‹ De neuf heures à minuitChapitre 8 sur 23 · GOMME IL NT EN A PAS DEUX · texte numérisé non relu

GOMME IL NT EN A PAS DEUX

rinspectioa presque impertinente intriguait Beziers et faisait bouillonner sa mauvaise humeur proven^ale.

— Voire cravate?...

— Blanche, monsieur.

— Presque blanche, reprit froidement le concierge. Et puis votre gilet?

— De soie verte.

— Un peu use, ddja porte.

— Monsieur...

— Vos bottes?

— Vernies, sacrebleu ! vernios. Je n'en porte pas d'autres.

— £poussetez-les avec votre mouchoir.

— A la fin!...

— fipoussetez-les, vous dis-je, ou vous n'entrerez pas dans Broek.

— Je n'entrerai pas!

— Non, monsieur, si vos bottes ne sont pas plus claires.

— On me refuserait !...

— Vous ne seriez pas le premier a qui la porte de Broek aurait ete interdite a cause de quelque negligence dans le costume. Pour ce motif, elle a ete refusee autrefois au due de Holstein, au prince royal de Sudde, au due de Toscane, et Napoleon, le grand empereur, n'a pu y pdn^trer qu'en passant des pantoufles sur ses bottes victorieuses.

Je me tus. Du moment ou Napol^n avait consenti h mettre des pantoufles pour fouler le sol ou s'el^ve le village de Broek, j'aurais eu une insolente mauvaise grace a refuser d'^pousseter mes bottes vernies. Je me soumis.

— Puisque vous consentez, voila un mouchoir de batiste, me dit le concierge en m'offrant en effet un carr^ de toile

d'une finesse exquise.

— Un mouchoir de batiste pour epousseter... et present**

par un concierge ! Beziers, attendsr-moi. Je vous suis, dis-je au concierge.

— Monsieur, me dit Beziers, suivez mon conseil ; ne

vous risquez pas. Ceci est trop beau pour ne pas cacher un

piege. 11 vous arrivera malheur ; je ne vous reverrai plus.

Nous sommes au pays des sorciers ; retoumons a Amsterdam.

Vous devinez que les craintes et les prieres du bon Beziers ne m'arr^t^rent gu^re. Je lui donnai deux excellents cigares, et le laissai pour suivre mon guide.

Quelques minutes apr^s avoir quitte la grille, nous marchions sur la chaussee qui m^ne aux premieres maisons de Broek. Cette chauss^ n'est ni de sable donx et raffermi par le cylindre, ni de gres, mais de briques de diverses couleurs pacfaitement unies et propres, luisantes et cirees comme une salle de chateau. On assure qui ni chevaux ni anes n'ont le privilege de souiller ce pave royal, constamment entretenu. Si par hasard il y tombe une plume d oiseau, une feuille de peuplier, quelque flocon detache du manteau soyeux d'un angora, vite les preposes a la proprete publique renlevent,et lemiroir reprend sa limpidity.

— Mais par qui done est habite Broek? demandai-je a mon guide ; je n'ai pas encore vu un seul visage humain. Est-il habite par des anges, par des demons?

— Par des millionnaires, me repondit-il,

— Comment dites-vous?

— Par des millionnaires.

— Des millionnaires I

— Oui, monsieur ; pour devenir proprietaire a Broek, il faut avoir des millions. Le plus pauvre habitant de Broek n a pas moins de deux millions de revenu. Vous n'Stes done jamais venu a Broek?

— Jamais.

COMME IL NY EN A PAS DEUX, Id

— Alors vous n'y connaissez personne.

— Personne.

— En ce cas, je vous engage a n'e pas aller plus loin, car vous ne serez re^u nuUe part; vons vous en irez sans avoir vu I'interieur des maisons de Broek.

— J'aurais dii me munir de quelques lettres de recommandation.

— Oh! monsieur, ici les lettres de recQmmadation ne servent de rien. En auriez-vous du Grand-Hogol et du grand Lama, pas une porte ne vous serait ouverte. Vous savez que Tempereur Joseph II partit de Broek sans avoir pu p^etrer dans une seule habitation.

— Lempereur n avait done pas de lettres de recommandation? ou plutot il en avait... Je ne sais plus ce que je dis, dans la surprise ou me jette cet etrange pays. Que faut-il done dtre pour aborder les terribles habitants de Broek ?

— Us ne sent pas terribles, monsieur ; ils sont doux comme leur gazon, mais ils ont tons fait leur fortune par le commerce, la banque, Tescompte, et ils ne comprennent que Targent, les millions, les dollars, les florins ; ils n'ai^ ment a voir que leurs semblables, des banquiers, et encore fautril qu'ils soient riches, immensement, prodigieusement riches.

— Mais alors je suis chez moi ici.

— Comment cela, monsieur?

— Je suis assez riche, trois millions de revenu.

— • Pourquoi ne me Tavoir pas dit tout de suite? Mais 6tes-vous banquier?

— Fils, petit-fils, neveu de banquier.

Mon gui^e s'ext^sialt. Je n'etais plus un etranger pour la ville, pour lui ; je n'etais plus un paria pour cette Asie.

