CAMOËNS ET LES « LU3IADES
sont trouvés dans un tel état, qu'on ne pouvait encore les tirer de terre. Il ne me restait donc que mes propres moustaches : Diego Rodriguez de Azevedo vous les remettra. Je ne possède, vous le savez, ni meubles ni bien-fonds sur lesquels je puisse assurer mon emprunt: je n'ai que la sincérité sèche et brève que Dieu m'a donnée. » M. Lamarre a joint aux Lusiades un aperçu excellent de l'histoire du Portugal. Ce petit peuple a fait de bien grandes choses, mais combien rapide a été sa chute. Ce fut l'affaire de quelques années seulement, juste le temps nécessaire à l'Espagne, la voisine jalouse, l'ennemi implacable et profondément politique, d'établir ses jésuites sur le sol et dans le gouvernement portugais.
En i58o, Philippe II réunit le Portugal en déshérence à la monarchie espagnole, une année à peine après la mort de Gamoëns.
Hamlet et Shakespeare (î).
Un professeur de l'Université, qui connaît mieux que personne Shakespeare et les innombrables travaux publiés en Europe depuis cinquante ans sur le grand tragique anglais, M. Alexandre Bûchner, vient de consacrer une assez curieuse monographie aux sources de Hamlet et au caractère dramatique du prince de Danemark. On sait qu'il y a un mystère sur ce personnage, mystère qui n'est, au fond, que le génie même de Hamlet, le plus étrange qui ait été mis sur le théâtre; tant de contradictions s'y heurtent et s'y accordent, l'hallucination, le rêve éveillé s'y mêle si intimement à la réflexion froide, à la poursuite bien calculée d'une idée fixe, que les critiques, attirés par ce sphinx, l'interrogent sans cesse et tentent de lui arracher le secret de sa mé-
(1) La République française des 10 et 11 septembre 1878. (I) Hamlet le Danois, par Alexandre Buchner. professeur à la Faculté des lettres de Caen, Paris, Hachette.
lancolie amère, de son rire douloureux, de ses extravagances et de sa sagesse. M. Biichner croit avoir le mot de l'énigme, et j'avoue qu'il ne me persuade point. Sa thèse est fort intéressante, mais c'est une thèse, « chose paradoxale » selon Aristote. Que mon savant confrère me permette, non point de lui en opposer une autre, mais de chercher dans Shakespeare lui-même quelques rayons de lumière, propres à éclairer la question.
Les sources premières du mythe de Hamlet n'aboutissent pas directement au drame de Shakespeare; cela est certain au moins pour la plus ancienne, la chroniqne latine du Tite-Live danois, Saxo Grammaticus (douzième siècle), que le poète n'a pas connue. Au seizième siècle, le polygraphe français François Belleforest développa et surchargea la légende primitive du roi Amletus de Saxo, dans ses Histoires tragiques.
Cette nouvelle, qui estintitulée : «Avec quelle ruse Amleth, qui depuis fut roy de Danemark, vengea la mort de son père Horwendille, occis par Feugon son frère, et autre occurrence de son histoire », fut traduite en anglais en 1596 pour la première fois, avec le recueil entier, et à part en 1608, cinq ans après l'apparition du drame de Shakespeare. En
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réalité, entre ce drame et ces deux premiers documents il n'y a de commun que les lignes essentielles, le meurtre du père de Hamlet, le mariage de sa mère avec le meurtrier, la folie simulée du jeune homme, son entrevue avec sa mère, son voyage en Angleterre. La Chronique rimée danoise, qui est de la se coude moitié du quinzième siècle, ne fait guère que découper en monologues plus ou moins pathétiques les scènes rapportées par Saxo et complaisamment arrangées par Belleforest."
Or, il est évident que Hamlet, dans Shakespeare, a profondément modifié son caractère premier. Si nous nous en tenons à Saxo, de qui procède toute la légende ultérieure, le jeune prince dépossédé, le fils d'un père assassiné qui voit sa mère aux liras de l'assassin, est une âme singulièrement saine, maîtresse d'elle-même, d'une sérénité constante, qui trame une vengeance atroce lentement, patiemment, feignant la folie, l'imbécillité même, afin de dépister les soupçons, préparant d'avance jusqu'aux instruments matériels de son impitoyable justice, déjouant tous les pièges qu'on lui tend pour l'éprouver avec la finesse presque animale d'un sauvage du Nouveau- Monde ou d'uu héros de l'Edda. Il échappe aux stratagèmes de ses ennemis et rejette sur eux les filets dont ils voulaient l'envelopper lui-même avec une souplesse féline et une sorte de gaieté froide qui n'appartient ni aux races ni aux époques civilisées. Je choisis çà et là quelques détails. « Tous les jours on le vit auprès de sa mère, se roulant par terre dans
les ordures el couver! d'une saleté repousante. Sou visage était décomposé, el le pus répandu sur sa face lui donne l'apparence d'un égarement ridicule, Se- paroles trahissent le délire, ses actions l'absence d'intelligence. En un mol, on ne l'aurait pas pris pour un être humain, mais pour un monstre heureux de sa condition abjecte. Parfois il était accroupi près du foyer, remuant des mains les cendres et fabriquant des pieux de bois qu'il durcissait au feu et qu'il joignait enlre eux par des crocs qu'il ajoutait aux bouts pour leur donner plus de ténacité. » 11 les retrouvera plus tard à son retour d'Angleterre ; quand il aura étourdi dans le vin les seigneurs et chevaliers de son oncle, il les couchera méthodiquement, jettera sur eux des lapis, et, à l'aide de ces pieux, enfoncés à travers les tapis dans le pavé de la salle, formera sur chacun de ces malheureux comme le couvercle d'une tombe ; puis il mettra le feu au palais. Un jour, il devina que, sous une couche de paille, se cachait un espion qui rapporterait à Feugon l'entretien qu'il avait avec sa mère. « Il se mita chanter comme un coq qui se réveille, agita les bras comme si celaient des ailes et sauta sur la couche où il se mit à danser en balançant le corps. Sentant alors une masse sous ses pieds, il fouilla de son glaive la place où elle étail, et, ayant tiré l'homme de sa cachette il le tua. Il coupa le corps en morceaux, le fit bouillir dans de l'eau chaude, et le jeta dans le cloaque, devant les porcs, qui firent un agréable repas de ses restes misérables. » Feugon l'envoie au,,
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roi d'Angleterre, accompagné d'officiers portant son propre arrêt de mort. ; Hamlet déchiffre les caractères mystérieux, y change quelques signes : ce sont les complices de Feugon qui seront pendus à sa place. 11 charme sou hôte par des prodiges dé perspicacité; le roi lui donne sa fille en mariage. Hamlet revient en Danemark, brûle les nobles, éveille sou oncle au milieu de l'incendie, et le tue d'autant [tins facilement que d'avance il a déposé au chevet du fratricide une épée solidement maintenue par un clou à son fourreau.
