous, ce beau quadrupede ?
— AUons, sorci^re, finissons-en, repondit le docteur, oui ; il est a nous, apres?
— Eh bien ! tant mieux ! vous devriez le faire empailler, le mignon. A quelle heure le couchez-vous?
— Madame, je vous ai deja dit d*en finir.
— On fmit. Mais alors, repliqua la vieille en tirant toujours Rog par les oreilles, Rog, tout racomi et Tceil per-
ROG. . aas
pendiculaire a cause du tiraillement qu'il subissait ; alors, donnez-moi sa peau^ ou payez-moi six chapeaux roses d'enfants qu'il a renverses dans la baue comme des quilles en brisant mon vitrage ; 11 y a de cela deux jours! Je ne vous demande que soixante schillings ou sa peau. ^
— Yoila soixante schillings.
Quand la vieille ^archande de chapeaux eut les soixante schillings dans sa main gauche, elle lacha de la droite le pauvre Rog, qui, retombant de quatre fois sa hauteur sur sa patte foulee, poussa un cri dechirant.
Le docteur se leva et saisit sa canne.
Et la vieille courut vers la ppfte, d'ou elle cria :
— Est-ce que vous n'avez pas honte de mettre a un chien laid et vicieux un collier plus beau qu'a un Chretien? Ah I vous avez bien fait de graver a son cou a qui il appartient* II faut (^tre honn^te comnie nous pour ne; pas retenir le collier et chasser le chien a coups de balai. ^
Les domestiques jeterent cette femrae a la rue.
— Coraprenez-vous quelque chose a cela ? dit M. Young s'adressant aux domestiques ; — mais, pour pen que cela continue, tous les marchands de Londres vont venir presenter des memoires. La faute en est a vous. Ce chien est trop gate. Si vous le battiez quelquefois et ne le laissiez point sortir, vous ne vous exposeriez point a payer ses fredaines. A la place de mistress Philipps, je retiendrais sur vos gages le cout de ses degats.
— Qu'en pensez-vous, madame?
Le docteur fut abasourdi.
— Ah ! si vous le caressez, vous aussi, je n'ai plus rien a dire ; si c'est la sa punition, je me tais ; belle correction, ma foi ! — Faites, messieurs.
Les domestiques se retir^rent en souriant.
Rog est accroupi sur les genoux de mistress Philipps,
qui, toute preoccupy, tout emue, passe et pepasse doucement et avec tendresse la main sur son dos; froisse, avec la delicatesse qu'elle mettrait a toucher les feuilles veloutees d*une fleur, les oreilles de Rog, dont la tdte heurtee, mais intelligente, se relive, sous un angle attentif, pour croiser avec 1q regard humide de sa maitresse son regard magnetique et vert. L'instinct et lame se regardent, se r^flechissent, et le fluide universel les unit par le conducteur intime de la vue, pile voltaique de TStre. Et mistress Philipps dit k Rog, tout has, pr^ de son front, d'un souffle brise et persuasif, comme s'il pouvait les comprendre, des demi-mots d'amitie, de pri^re et de reconnaissance ; elle lui dit :
— Bon ami, toi, tu as aussi cherche Lucy, tu as couni apr6s ma fille.
Le chien regarde sa maitresse jusqu'au fond des yeux de ses deux emeraudes vivantes.
— Tu as cherche Lucy, et tu ne Fas pas trouvee.
A ce nom repete de Lucy, Rog pousse de petits aboiements comme lorsqu'il rSve. Son museau noir fremit et se dilate.
— Tu as marche comme moi toute la nuit dans la bouc et sous les pieds des chevaux en Tappdant.
Rog s'agite convulsivement sous Texaltation de son instinct.
— Oui, on t'a maltraite comme moi, Rog !
Les flancs de Rog se creusent le lon^ de son ^pine ; il est haletant, il souffre^ il cherche, il aspire; il veut une lime pour son ame, dirait-on, sous le regard dominateur, inflexible, inquiet, de sa maitresse.
— On t'a chasse comme moi, Rog I
Un esprit electrique jaillit de chaque poil de Rog, comme aux approches de Torage.
ROG. i97
— On t'a batfu, battu k la patte qu'ils t^ont brisee, les mechants !
Rog est plaint, il se plaint. Langue universelle, la douleur a un lien commun entre tons les 6tres. Puis mistress Pbilipps en eveille une reelle dans le chien. Elle soul^ve avec precaution la patte brisee, pendante et endolorie, de
Rog-
— On t'a battu comme moi. Rog !
Le chien replie sa patte sur le doigt de sa maitresse ; il exhale un gemissement.
Mistress Pbilipps porte aussitot cette patte k ses l^vres, et la rechauffe et la baise comme le bras d'un serviteur qui se Test casse en vous vengeant.
De reconnaissance, Rog laisse tomber sa t6te sur Tdpaule de sa maitresse.
— Aliens, s'ecrie le docteur, ce que vous faites la est un funeste exc^s de sensibility : qu'avez-vous tant pour ce chien ?
— Mais, docteur, repondit mistress Pbilipps avec la faiblesse d'un enfant qui pleure, c'est que Rog n'a dechir^ toutes ces robes blanches et ces chapeaux roses d'enfants que parce qu'il cherchait ma fille, que parce que ma fille, lorsqu'elle s'est perdue, avait un chapeaii rose et une robe blanche.
— Par ma foi ! c'est la v^rite, et je rends mon estime a Rog ; mais il a la patte cassee.
— Oui, docteur.
— Mais, c'est grave.
