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d'un vaste rectangle. Le toit est supporté par des arceaux qui s'appuient, à leur tour, sur de magnifiques colonnes de marbre, de jaspe et d'onyx; la chaire et les boiseries qui l'avoisinent sont d'une finesse remarquable; toutefois, c'est le seul travail qui indique une main habile ; les arceaux n'ont pas une grande pureté de style, et la façon dont les chapiteaux ont été ajustés témoigne d'une certaine barbarie. L'ensemble cependant ne manque pas de grandeur. Les longues perspectives de quatre cent soixante colonnes qui se perdent et se noient dans le demi-jour du sanctuaire, produisent une saisissante impression, et la mosquée de Kairouan reste dans le souvenir comme une des principales curiosités du pays.
Pressés par le temps et devant repartir le lendemain par le Decauville, nous visitons rapidement les souks que nous avons vus autrefois. Nous nous attardons
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davantage dans les quartiers industriels; ils ont un cachet très-spécial et sont groupés par corps de métiers. Ici ce sont les rémouleurs dans une espèce de niche; là, dans une longue rue, les forgerons. Nus jusqu'à la ceinture, frappant à coups redoublés sur des enclumes, ils sont superbes dans leurs allures de Titans, et sous la lumière du soleil qui tombe sur leurs épaules, tamisée par un toit de branchages, rappellent le tableau de Vélasquez au musée de Madrid. Plus loin, sont les échoppes de cordonniers; tout près, celles des corroyeurs, des fabricants de tamis et des tanneurs; il s'en exhale une odeur désagréable, car les Arabes ont une façon toute particulière de préparer les peaux : ils les étendent par terre encore toutes fraîches, les recouvrent de sel et laissent aux^ pieds des passants et à la chaleur du midi le soin de faire le reste; dans presque toutes les rues, des fours
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à cuire le pain, comme ceux que nous voyons dans nos provinces méridionales, et des moulins à moudre le grain, mis en mouvement par des mules ou des chevaux.
A la tombée de la nuit, le silence se fait dans ces ruches naguère pleines encore de mouvement et de vie, et le calme succède à Tagilalion. Alors des groupes de femmes, drapées comme des statues, apparaissent penchées sur le bord des terrasses, dans l'attitude de la prière et de l'adoration; les sons joyeux des flûtes et des tambourins montent des cours intérieures, harmonieux, presque aériens ; le soleil couchant couvre d'un voile de pourpre les minarets et les coupoles; les montagnes profilent dans le ciel le pittoresque de leurs croupes; les muezzins psalmodient sous la voûte étoilée les versets du Koran.
C'est une heure de douce poésie qui vous donne une sensation inoubliable de séré-
nité et de plénitude; c'est tout l'Orient révélé en un instant, condensé en une impression , avec ses mystères, sa vie cloîtrée, ses aspirations religieuses et ses ciels resplendissants.
Tunis, 28 mai.
Enfin nous voici à Tunis; c'est presque le terme de notre voyage. Nous le saluons avec plaisir; rhomme est ainsi fait qu'il se platt aux changements. Il quitte avec joie ses habitudes, son foyer domestique, et échange volontiers la vie paisible contre les émolionsde la grande route. Âlalongue, pourtant, blasé sur Timprévu, il a hâte de retrouver ce qu'il a laissé, le confort, bon gîte et le reste. Tunis, sous ce rapport, est un idéal quand on arrive du sud. Les hôtels y sont bons ; les cafés dontla marine fourmille, offrent d'excellents rafraîchissements et des journaux en quantité; la
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poste VOUS met en relation avec la France trois ou quatre fois la semaine; le télégraphe^ à quatre ou cinq heures de Paris. De superbes landaus sont à vos ordres sur la place; les locomotives îifflent dans le lointain; de petits Maltais barbouillés de noir vous poursuivent de leurs cris aigus en tirant leurs boites de cirage qui traînent dans la poussière. C'est la vie civilisée avec ses agréments.