Le peuple accourt; Hamlet se tient quelque temps caché afin d'étudier le sentiment de la foule : celleci étant calme, il se présente, entouré de ses plus sûrs amis, devant l'Assemblée et fait un long discours fort habile, où il établit qu'il a vengé du même coup ses propres griefs et les libertés publiques du Danemark. La foule pleure et applaudit aux paroles de ce jeune politique que les souvenirs de Tite-Live aident si heureusement. Il est proclamé roi île Jutland, fait alors en Bretagne un voyage d'apparat : son beau-père, qu'il informe des récent1- ; événements, inquiet d'avoir sous son toit un gendre si énergique, songe à s'en délivrer sans violer les lois de l'hospitalité. Lui-même étant veuf, il envoie Hamlet en mission matrimoniale près d'une reine d'Ecosse, personne aussi capricieuse que belle, qui met à mort quiconque lui parle de mariage. Celle reine, non moins fine et rusée que Hamlet, devine la valeur de l'ambassadeur et son histoire : elle l'épouse. Voilà
Hamlet bigame : ce qui ne l'empêche point de retourner chez son beau-père. Sa première femme, bien qu'affligée de cette seconde union, lui révèle néanmoins le projet meurtrier du roi breton. Hamlet se tient sur ses gardes et met une cuirasse sous sa robe ; mais, vivement attaqué à la suite d'un festin plein de cordialité, il fuit et voit tomber à ses côtés ses plus vaillants compagnons. Le lendemain, une bataille doit se livrer. Hamlet ramasse ses morts, les remet sur leurs chevaux, les aligne contre les rochers, les appuie aux arbres. Au lever du soleil, les Bretons virent cette armée en ligne, immobile et menaçante; ils prirent la fuite. Hamlet, tout en les poursuivant, se débarrassa définitivement de son beau-père. Il regagna enfin son pays, chargé d'un immense butin et de deux épouses dont l'une, la bonne Anglaise, se résigna à n'être que l'esclave de l'Écossaise.
Cette longue fortune touchait à son terme. Vigletus, roi suzerain de tout l'empire danois, attaque Hamlet avec des forces supérieures. Notre héros est vaincu et tué près de Jutia. Sa veuve Herme Chruda lui avait juré de ne point lui survivre : elle s'empressa donc de devenir la maîtresse du vainqueur. Telle fut, dit le vieux Saxo Grammaticus, la fin de Hamlet : « Si la fortune l'avait favorisé autant que la nature l'avait fait, il eut dépassé les exploits d'Hercule. »
Avouons qu'il n'eut pas à se plaindre de la fortune. Ce Hamlet de l'âge de bronze a dominé et conduit lui-même sa destinée jusqu'à la fin, qui fut tragique sans doute ; mais un chef de clan du neuvième siècle ne mourait pas dans son lit.