Le docteur dechira son mouchoir, et, d^isant Temotion de Thomme sous la preoccupation du medecin, il ne laissa pas voir, tout en bandant Tappareil qu'il appliquait a la patte du chien, la sensibility dont tous ses traits portaient Tempreinte.
Sarah ^tait de retour.
— C'est fail, madame, s ecria-t-elle en entrant, et tons les courriers, — je viens du bureau des postes, — se sont charges chacun de irois cents exemplaires de Tavis pour les villes ou ils se rendent. Ce soir, le paquebot en debarquera vingt mille sur le continent. II descend la Tamise.
— Embrasse-moi, Sarah, et que Dieii pour te recompenser;.. Mais comment te recompensera-t-il? Tu ne peux plus 6tre mdre.
— En me faisant assister au manage de votre fiUe retrouvee, madame.
— Que ta parole monte au cieji, sainte femme!
— Que sa parole monte au ciel ! repeta le pieux docteur. Ettous trois, se tenant par la main, une pauvre m^re,
un vieillard la t^te decouverte, une servante infirme, se joignirent de cceur pour prier celui qui envoie par le vent, dans le bee du petit piseau perdu loin de son nid, le grain de millet, et, par la pluie, la goulte d'oau celeste qui doit le desalterer.
Trois ans se sont ecoul^s.
Le vent et la pluie ont depuis longtemps dechire les afflches annoncant la recompense promise a qui rapporterait fenfant ; d'ailleurs, sur un milliard d'habitants, personne n'a peut-Stre lu cet avis. Lucy est perdue a jamais! Elle aurait pourtant sept ans aujourd'hui. Age charmant! Ses cheveux dores descendraient jusqu'a son coude, assez has pour en tresser deux nattes, terminees d'un noeud de rubans roses. Les m^res sont bien fibres de ces deux nattes. Elle aurait grapdi jusqu'au manteau de la cheminee. Au-
trefois elle disait : — C'est bien haut la pendule ! Sans tabouret elle se verrait maintenant dans la glace. El sa mere ! — Aucundeveloppement deLuey n'avait ete perdu pour elle. Comme si Lucy ne Teftt jamais quittee, elle savait les nuances plus foncces que, mois par mois, trois annees avaient donnees a ses cheveux. C'esl demain sa ftte ! disait-elle, et la maisons'emplissaitdefleurs. La chaise longuedeLucy elail toujours approchee de la table aux heures du repas ; son couveh mis. On attendait son retour de recole ; la nuit on placait la veilleuse allumee pres ie son lit; et quand sa m^reetait couchee, elle lui disait : — Dormez bien, Lucy, petite fille !
Elle dort deja! pensait-elle; les enfants ont Ie sommeil si prompt.
Ceci n'etait pas de la folie, puisqu'au fond une consolation reelle r^sidait. Mais mistress Philipps ne s'etait pas apercue que Ie mensonge dont elle s'etait nourrie Tavait minee graduellement. Elle avait depense tant d'exaltation pour croire au fahtome de sa fille, qu'elle etait semblable a ces m^res sans lait qui s'obstinent a nourrir leur enfant; Tenfant meurt la bouche au sein, la mere en Ie liii tetidant.
Disons en passant, car Tevenement ne vaut guere la peine qu'on s'y arr^te, que lord Philipps etait mort en duel a Sidney, dans la Nouvelle-Galle*.
Depuis six mois, mistress Philipps ne se levait plus de son lit, aupr^s duquel deux places ne restaient jamais vides, celle de Sarah, celle de M. Young, lui aussi devenu bien infirme, n'y voyant presque plus*
On ^tait alors dans Tele; un beau soleil rayonnait dans I'appartement — appartem^nt de malade, atmosphere d ether — des flacons debouches sur les tables, une galerie de cafeti^res pr6s du foyer; Ie foyer allume au mois d'aotit,
chose trisle ! — Une bouteille eliquetee est posee sur un pa- .pier; an milieu de la chambre fume une baignoire, et pr^ de la table est un jonc de medecin, aupres du jonc un chapeau; le jonc et le chapeau, c'est presque une consultation !
Le lit avait ete tourne au jour, qui eclairait en plein la face plus pale qu'amaigrie de la malade. Ses cheveux chatains luisaient sous une transpiration impossible a neutra- User par la chaleur qu'il faisait. Ses yeux bleus avaient perdu leur mobiliti^, tout en conservant quelque eclat, et ses paupi^res allongees decrivaient un orbe dont la teinte forte mettait en relief les ailes diaphanes de son nez.
On ^prouvait un horrible saisissement en voyant une mouche s'obstiner a se poser sur les levres decolorees de mistress Philipps.
Ses mains etaient croisees sur sa poitrine ; les draps dessinaient ses pieds; quelquefois pourtant elle laissait pendre un bras hors du lit.
Un berceau vide etait cdte a c6te du lit.
— Quel beau jour pour ceux qui sont a la campagne !
— C'est un bonheur que nous nous procurerons avant la tin de la belle saison, ma bonne dame Philipps.
— Je n'ai plus de jambes, docteur.
— Mon Dieu ! si j'etais aussi sAr de recouvrer des yeux comme je le suis de vous rendre vos jambes, je briserais sur-le-champ mes lunettes. Mais, patience, vous me conduirez, et je vous soutiendrai, nous realiserons Fapologue.
— Et qui me portera, moi, qui ne peux plus me remuer, graces a mon rhumatisme? interrompit Sarah en relevant Toreiller sous la tdte de sa maitresse. Est-ce ce malheureux Rog, devenu aveugle et si hargneux et si voleur, qu'il vole et qu'il mord toui le quartier, et qu'il aboietoute lanuit? Est-elle changee, la pauvre b^te !