Tunis avait déjà d'ailleurs les allures d'une grande ville de 125,000 âmes avant l'occupation, et les événements n'ont fait que l'embellir. De nouveaux quartiers se sont élevés de toutes parts, traçant, au milieu des vergers et des champs, de grandes rues bordées de maisons magnifiques; la population augmente; les loyers renchérissent, et ia valeur des terrains à bâtir s'élève chaque jour. Une seconde ville se construit à côté de l'ancienne et reçoit de la cathédrale, des marchés.
des hôtels, des banques, des édifices de toutes sortes qui la décorent, un cachet européen.
Cestune ère de progrès qui commence, et qui ne peut aller qu'en s'accentuant.
Actuellement les affaires souffrent et manquent d'élasticité, mais Tarrèt ne peut être que momentané. A la suite de l'occupation, une nuée de gens besogneux, avides, se sont abattus sur Tunis ; l'offre et la demande s'étant produites sur le marché dans des proportions inusitées, il s'est développé un grand mouvement d'affaires, et une fièvre de spéculation et d'agiotages hasardeux qui nécessairement devaient avoir un lendemain. La réaction s'est faite, accompagnée de quelques ruines, mais déblayant le terrain.
Aujourd'hui, après une épuration qui est le gage le plus certain de sa prospérité future, Tunis se développe d'une manière méthodique et rationnelle. Demain, quand
les dernières entraves du régime des capitulations auront disparu % le mouvement de vie qui se manifeste déjà avec tant d'intensité reprendra une énergie nouvelle.
La ville a déjà son conseil municipal. Ce conseil, quoique très-panaché et composé de deux Italiens, de deux Français, de deux Anglais, d'un Espagnol, d'un Autrichien, de deux Israélites et de sept indigènes, aidera beaucoup au développement de la prospérité publique, quand ses ressources seront à la hauteur de ses intentions. Hier, il avait à peine de quoi payer les douze gendarmes qui font la police; demain, quand les revenus de l'octroi seront entièrement dégagés par le rachat de la dette, il trouvera, dans un budget d'un million de piastres, de quoi faire de Tunis la reine de l'Afrique septentrionale.
* La suppression du règne des capitulations est uu fait accompli.
Les eaviroQS de Tunis sont du plus haut intérêt. Carthage est à dix kilomètres environ au nord, et bien qu'il n'en reste presque aucun vestige, son nom seul suffit pour attirer le touriste sur les hauteurs de Byrsa. Nous lui consacrons une journée.
Après avoir visité la Marsa et le palais archiépiscopal qui s'élève sur une légère déclivité de terrain, un peu en arrière des nombreuses villas et des jardins luxuriants où la population tunisienne vient chercher l'ombre et la fraîcheur; après avoir comparé au Djebel-Kaoui les tombes phéniciennes mises à jour par Beulé, avec celles de Mahdia que distingue un caractère plus archaïque et plus original, revenant enfin sur nos pas, nous grimpons par un chemin tracé sur les flancs de la colline de Byrsa à la chapelle Saint- Louis, et au séminaire des missionnaires
d'Afrique. Ils occupent l'un et l'autre remplacement de l'ancienne citadelle punique. De là le panorama est superbe; la vue s'étend sur le golfe de Tunis, où la Goulette, avec ses airs de petite ville italienne et son clocher pointu, semble émerger des flots, tandis que les dentelures pittoresques des montagnes d'Haramam-Lif et la masse du Zaghouan encadrent le tableau. La topographie de l'ancienne Carthage, telle qu'elle a été fixée par Dureau de la Malle et Falbe, apparaît d'ici avec beaucoup de netteté. Sur la crête de la colline de Byrsa, face à la mer, voici l'emplacement du temple d'Ësculape.