Quelle différence avec le héros de Shakespeare ! Autant le type primitif est net et simple, autant cette pâle figure de l'amant d'Ophélia est mystérieuse. Voyez l'image que les critiques ont tenté d'en tirer: c'est une galerie de portraits dont bien peu se res semblent. M. Buehner nous a donné plusieurs de ces curieuses descriptions. Le charmant Voltaire a bientôt fait de tracer son esquisse d'une main ironique, mais un peu légère : « Hamlet est fou au second acte, et sa maîtresse l'est au troisième. Il tue le père d'Ophélia en faisant semblant de tuer un rat, et elle se jette à l'eau. On l'enterre sur le théâtre, et les fossoyeurs produisent des jeux de mots dignes de leur état, à quoi le prince répond sur le même ton. Enfin, Hamlet, sa mère et son second époux se mettent à boire ensemble ; on chante, on se querelle, on se bat, on s'égorge. » Gœthe, qui étudie un caractère dramatique par une analyse aussi fine que n'importe quel phénomène d'histoire naturelle, descend de couche en couche jusqu'au
fond de l'âme de Hamlet, el je crois qu'il en a exploré tous les détours. Dans \\ilhe//i; Meister, il le montre d'abord rejeté par le fratricide de Claudius, encore ignoré «le lui, du haul de se- espérances royales : le trône paternel a été usurpé par l'assassin. « 11 sent qu'il n'est plus qu'un simple gentilhomme, peut-être moins... Sa condition antérieure ne ressemble pour lui qu'à un rêve évanoui... La conscience de son néant ne le lâche pas. » Le mariage de sa mère est comme une autre mort, plus douloureuse peut-être que la première, qui le laisse orphelin, brisé, déchu, condamné à une tristesse éternelle. Tel ilapparaît au début du drame. Mai- bientôl lefantôme sanglant de son père, dans le brouillard froid de minuit, sur les remparts d'Elseneur, lui révèle le double crime, l'inceste H l'assassinat. Hainlel chancelle sous le coup d'une telle horreur. L'ombre lui arrache presque violemment un serment de vengeance"; plusieurs fois encore, après qu'elle est rentrée sous terre, ce cri lamentable : « Jure, swear, swear ! » éclate comme un sanglot et une menace sous les pieds de Hamlet troublé ; et quand enfin elle s'est lue. que voyons-nous? un vengeur ? un prétendant prêt à ressaisir --es droits à la couronne? Non, mais un jeune homme partagé entre la stupeur et la mélancolie, et qui se répand en paroles amères contre le crime triomphant; un sage que le sentiment delà malice humaine envahit, et qui s'écrie en soupirant: « Notre époque est désorganisée; malheur à' moi qui ai la mission de la remettre en ordre I »
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" C'est dans ces paroles, à ce qu'il me semble, dit Gœlhe, que se trouve la clef de toute la conduite de Hamlet; pour moi, il est évident que Shakespeare a voulu imposer le devoir d'une grande action à un caractère trop faible pour l'accomplir... Un chêne est planté dans un vase précieux, qui ne devait porter que des Heurs gracieuses; les racines se développent et le vase est brisé. Un être beau, pur, noble, éminemment moral, mais dépourvu de l'énergie physique qui l'ait les héros, périt sous une charge qu'il ne peut ni porter [ni rejeter. Tous les devoirs lui sont sacrés, mais celui-ci est d'un accomplissement, trop difficile. C'est pourquoi il se tourne et se retourne ; il se tourmente, il avance, il recule ; son devoir lui est rappelé, il s'en souvient : enfin, son intention sort presque de son esprit, et l'équilibre de son âme est détruit à tout jamais. »
On le voit, Gœthe explique la marche hésitante et heurtée du drame parle tempérament de Hamlet; un critique récent, M. Karl Werder, de l'Université de Berlin, ne voit dans le jugement du Wilhelm Meister qu'un spirituel sophisme, un hysteron proteron, une application inopportune île la méthode mathématique à une opération de critique littéraire; au lieu de tout construire a priori par cette formule du caractère de Hamlet dont Gœthe tire le drame entier, M. Werder explique tout par les faits extérieurs qui s'opposent sans cesse à l'exécution des desseins fortement arrêtés dans l'esprit du jeune prince. Par exemple : tout Je inonde croit que le
vieux roi est mort fort naturellement d'une piqûre de reptile : le fantôme a découvert la vérité à Ilamlet, niais à Ilamlet seul. Dès lors, comment agir? A qui fera-t-il croire tout ce que son père lui a dit dans celte lugubre entrevue ? Il veut apparaître comme vengeur; mais ne semblera-t-il pas simplement un assassin? Et puis, est-il bien sûr lui-même de la sincérité de cette ombre, de cet « esprit troublé », perturbai spirit, de cette « vieille taupe », old mole ? Si c'était une tentation du diable? Pour lui, la certitude ne commence vraiment qu'à la suite de longues et cruelles réflexions, quand il a imaginé de faire jouer Yintermède devant la cour, ressort dramatique, emprunté par Shakespeare à la tragédie espagnole de Thomas Kyd (i588). Mais alors, les circonstances extérieures ne sont plus une entrave à l'action : Hamlet a toutes ses preuves; que n'agit-il résolument? Il n'a pas hésité a pourfendre le pauvre Polonais derrière sa tapisserie comme un simple rat. Qu'il agisse au moins pour se défendre : mille périls l'assiègent aux deux derniers actes, pour lesquels l'explication de M. Werder n'explique plus rien : non, Hamlet n'agira, ne poignardera son oncle que blessé lui-même à mort, dans son duel avec Laèrle, à la vue de sa mère qui meurt empoisonnée ; et au moment où il s'acquitte enfin de sa dette filiale et satisfait aux griefs du fantôme d'Elseneure, « ce noble cœur se brise », dit Horatio.
Mais, si cette indécision funeste de l'esprit accompagne Hamlet jusqu'à sa mort, si le mouvement du
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drame tout entier dépend des oscillations de l'âme du principal personnage, il faut donc revenir à l'explication de Gœthe. Victor Hugo a exprimé d'une façon saisissante l'effet produit sur le spectateur par ce héros dramatique qui, à partir de l'heure où il a conversé avec son père mort, semble se débattre dans la terreur d'un rêve lugubre. « Dans son cerveau, il y a une couche de souffrance, une couche de pensée, puis une couche de songe. »
C'est à travers cette couche de songe qu'il sent, comprend, apprend, perçoit, mange, s'irrite, se moque, pleure et raisonne; c'est le mur du rêve. On voit au delà, mais on ne le franchit point. Une sorte de nuage-obstacle environne Hamletde toules parts... Hamlet n'est pas dans le lieu où est sa vie. Il a toujours l'air d'un homme qui vous parle de l'autre bord d'un fleuve. Il vous appelle en même temps qu'il vous questionne. Ii est à distance de la catastrophe dans laquelle il se meut, du passant qu'il interroge, de la pensée qu'il porte, de l'action qu'il fait. Il semble ne pas toucher même à ce qu'il broie. C'est l'isolement à sa plus haute puissance.