— Je suis, ajoutai-je pour donner plus de crMit a ma

confidence, le neveu du ceWbre banquier Coutt, ieau-p^re de sir Francis Burdett.

— Vous fttes!...

— Son neveu.

— Mais je suis banquier, moi aussi, me dit mon guide. Je eras un instant qu'il allait me dire qu'il ^tait aussi le

neveu de M. Goutt ; je fremis pour mon mensonge.

— Ah ! vous ^tes banquier? Enchant^ !...

— Oui, monsieur, mais raine ; mes confreres m'ont accueilli par consideration; jugez : je n'ai que cent mille francs de rente.

— C*est bien de leur part.

— J'ai aceepte les fonctions de concierge. Tenez, dans cette maison (nous etions dans la grander rue de Broek) est loge un homme qui poss^de quatre-vingts millions gagnes dans les poivres et les ecailles de tortue. II est revenu de Java, il y a cinq ans, avec une maladie de foie qui Temportera. Du reste, on ne se porte pas tr^bien a Broek, quoique Tair y soit pur, et Ton n'y devient pas tr^s-vieux. Les habitants ne prennent pas assez de distraction, de plaisir. . .

— Je comprends, ils font des economies.

— Puisque vous avez la faculte de vous introduire chez nos confreres de Broek, me dit mon guide, nous pouvons poursuivre notre chemin jusqu'a ce qu'il vous plaise de m'apprendre ou il vous sera agreable de vous faire annoncer.

•— Introduise;-moi dans la maison oili vous supposez que je rencontrerai le meilleur accueil, et, si c'est possible, ou je verrai les moeurs et les ameublements les plus curieux.

— Les moeurs «ont a peu pr^ les mfimes partout. Silence, tranquillite, repos; la pri^re le matin, le calcul le soir.

GOMME IL m EN A PAS DEUX. 81

— Gommenl, le caleul ?

— Tout le monde calcule a Broek : maitres, valets, enfants. On examine a froid les moyens par lesquels on s>st enrichi, ou Ton pent s'enrichir.

' — Mais la musique?

— Pas de musique a Broek.

— Mais la danse ?

— On n'y danse jamais.

— Mais la soci^te?

— Les habitants ne se voient jamais entre oux. J^osen^tis mSme dire qa'ils ne s'aiment pas beaucoup.

— Mais qui aiment-ils ?

— Ce qu'on doit aimer : Targent, les plantes, les chats angoras et les oiseaux.

Et, en effet, derri^re cha([ue croisee treillag^e de baguettes d'or, j^apercevais un chat angora, blanc, gris ou noir, mais aussi ennuye que je supposais son maltre. Ces chats avaient Tembonpoint des moutons. C'etaient des chats millionnaires, tons attaques du foie. lis etaient r^flechis; ils avaient Tair de mediter sur le cours de la rente. Je leur donnai des nouvelles de la sante de M. Rothschild, et je passai.

Au bout d'une demi-heure de marche, je pus me rendre compte de Tensemble architectural du village de Broek. Chaque maison est ornee d'une rampe en fer dore qui court parall^lement a la rue, et le passage que laisse cette rampe entre elle et les maisons est une mosaique form^e de pierres d'un choix admirable. La lave, le basalte vert, le granit rose, le marbre paonaxzo^ offrent, dans leur rapprochement ing(^nieux, des soleils, des ^toiles, des fleurs et des arabesques a Tinfmi. Malheur a celui qui oserait eracher sur ces mosaiques ! La profanation, du reste, est sans exemple. Quand on est fatigue de fouler ce pave opulent.

gS UN VILLAGE

on s'assied sur des bancs de palissandre artistement ciseles.

— Les gens du pays viennentrils quelquefois y respirer le frais?

— Rarement. Le matin, ceux qui ont veca a Borneo descendent y fumer leur pipe et prendre le the.

— lis fument done sans cracher?

— Us ont des crachoirs en filigrane^ pleins de sable rose. Vous remarquerez, me dit encore mon guide avant d*entrer dans une maison a la porte de laquelle nous ^tions arr^tes, que la plupart des habitants se sont plu a transporter ici la vie, les moeurs et le goClt des colonies hoUandaises dans les Indes. Broek est tout simplement un quartier de Java.

— Moins les esclaves?

-* lis ont aussi leurs esclaves indiens qui les ont suivis pour leur preparer le th^ et leur appr^ter le riz au piment. On les baptise, et ils restent jaunes. U est temps d'entrer. Attendez-moi, je vaisvous annoncer.comme le neveu de H. Coutt.

— Allez.

Pendant que mon guide menageait mon introduction, je saisis un autre detail materiel de cette bizarre organisation sociale. Les tuiles ont T^tamage ^blouissant d'un miroir, et les entre-croisees, les dessus de portes^ sont charges de peintures a Thuile absolument comme jadis Tinterieur de nos chateaux en France. On dirait nos chliteaux qui ont ouvert au vent leurs quatre faces, et sont devenus coulisses.

— Je vous demande pardon, poursuivit mon ami le baron de Ville..., de porter si souvent votre imagination sur des objets de comparaison, mais je vous parle d^un pays auquel vous ne comprendriez rien si je nVvais recours a ces images.

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