A ses pieds, et sur le rivage, le port et la digue de Scipion ; un peu au nord de ce point, celui où eut lieu l'atlaque de vive force qui enleva la ville; juste en face, en dedans des anciennes fortifications, le temple de Baal et le forum ; plus à l'ouest, celui de Melkarth ; au nord de Byrsa, et
au sommet de la colline voisine^ le célèbre temple de Tanitb, la déesse tutélaire de Garthage, temple que précédait une cour de 2,945" et qu'habitait un peuple de hiérodules et de prêtres, chargés de veiller sur le vélum ou palladium de la ville. A mesure que l'œil parcourt tous ces lieux fameux, une émotion profonde vous saisit.
Certes, il se peut que leur détermination pèche sur bien des points; mais qu'importe au touriste qui passe? Il vient chercher ici Timpressionque donne àTâme le spectacle de la rivale de Rome ensevelie sous la poussière de ses débris, le souvenir d'un des plus grands drames de l'histoire. Dans cette évocation d'un passé de grandeur et de misère, de religions éteintes, de sacrifices sanglants offerts à des divinités farouches par un peuple sensuel et féroce, l'apparence de la réalité lui suffit.
Le lendemain nous visitons l'autre côté
du golfe de Tunis : Rhades, la phénicienne Adès et Hammam-Lif. Malgré nous, les souvenirs du passé nous reviennent en foule, nous sommes en plein dans This* toire. Voici en effet le théâtre même de la première phase de la lutte des Carthaginois contre Bégulus. 11 a débarqué au cap Bon, et marche sur Carlhage. Ses adversaires, au lieu de l'attendre dans leurs lignes, se portent en avant du Tœnia, vers Tembouchure du Gatada, et lui livrent une bataille qui doit pour eux se terminer par un désastre.
Hammam-Lif est un peu plus loin sur la côte; c'est le Trouville de la Tunisie, mais un Trouville encore en herbe, et où tout est à créer. Toutefois, comme le site est charmant, que de pittoresques montagnes Tabritent des vents du sud, que la plage est couverte du sable le plus fin, que le chemin de fer y conduit de Tunis en trente minutes , il est certain qu'avant
peu les Tunisiens s'y construiront des villas et des maisons de campagne, à l'instar de leur souverain.
De toutes les excursions à faire dans les environs de Tunis, la plus curieuse toutefois est celle d'Udna, l'ancienne Uthina.
On sort par la porte de Zaghouan dont on suit la route, par delà les ruines délabrées du palais de la Mohammedia, jusqu'à l'aqueduc d'Adrien, dont les arcades, sur une longueur de plusieurs kilomètres, s'étendent dans la plaine. Il y a vingt ans encore, elles traversaient le fleuve par un pont gigantesque de trente-trois mètres de hauteur. Mais les ingénieurs ont rompu la ligne continue que les siècles et les Vandalesavaientrespeclée,pour construire le siphon d'apparence modeste etmesquine qui remplace l'ancien aqueduc. Aujourd'hui, les piliers non raccordés s'arrêtent sur les deux, rives du fleuve. Us supportent, à plus de vingt-deux mètres de hauteur,
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le long canal dans lequel coulait Ténorme masse d'eau qui alimentait les réservoirs de Carthage. Quelques-uns sont encore revêtus de leur belle chemise de pierres, que forme un appareil de gros blocs taillés en bossage, et recouverts d'une couleur chaude et dorée. Dans son cadre merveilleux, le tableau est saisissant : au loin, la masse du Zaghouan, les chaînes qui s'y rattachent profilent sur le ciel leurs contours pittoresques ; au premier plan, la file des arcades ébréchées par le temps produit sur l'œil surpris un étrange effet d'optique, et donne tour à tour l'idée de régiments de pierre échelonnés par bataillons, évoluant dans la plaine, ou bien de quelque temple colossal, aux péristyles gigantesques. Le spectacle est grandiose dans sa simplicité classique, et empreint, quand les ombres s'allongent, d'une expression de poésie comparable à celle de la campagne romaine.