« Prenez garde, dit ici M. Rossi, le grand tragédien italien; Hamlet ne sort jamais de son bon sens. » M. Rossi est un acteur consommé, maître de son art, un Hamlet sincèrementfou,flottantaux capricesd'une longue crise mentale, déconcerterait son talent. D'ailleurs, l'âge plus viril que juvénile qu'il donne à son personnage (et ce n'est point sa faute) s'accorde bien avec cette méthode de l'extravagance simulée,
rôle difficile à soutenir pour un Hamlet très jeune. « Pour moi, dit M. Rossi, Harnlol est un type humain général, dans lequel, sous certaines nuances de tempérament, naturelles ou acquises, a lieu un conflit entre la réflexion et l'intelligence d'un côté, el la volonté et son action extérieure de l'autre... Si j'ai causé l'impression de sa Folie entière, cette impression est tellement fausse, que je ne puis l'attribuer à la nature de mon jeu, mais au parti pris d'une critique résolue d'avance à condamner même les rôles que je n'ai pas encore joués. »
Voilà bien des contradictions : M. Biichner pense les concilier toutes et déchiffrer l'énigme du caractère de Hamlet. ('.'est ici que se place sa thèse, qui est fort ingénieuse. Il est à peu près certain que, vers 158g, on représentée Londres un premier Hamlet ; l'auteur en est inconnu, et il n'en reste pas une ligne. Cette pièce serait la source vraie du drame de Shakespeare. Elle en serait même la matière première. Shakespeare aurait repris la forme générale de l'ouvrage du seizième siècle. L'aurait remaniée, retouchée : « Il a négligé, dit Bûchner, l'accord nécessaire entre les parties et l'ensemble de son œuvre. Cette négligence a produit un résultat très fâcheux qui constitue le défaut capital de Hamlet. Le héros devient, pour ainsi dire, un personnage double.
Il a, comme Janus, une tète à deux faces : l'une [sorte l'empreinte de son premier créateur, le poète inconnu dont nous avons fait mention; la seconde est façonnée par Shakespeare. » Le premier Hamlet,
c1esl le \ iking, le mi de mer, énergique, déterminé, qui« ferait une ombre > de celui qui l'empêcherait de répondre à l'appel du fantôme:
C'est lui ipii fail à Ophéliades compliments équivoques, qui tue Polonius, se bat avec Laërte, tue Glaudius. L'autre, l'enfant du génie de Shakespeare, c'esl le Cunclator, que l'éducation raffinée de la Renaissance porte à la réflexion plus qjj-'à l'action, qui s'abandonne à la mélancolie, et se dit vingt fois par jour : « Dans le doute abstiens-loi. » Cunclator el 17king, pareils aux deux coursiers de Platon, entraînent le char d'une façon heurtée, tantôt vite, tantôt lentement, en haut, en bas, s'emportent, ou se reposent paisiblement sur le chemin. « C'est pourquoi, conclut M. Bûchner, selon nous, l'action et la portée morale du Hnmlel resteront incompréhensibles pour ceux qui ne voudront pas reconnaître que cette tragédie repos»1 sur deux données différentes et en partie contraires, que le poêle ri a pas pris la peine de mettre d'accord entre elles. En prenant une. fable déjà traitéedans un sens déterminé, Shakespeare a dû éprouver l'embarras du sculpteur qui, par exemple, voudrait faire un taureau redressé d'un bloc de marbre taillé pour fournir un lion couché. » Je répondrai à M. Bûchner qu'un tout petit taureau peut sortir d'un lion couché; mais alors la forme de ce dernier est chose indifférente : c'est un marbre et voilà tout. « Michel-Ange s'est parfois mis dans de pareils embarras. » Et, exagérant encore cette comparaison entre des arts si différents, M. Bûchner ajoute ;
« Son œuvre ressemble à celle de l'orfèvre qui applique les moulages les plus nets et les bijoux les plus rares à une simple carcasse de fer forgée par un ouvrier ordinaire. » Ces images ne sont pas justes.
Il faudrait nous montrer un sculpteur remaniant une vieille statue et, à la démarche de l'œuvre primitive, imposant une direction nouvelle qui produirait un mouvement d'ensemble indécis et d'un rvthme douteux. Montrez-nous donc trois vers seulement du premier Hamlet qui aient passé dans celui de Shakespeare, et, comme pour Térence tout rempli de débris de Ménandre, nous pourrons retrouver la filiation des deux ouvrages. Et encore cela ne serait pas assez : Il nous faudrait au moins une scène, ou même un acte entier, qui nous fit bien voir ce caractère si conforme à la tradition de Saxo Grammaticus, le Hamlet qui n'hésite jamais. Votre hypothèse n*est donc point démontrée. De plus, elle n'est pas bien nécessaire et n'explique pas le problème que vous voulez résoudre. Après tout, que la source du Hamlet soit un drame de i58c) ou une chronique du douzième siècle, c'est toujours le libre choix de l'imagination de Shakespeare qui groupe les éléments du nouveau drame, conserve ceux-ci, invente ceux-là. Car la comparaison du sculpteur est une illusion : pour le poète, tout est à recommencer, et, se servît-il de dix modèles, alors même qu'il en transcrirait des scènes développées, c'est qu'il le voudrait bien; c'est très librement qu'il rejetterait tel trait de caractère ou garderait tel autre :
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le marbre taillé trop court, trop largement évidé, fait violence au second sculpteur, soit; mais le second poète, avec sa plume, refait comme il lui plaît la matière première de son drame, des mots, chose légère, flatus vocis. M. Bùchner confesse assez clairement que Shakespeare a mis quelque négligence dans la refonte du Hamlet; si les Shakespearomanes vous entendent, monsieur Bùchner, tenez- vous bien. Et si Shakespeare pouvait entendre l'accusation ? Il y répondrait peut-être -que les critiques ont trop d'esprit, et se forgent des difficultés afin d'avoir le plaisir de les résoudre, et que pour celui-ci, en particulier, on ne l'a pas assez interrogé, lui, le père du Hamlet définitif.
