CAM0ËNS ET LES « LUSIADES » 18S
des bons Pèros et au tilre de roi très obéissant que le pape lui avait conféré, c'est-à-dire avec un fanatisme et une intolérance sans bornes : il ne rêvait que chimères mystiques, croisades, expéditions colossales en Afrique, conversion des races musulmanes, tandis que les Indes portugaises dépérissaient à vue d'œil. En vain l'Église nationale élevait la voix et rappelait le prince à son vrai devoir; en vain l'évêque Hieronymo Borio écrivait aux deux révérends qui perdaient Je pays : « Vous vous êtes rendus, ainsi que la personne du jeune roi naturellement aimable, les êtres les plus abhorrés qu'il y eut jamais en Portugal avant et depuis don Pedro le Cruel, et les Portugais jurent qu'ils préféreraient être gouvernés par deux Turcs. » Camorns joignit sa voix à la plainte généreuse de l'évêque. Il ajouta, au dixième chant des Lusiades, un épilogue dans lequel, après avoir dépeint la désolation de sa patrie, il implore le roi pour son peuple opprimé, le conjure délaisser les prêtres dans leurs temples et de ne pas leur abandonner le gouvernement de l'État. « Que les enfants du cloître, dit-il, prient pour la prospérité de son règne ; que leurs saintes austérités expient les péchés du peuple. Le vrai ministre du ciel n'aspire point aux grandeurs humaines : l'or, la gloire et ses prestiges, tout est vil à ses yeux. » Certes, le bon Camoëns était devenu étonnamment naïf chez les sauvages de l'Océanie et les Chinois du Cambodge.
Ces quelques vers lui donnèrent le coup de grâce. Les PP. da Camara déclarèrent sans doute à don Se-
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bastion que le poète faisait la guerre àZ)/e«.Lepoème fut publié en 1572. L'effet en fut très grand dans la nation : le roi, ses directeurs de conscience et ses ministres demeurèrent insensibles. Le soldat reçut, pour ses seize années de services aux extrémités du monde, une pension annuelle d'environ quatre-vingttreize francs, à la condition qu'il résiderait constamment à Lisbonne sous la haute surveillance de l'Inquisition, et solliciterait tous les trois ans le renouvellement d'un si rare bienfait. Naturellement la pension fut mal payée, Camoëns, que tout le monde admirait, mais à fort bon marché, tomba dans le plus triste dénûment. Son serviteur javanais, Antonio, mendiait le soir dans les rues de Lisbonne pour le poète des Lusiades. Une pauvre mulâtresse, Barbara, marchande d'aliments, lui donnait quelquefoisun plat de sa cuisine. Sans ses deux amis fidèles, il fût mort de faim. Il n'avait plus de courage au travail et, si on lui avait commandé quelque sonnet pour un écu, il se sentait l'esprit rebelle. Il devint infirme et ne put plus sortir de son lit. Antonio mourut, et Camoëns toucha aux dernières extrémités de la détresse. Il fallut le transporter dansun hôpital. Il vécut assez longtemps encore pour être témoin du désastre qui mit fin à la fortune du Portugal : don Sébastien, parti pour l'Afrique sans provisions, s'était laissé investir par les Maures ; son armée avait été détruite en quatre heures ; mais du moins le malheureux roi, refusant une honteuse captivité, était mort en gentilhomme sur le champ de bataille. Camoëns mourant