CAM0ENS ET LES « LUSIADES
apprit ces nouvelles. « Enfin, dit-il, je vais cesser de vivre. On saura que j'ai tant aimé ma patrie que non seulement je me trouve heureux de mourir dans son sein, mais encore de mourir avec elle. » 11 expira quelque mois plus tard, au commencement de 1579, 'A l'âge de cinquante-cinq ans. Il fut enterré sans monument ni épitaphe, comme le plus obscur des fidèles, dans l'église de Santa-Anna. Le tremblement de terre de 1755 ensevelit à jamais sa tombe sous les ruines.
Il faut quelque effort d'esprit pour s'attacher aux Lusiades. Nous nous sentons moins dépaysés enlisant Y Enéide ou la Pharsafe. Cette mythologie surannée est si loin de nos habitudes et de nos goûts modernes ! Voici Bacchus, l'ancien conquérant de l'Asie, qui s'inquiète de la marche de Gama vers les Indes, et, prenant la figure d'un veillard très vénéré de l'île de Mozambique, où la flotte portugaise vient d'arriver, souffle au cheik maure les plus noires desseins. Ce Bacchus est un dieu aussi maladroit qu'entêté. Dans un conseil tenu par les Olympiens assis sur des trônes émaillés d'or et de perles, Vénus s'est déclarée ouvertement pour les fils de Lusus ; Mars et tous les dieuxraisonnables, Jupiterlui-même, se sont rangés du côté de Vénus et de ses protégés.
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Il est bien clair que les rancunes du vieux Dionysos seronL vaines, mais celui-ci s'obstine dans sa persécution qui est le point d'appui du poème entier : il se déguise même en chrétien et va jouer un fort mauvais louraux Portugaisdans l'île de Mombazo. Vénus, émue et en larmes, se jette aux pieds de Jupiter, et les ruses de Bacchus sont de nouveau déjouées. Dans cet ouvrage, toutes les machines de l'épopée antique entrent tour à louren mouvement : évocations, songes, tempêtes, fleuves personnifiés en beaux parleurs, tels que le Gange et l' Indus, deux vieillards augustes dont la chevelure verse des torrents d'eau, géants et monstres delà mer, batailles rangées, entre-coupées de discours, astronomie expliquée par les dieux, qui ne soupçonnent encore ni Copernic ni Newton, histoire rétrospective du Portugal, contée par Vasco de Gama aux Maures de la mer des Indes : la bonne recette épique a été fidèlement observée par Camoèns. « Ainsi parla le dieu des batailles. Jupiter, en signe d'adhésion, inclina sa tête majestueuse, et l'Olympe fut parfumé d'ambroisie. Tous les dieux, à l'instant, courbent le front devant le maître du tonnerre, et foulant de nouveau le pur cristal des cieux, regagnent les régions et les monts où s'exerce leur pouvoir. » Ces évolutions solennelles de personnages divins, ces gestes de Jupiter, cette bonne odeur d'ambroisie ne sont point choses nouvelles pour les personnes qui ont passé par les lettres classiques. Les figures mêmes que Camoèns invente sortent d'une poétique vieillie. Adamastor, le génie des tempêtes, qui se
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dresse devant Vasco de Gama, près de doubler le cap de Bonne-Espérance, est un Titan qui a survécu à la catastrophe chantée par Hésiode ; c'est un Titan qu'une mésaventure très fâcheuse a 'précipité dans unemauvaise humeur éternelle: une nuit, croyantembrasser la belle Thétis pour laquelle il brûlait d'une flamme plus violente que chaste, il a serré entre ses bras, couvert d'ardents baisers une montagne affreuse, « un sommet sourcilleux >».
Il n'est point, paraît-il, de contretemps plus douloureux, car Adamastor, que la science n'a point consolé (il parle d'une façon érudite de Ptolémée, de Strabon, de PHne et de Pomponius Mêla), verse encore, à ce triste souvenir, d'abondantes larmes.
Avoir été fils de la Terre et petit-fils d'Uranus, avoir lutté contre les dieux homériques, être monté à l'assaut de l'Olympe et languir dans un éternel ennui aux extrémités du monde, debout, sentinelle perdue, en face de l'Océan vide, sur le promontoire des Zoulous, en vérité, Adamastor a bien lieu de se plaindre et de pleurer.
Et pourtant cette poésie, qui nous semble décolorée, était bien éclatante en sa fraîcheur première, et çà et là quelques teintes encore vives, quelques morceaux pleins de vigueur et de grâce, témoignent toujours du génie de l'artiste. Pour être juste dans la critique d'un tel poème, il faut le considérer avec la même curiosité qu'une fresque usée par le temps aux voûtes d'un palais du seizième siècle, qu'une tapisserie de haute lisse dont le soleil a fait pâlir les
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couleurs et dont les années ont ravagé le dessin. Ces dieux et ces déesses, cette flore prodigieuse, ces rochers aux formes invraisemblables, ces navires étranges, ces animaux fabuleux, ces personnages si singulièrement rapprochés et confondus, nègres, sultans asiatiques, pontifes, chevaliers, nymphes, magiciens, courtisanes, esclaves misérables, triomphateurs magnifiques, ce décor déraisonnable et splendide charmait les yeux des hommes d'autrefois. Ceux-ci, alors, avaient assez de loisirs et de jeunesse de cœur pour s'abandonner bonnement aux fantaisies les plus vagabondes de l'imagination : plus l'île d'Alcine où se réfugiait leur esprit était féerique, touffue, noyée comme les paysages de Léonard de Vinci, de flottantes vapeurs d'azur, plus leur jouissance était vive. Certes, ils ne prenaient point au sérieux les inventions de leurs poètes, mais, très sérieusement, ils voulaient être étonnés, égayés, éblouis. Camoëns, comme l'Arioste, comme Jules Romain, les Carrache et le Tintoret, a voué aussi tout l'effort de son génie au contentement intellectuel de ses contemporains. C'était, d'ailleurs, une époque extraordinaire, l'âge héroïque du Portugal. Jean de Castro, vice-roi des Indes, voulait reconstruire la forteresse de Diu, mais il manquait d'argent. Il écrivit aux Portugais de Goa pour leur en demander, et leur envoya ses moustaches en garantie de l'emprunt. « J'ai fait déterrer, disaient-ils, don Fernando, mon fils, que les Maures ont tué dans cette forteresse. Je voulais vous envoyer ses ossements comme gage; mais ils se