On doit supposer qu'un poète tel que Shakespeare a une philosophie de la vie humaine, comme en ont eu Eschyle, Sophocle, Calderon et Corneille. Cette philosophie apparaît sous la trame de ses principaux drames. Elle éclate çà et là en sentences très claires ; elle se manifeste visiblement dans le rôle même de Hamlet, elle est résumée dans le fameux monologue To be or nol to be. Tous ces grands drames décrivent une courbe plus ou moins ouverte autour d'une notion mélancolique qui est au centre de l'œuvre de Shakespeare et c'est encore Hamlet, malgré d'appa-
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rentes aberrations, qui s'y attache de plus près. La pensée maîtresse cl n système dramatique de. Shakespeare n'est autre qu'une doctrine de la destinée humaine, une vue particulière de l'âme qui subit celle destinée. Elle est assez semblable à celle d'Eschyle, et s'éloigne autant que possible de la fiere "théorie d'Épictète. Dequelle amere vérité témoignent en effel tous ces personnages, les uns terribles, les autres d'une douceur infinie, ceux-ci tout empourprés de crimes, ceux-là d'une magnanimité plus qu'humaine : Othello, le roi Lear. Roméo, Juliette, Desdemona, Cordella, Macbeth, lady Macbeth, le roi Richard, Ophélia, Hamlel ? Chœur véritablement tragique, où la lamentation de chacun se fond dans l'ensemble, dans la clameur funèbre qui plane sur tout ce théâtre, j'allais dire sur ce champ de bataille. Tous, ils nous montrent leurs soutirai, leurs luttes contre les choses et contre les hommes, leurs scélératesses, commises avec une telle épouvante, leurs longues terreur-, leurs rêves sanglants, leur- vision-, leur démence, la ruine de leur- joies, l'effondrement de leurs espérances, le frisson qu'ils éprouvent en sentant venir à eux le souille froid de la tombe, quelle amertume ils ont g-oùlée dans la vie. avec quelle tristesse résignée ils se sont couchés dan- la mort. Ce qu'ils proclament, c'est l'écrasement de l'homme par la destinée, quoi qu'il h quelque bon qu'il soil : doctrine plus décourageante encore que celle d'Eschyle.
La malice des dieux grecs, on pouvait la conjurer.
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la désarmer, la surprendre : la /'muée des hécatombes endormait la colère des Olympiens.
Ici, dans ce théâtre qui ne nous dit rien même sur la religion du poète : ce n'est point la justice ou le caprice de Dieu qui s'abaisse sur la tète des hommes : le coup part du fond même des choses ; c'est la loi aveugle de la vie humaine qui s'accomplit, c'est la nature humaine qui porte en soi le germe de toute catastrophe.
Ce germe a grandi lentement ou avec une rapidité foudroyante, voilà tout. Aujourd'hui, demain, la moisson de calamités sera mûre. L'inflexible loi ne se dément jamais. Mais les conditions dans lesquelles elle s'exécute sont innombrables. Tantôt elle brise comme des fleurs délicates les créatures fragiles qu'elle a touchées une seule fois, Juliette, Desdemona, Ophélia ; tantôt, comme en Cordelia, elle éveille l'héroïsme des faibles ; tantôt elle exaspère l'énergie des âmes vigoureuses qui se redressent soiis les coups redoublés du sort, jusqu'à ce qu'elles tombent enfin, pareilles à des lu Heurs épuisés: tel le roi Richard» Parfois, un malentendu, comme dans Bornéo, un mot qu'on ne dit pas, comme dans Othello, suffit pour amener l'accablement du destin ; parfois, comme dans le Boi Lear, l'homme est emporté, roulé tel qu'une feuille sèche, par un vent de tempête jusqu'aux extrémités de l'infortune: celle-ci* lady Macbeth, marche impassible et railleuse de erirne en crime ; tout d'un coup, son esprit se trouble, la tache de sang qui marque sa main blanche
devient la terreur de ses songes ; elle meurt sur le bord de la folie. Elle meurt, et Macbeth, dont elle était la volonté et le courage, Macbeth, qui poignardait ses hôtes en tremblant, et qui depuis « a tué le doux sommeil », jeté brusquement et seul en face de sa destinée qui va s'accomplir, reprend sa lucidité d'esprit, et juge, avec lironie profonde d'un mourant des temps antiques, le néant de cette vie, lumière d'un moment qu'un souffle éteint, rôle d'un jour bientôt joué, conte grotesque débité par un fou. Et pas à pas, dit-il, heure par heure, on arrive au terme affreux, au dernier mot du livre dont la dernière page est toujours sanglante. Sur cette pente vertigineuse qui mène à l'abîme, quelques-uns essaient de se raccrocher désespérément, mais en vain : le pauvre roi Lear, vaincu, chassé, dépossédé par ses filles et ses gendres, visité par une dernière lueur de raison, se résignait à vivre en prison avec sa fille Cordelia, la seule qui lui fût demeurée fidèle : « A nous deux, tout seuls, nous chanterons comme des oiseaux en cage : quand tu me demanderas de te bénir, je m'agenouillerai et te demanderai de me pardonner. Nous vivrons ainsi priant, chantant, disant de vieux contes, riant, écoutant les pauvres diables qui parleront des nouvelles de la cour. » Mais, tout à l'heure, il tiendra dans ses bras Cordelia morte, et rendra son âme enfantine, sa vieille tête blanche penchée sur le pâle visage de l'héroïne. Et chacun, à son tour, prend son rang dans le cortège mortuaire de Shakespeare,
ceux-ci en chantant, ceux-là en blasphémant, les uns. qui ont trop longtemps souffert, avec un rire idiot ; les autres, comme Jules César, terrassés d'un coup de foudre, avec une parole douloureuse que l'histoire a recueillie.
