DU RÔLE DE LA FRANCE
dans la formation d’une élite canadienne-française ()
Nous nous proposons dans cette étude d'indiquer comment, selon nous, le Canada franc pourrait devenir une force intelleetuelle, et coment il y rviendrait s'il entretenait avec la France des relati plus suivies Notre but n'est pas d'opposer l'une à l'autre l'élite des Ca sachens-Français et celle des Ca dien AE mai simplement de dire comment, à notre point de vue personnel, on pourrait développer chez les nôtres un plus haut degré de culture, pour le plus grand bien de la nation tout entière,
Voyons d'abord quels sont les jeunes gens qui venaient jadis du Canada français en France pour y achever leurs études.
On venait en France dans un but surtout utilitaire — pour se mettre plus en état de gagner sa vie. IT y avait, en assez grand nombre, des étudiants en médecine, parce que la médecine est une science qui fait vivre son homme; quelques étudiants en peinture, paree que la peinture, à condition de n'être pas trop savante et pas du tout révolutionnaire, peut faire l'objet de eommandes assez importantes, même dans les pays neufs et sans eulture artistique; quelques étudiants en musique vocale où instrumentale, parce que, au Canada, grâce à certain goût inné du peuple pour cet art, un bon professeur de musique vocale ou instrumentale peut gagner sa vie. La sculpture a attiré deux ou trois étudiants seulement, parce que les sculpteurs, au Canada, doivent compter uniquement sur l'encouragement officiel, et que l'opinion publique n'approuverait pas qu ‘on affeetât de fortes sommes à un genre de monuments qui forcément ne s'affirment pas en volume,
Il n'y en a eu que deux ou trois également en architecture, malgré les sommes considérables qui se dépensent pour les bâtiments du culte dans un pays où la foi est vive et l Eglise bien organisée: en général, au Canada, on n'a pas encore appris à distinguer entre un bel édifice et un édifice moins beau, et l'architecte qui fait les plus belles affaires n'est pas toujours celui qui fait Les plus belles œuvres. Les sciences sociales et politiques
() Késumé—paru dans le numéro de juin 1918 de la revue France-A mérique, à Paris, —d'une causerie faite en avril de la même année devant le Comité du même nom, sur la situation des étudiants canadienr-français en France.—O. A.
ne rapportent rien dans un pays où 1a science du gouvernement n'est pas encore très compliquée; résultat: le Canada français n'a encore envoyé en France qu'un ou deux étudiants en sciences sociales et politiques. Pour le génie civil, science éminemment utilitaire, on a fait mieux qu'envoyer des étudiants, on est venu chercher des maîtres, qui ont fait de l'Ecole polytechnique de Montréal une des bonnes institutions du genre au Canada: mais pour les lettres, sujet d'études désintéressées, presque personne,
On s’est presque toujours borné aux études utilitaires parce que, presque toujours, on venait en France à ses propres frais, et qu'en fait 4 richesse, en Nouvelle-France, si tout le monde a le nécessaire, peu de gens ont le superflu. Les études désintéressées, qui n'auraient le plus souvent conduit qu'à la misère matérielle, n'ont séduit personne, Et comme les études désintéressées sont 16s plus essentielles à la création des élites pensantes, sans la direetion desquelles l’action n'est que mouvement désordonné et stérile, le Canada francais, en 1919, possède bien, il est vrai, dans quelques sphères de l'activité intellectuelle, des hommes relativement remarquables, mais au sens propre du mot il n'a pas d'élite, Or il semble incontestable qu'au point de vue intelleetuel un peuple qui n'a pas d'élite n'existe pas.
Quelle élite faut-il au Canada frança A cette question nous répondrons:
1. Une élite de formation anglo-saxonne ne servirait qu'à propager dans le Canada français l'anglomanie, au moment précis où notre race commence à se rendre compte du profit, même matériel, qu'elle retirerait d’une forte culture latine, — Et donc. l'élite doit venir se former en France, où même l'ens ignement scientifique restera longtemps encore nourri d'humanités et subordonné aux idées générales. Qu'un enseignement français doive fatalement désinteresser les Canadiens français de la ‘vi anglo-saxonne, dont l’étade est poui eux une véritable nécessité. nous ne le croyons pas. Nous posons au contraire en prineipe que, toute culture intellectuelle digne de ce nom avivant la curi sité de l'esprit, le Canada français sera d'autant plus attentif à observer le monde anglo-saxon, et en particulier le Caneda anglosaxon, qu'il se sera d'abord développé davantage dans le sens de ses traditions et de ses aptitudes. De fait, les Canadiens français qui comprennent le mieux leurs concitoyens anglais (et je ne vois Pas qu'on puisse nous demander rien de plus que de les “eomprendre’) sont précisément ceux qui possèdent la plus haute eulture française; le snobisme ou la haine sont au contraire en raisen directe de l'ignorance.