Or, un jour, dans la pensée de ce grand poète, s'est levé un problème très grave. Puisque la fin de la vie est toujours mauvaise, ne vaudrait-il pas mieux n'être jamais né ? Puisque l'action, au sein de la mêlée humaine, se retourne contre celui qui agit, n'est-il pas plus sage de se tenir à l'écart, tel que l'homme qui, de la plage, contemple la tempête? Enfin, si la destinée vous précipite malgré vous dans l'action, pourquoi, dès la première heure, ne pas vous réfugier dans la paix de la mort? Laissez les méchants s'agiter, triompher et jouir, et rejetez la vie comme l'on fait d'un manteau trop lourd. A ses questions, Hamlet répondit au nom de Shakespeare.
Le problème, d'ailleurs, était ancien. La Grèce l'avait étudié. Parménide a dit: « Le plus grand bonheur est de ne naître point, ensuite de mourir aussitôt qu'on est né. » Platon, Epicure, Epictète avaient conclu à l'abstention, au dédain de l'action, ils arrachaient ainsi l'homme à la prise des choses; les deux derniers permettaient la mort volontaire. Le moyen Age, époque non seulement d'action, mais de convulsion, avait ménagé aux âmes nobles un abri ; les moines, dans leurs couvents perdus au fond des forêts ou assis sur les hauts plateauxdes monta-
gnes, étaienl heureux. L'âge modernequi commence, la Renaissance qui renouvelle l'esprit humain, la Réforme qui renouvelle la conscience religieuse ne permettant plus à l'homme de se retirer d'avance de la vie, le temps des moines esl passé, celui des philosophes contemplatifs aussi, il faut prendre parti, descendre dans l'arène, lutter, pâlir. Ici, nous sommes en Angleterre, au temps d'Elisabeth, nous sortons à peine du siècle le plus énergique de l'histoire, le seizième, on se souvient encore des violences ci des passions furieuses des Deux /'oses. Les âmes délicates ou faibles, les Ames de poètes, de rêveurs, de lettrés hésitent, cherchent anxieusement à se dérober : si leur destinée les a placésà quelque endroit plus difficile du grand combat de la vie, elles s'effraient el souhaitent de mourir; si quelque devoir impérieux, un serment, un père à venger, les appelle à l'action, alors rien n'égale leur angoisse : ce poignard de Hamlet qui pourrait tout à l'heure tuer Glaudius, s'il donnait plutôt à Hamlet lui-même la liberté suprême? Et la question « être ou n'être pas » entre dans la pensée de Hamlet.
On connaît le fameux monologue. Le déliai n'est pas long- entre l'idée de la lutte et celle de la résignation passive. Hamlet va droit à la pensée île la mort. a Mourir, dormir, rien de plus » ; ne plus souffrir, " c'est une fui à désirer ardemment ; mourir, dormir. — dormir! peut-être rêver! » Nous touchons au poini vital de ce caractère, de ce drame, de celle philosophie de Shakespeare. « Dormir, rêver peut-
être ! » Il s'arrête, il a peur; il n'est pas un ancien que Y au-delà ne préoccupe point ; il n'est pas un moine qui, par ses prières, obtiendra la béatitude ; Hamlet est une âme moderne déjà, assez sceptique pour n'avoir plus d'espérances précises, mais qui ne l'est pas encore assez pour rclrouver la sérénité antique. Et il a peur des rêves qui peuplent peut-être la tombe. « Voilà ce qui nous fait supporter les calamités d'une vie si iongue. » Autrement qui voudrait être le témoin des horreurs, des infamies, des lâche-» tés de ce monde, et traîner jusqu'au bout un si pesant fardeau quand il pourrait se rendre tranquille avec la pointe d'un couteau, « si ce n'était la crainte de quelque chose après la mort, la région inconnue dont pas un voyageur n'esl revenu. » Ainsi la conscience nous arrête, la pensée refroidit en nous la résolution, la peur suspend nos plus grandes entreprises, et celle terrible habitude de redouter la suite fâcheuse de l'action nous l'ait perdre l'habitude de l'action.
Hamlet est-il donc plus difficile à comprendre qu'un héros de Corneille? Jamais personnage dramatique a-l-il expliqué plus clairement son propre caractère? Et y a-t-il un caractère plus conforme à l'ensemble même du théâtre de Shakespeare, j'ajouterai au génie ou au cœur de Shakespeare? Les troubles de conscience, les incertitudes de Hamlet, Shakespeare les a connus, le « doux Shakespeare » des Sonnets, celte âme si passionnée qui, entre sa maîtresse et son ami bien-aimé, trahie par tous les deux, n'a su
que gémir, supplier, pardonner aux chers complices et glorifier en images dignes de Platon l'impitoyable adolescent. Je veux bien, avec M. Bùchner et les critiques anglais les plus récents, que Shakespeare ait fini très bourgeoisement, en propriétaire campagnard; mais si les Sonnets, qu'on paraît trop oublier, ne sont pas un pur exercice de rhétorique, les contradictions du caractère de Hamlet ne sont pas non plus une maladresse d'imitateur malhabile à refondre la matière d'un drame plus vieux. Ce caractère est ainsi, parce que Shakespeare a voulu qu'il fût ainsi. 11 suffit qu'il s'explique logiquement par luimême et soit justifié par l'œuvre même de Shakespeare.
Don Quichotte (1).
Je plains de tout mon cœur les personnes qui, dès qu'elles ont mis le pied sur le sol poudreux de l'Espagne, ne se sentent point sollicitées et comme hantées par le souvenir de trois figures très hautes, saint Ignace de Loyola, sainte Thérèse de Jésus et don Quichotte de la Manche. Ne franchissez point les Pyrénées si vous n'êtes point préparé à vivre làbas dans la vision assidue de ces trois nobles fantômes. Vous perdriez votre temps. Allez plutôt, si vous désirez voir des courses de taureaux, des chevaux évenlrés et des matadors encornés, allez à Nîmes, à Tarascon, môme à Dijon où, paraît-il, on crie maintenant a muerte ! avec un accent andalou presque aussi pur qu'à Paris. S'il vous faut de la
(1) Journal des Débats dos 1(5 juin, 21 juillet et 28 août 1897.
L>ll DE PANURGE A SANCtIÔ PANÇA
mauvaise cuisine, contentez-vous de certaines tables d'hôte. Si vous recherchez les danses énergiques de fausses gîlanas vermillonnées aux joues, eu robe jaune safran, attendez l'Exposition de 1900.
Vous trouverez, ;i Marseille, à Lvon. à Toulouse, des Alhambras et des Alcazars à profusion. Nous avons Lourdes <|iii l'emporte sur Notre-Dame- del- Pilar, de Saragosse, par la beauté romantique du paysage. Enfin, n'oubliez pas qu'aujourd'hui, grâce à la diffusion des lumières, un peu partout, se lial>l« espanol.
Mais passer en vue des fours et des clochers d'Avila sans songer à l'admirable Mère du Carme! : visiter les cathédrales farouches de Barcelone, de Gerona, de Tarragone, sans évoquer l'image douloureuse de sainl Ignace; traverser le déserl de la Manche où tournent toujours les moulins à vent, où les gorges de la Sierra-Morena, taillées dan> le roc rouge, sans apercevoir, au loin, immobile, l'ombre superbe du chevalier de la Triste Figure ; cela est assurément un grand malheur.
On peut, à la rigueur, oublier le Cid, qui appartient à l'Espagne très lointaine et presque fabuleuse de la croisade contre les rois maures : il ne me semble pas que ni Burgos où il est né, ni Valence où il mourut, nous ramène d'une façon irrésistible à civieux condottiere féodal. Mais les trois que j'ai nommés sont vraiment le symbole de l'Espagne du seizième et du dix-septième siècle, l'Espagne européenne, catholique et monarchique, héroïque encore,
entre Lépante el Rocroy, déjà monacale, fanatique, bientôt stérile, Joui le crépuscule commence, dont les richesses se perdent en œuvres vaines, l'Espagne de Philippe qui laisse tomber en ruines l'héritage extravagant de Charles-Ouint, se retourne violemment vers le passé, revit ses vieux songes de gloire, s'abîme dans sa foi, perd peu à peu le sentiment des réalités, se raidit en sa pompeuse misère, toujours idéaliste et chevaleresque, un grand cloître triste en dehors duquel rôdent toutes sortes de personnages de mine inquiétante, aventuriers, picaros, vendeurs de buffles, ruffians et faux moines, les Lazarille de Tonnés et les Guzman d'Alfarache, les ancêtres de Gil Blas, de Basile et de Figaro.
Et même, si l'on y regarde d'un peu près, on reconnaîtra que le héros de Cervantes manifeste les traits les plus caractéristiques, les plus espagnols de saiid [gnaceet de sainte Thérèse. Comme eux, il se dévoue à une seule idée, mais sublime, et se persuade que l'homme peut être un ange. Comme eux, afin d'atteindre à la perfection qu'il a rêvée, il embrasse le sacrifice, renonce aux douceurs de la terre, se condamne à l'ascétisme, à la pauvreté, à la souffrance. Comme eux, enfin, il a su fondre dans sa vie deux états de l'âme qui semblent contradictoires: l'extase et l'action. Cet. illuminé est un soldat, ce moine porte l'épée et la lance. Ses armes sont rouillées, vermoulues, s();i heaume n'est qu'un vulgaire plat à barbe, sou coursier de bataille n'a pu galoper qu'une seule fois en sa vie, je le veux bien. Mais si
la valeur véritable de l'homme "est dans la noblesse de la conscience et la générosité de la volonté, peu importe que le chevalier n'ait combattu et pâti que pour des chimères: il eut l'amour de la justice et tenta de rendre la paix au monde ; cela suffit pour son éternel honneur.
Il fut — bien qu'il ait dépouillé deux bénédictins de leur souper délicat, massacré un troupeau de moutons et délivré une bande de galériens, — il fut un des plus purs exemplaires de l'humanité, et, pour l'Espagne, un saint aussi national que saint Jacques le Matamore. C'est grand dommage qu'il n'ait jamais existé.
La chevalerie errante, c'est-à-dire la lutte de l'homme de cœur contre les iniquités que l'on rencontre sur les grands chemins, au coin des bois, le dévouement solitaire, obscur, obstiné, voilà une imagination singulièrement espagnole. Don Quichotte, dont la tête était farcie de tous les prodiges de VAmadis de Gaule, croyait fermement que cette chevalerie avait existé. Il l'admira avec une si aveugle passion que jamais il ne soupçonna qu'entre elle et le simple brigandage le fossé était peut-être assez étroit. Le paladin cuirassé qui va par monts et par vaux, pour redresser les torjs, exalter les faibles et renverser les puissants, convaincu que son enthousiasme est la loi infaillible, paraît un assez dangereux personnage. Sa morale est souvent une piraterie. Pour lui, l'ordre social est une œuvre mauvaise, par cela même qu'il gêne beaucoup de poètes, d'amou-
reux, tous les irréguliers, tous les naufragés, tous les révoltés. Le chevalier errant déteste la gendarmerie, parce qu il s'attribue le devoir d'être le seul gendarme.
Et c'est pour lui un devoir divin, qui ne relève d'aucune royauté, d'aucune magistrature humaine.
Don Quichotte considère toute législation comme caduque; car, selon lui, le droit écrit par les hommes s'est substitué au bienfait primitif octroyé par Dieu à ses créatures, au don de l'absolue liberté, inviolable privilège de tous les fils d'Adam.
Doctrine de candide anarchie, qui s'étale naïvement dans le discours que le digne Manchois adresse à ses chers galériens et aux archers du roi, gardiens des précieux opprimés : « De tout ce que vous m'avez fait entendre, mes bien-aimés frères, — hermanos carissîmos, — j'ai compris qu'encore que l'on vous châtie pour vos fautes, les peines que vous allez souffrir ne vous plaisent pas beaucoup et que vous y allez bien à regret et fort contre votre volonté... Je me vois contraint de montrer en votre endroit pourquoi le Ciel m'a mis au monde et m'a fait faire cette profession de l'Ordre de Chevalerie et le vœu de secourir les nécessiteux et ceux qui sont opprimés par les grands... Il me semble que c'est un cas étrange et cruel de faire esclaves ceux que Dieu et nature ont créés libres, d'autant plus, messieurs les gardes, que ces misérables n'ont rien commis contre vous autres et que chacun porte son péché; il y a un Dieu au ciel qui n'oublie pas de
àlâ de panûrge a sancho-pança
châtier les méchants ni de récompenser les bons, joint qu'il n'est pas à propos que des hommes d'honneur soient bourreaux des autre-;, mêmement quand ils n'y ont poinl d'intérêt. »
Mais la chevalerie en pleins champs, par haine de l'égoïsme, affrontait la mort pour le salut d'autrui, elle pourfendait les géants, les enchanteurs, les démons, toutes les laideurs, toutes les méchancetés, et cet apostolat batailleur, glorifié en une littérature enfantine, charma l'Espagne à qui les miraculeux souvenirs de la croisade contre l'islamisme avaient donné l'amour des choses grandioses.
Ce n'était plus assez des vieilles romances clumlanl Charlemagne et ses douze pairs, les exploits du Cad, de Roland, de Bernard de Carpio, les aventures des rois, des infants chrétiens, les tragiques misères de princes arabes; il y avait là encore trop d'histoire, trop de réalités et de faiblesses humaine-.
Le roman chevaleresque, fantastique comme un conte de fées, répondit pleincmentà l'idéal des âmes espagnoles.
Don Quichotte en devint fou ; mais Ignace de Loyola, au temps où il était capitaine, s'était nourri de cette lecture échauffante et l'on sait qu'il fonda une chevalerie errante, dont l'action l'ut grande de par le monde. Le père de sainte Thérèse ht lire à sa fille, toute petite, ces vieilles histoires écrites en langue castillane: l'enfant y joignit les Vies des martyrs et des saintes, et. vers l'âge de douze ans. elle ne rêvait (tins qu'une seule chose : nous voulions,
DON OUK'.UOTTi: 21!»
dit-elle, mon petit frère el moi. c< aller à la lerre des Mores, demandant pour l'amour de Dieu, afin que
là-bas on nous coupât la lèLe Quand nous vîmes
qu'il n'était pas possible d'aller là où on me tuerait, nous songeâmes à nous Caire ermites dans un jardin i).
Vivre son rêve et, d'ici-bas, entrevoir les beautés du royaume de Dieu, la chose est excellente. Du moins, pour ces deux grands créateurs d'œuvres religieuses, Ignace et Thérèse, l'extase el l'action se trouvèrent d'accord.
Le premier a restauré la politique de l'Eglise et s'est impérieusement emparé de la chrétienté par la direction des consciences el l'éducation des esprits : l'autre a fondé plus de soixante monastères et réformé son ordre, Don Quichotte, lui, dès qu'il lente de réaliser sa vision, doit se courber sous les coups de bâton ou les coups de poing : il reçoit des cailloux en pleine mâchoire ; il mord piteusement la poussière de tous ses champs de bataille.
C'est le déclin de l'Espagne qu'il symbolise, l'avortement de .ses entreprises, les désillusions de sa monarchie, les Pays-Bas perdus. l'Armada noyée, Lépante inutile, le trésor royal à sec. ]<■> provinces vidées par l'exil, le peuple affamé. Entre Charles- Quint el Philippe II, il semble qu'un abîme se soit ouvert. Le Charles-Quint du Titien, au musée de Madrid, à cheval et au galop, la lance en arrêt, superbement armé, s'élance hors d'un bois vers une plaine immense, lumineuse, le vaste monde. C'est
un chevalier, le dernier des chevaliers errants, avant celui de la Triste Figure.
Philippe II, au fond de son Escurial, penché sur un monceau de parchemins couverts d'encre, roi monacal et paperassier, c'est déjà l'État moderne, la monstrueuse machine que meut et dont vit une légion de scribes. L'Espagne avait passé, avec une rapidité effrayante, de l'adolescence héroïque à la maturité lasse d'elle-même, et désabusée de toutes choses. Michel de Cervantes, lui aussi, avait vieilli très vite. Son ardente jeunesse s'était de bonne heure éteinte dans les tristesses d'un hôpital, les longucsannéesdeservitude aux bagnesbarbaresques, puis, la détresse de l'écrivain pauvre, l'angoisse des dettes accumulées, le souci du lendemain. Il ne croyait plus aux Amadis, aux Merlin, aux Roland des romanciers et des romans d'aventures. Il jugeait ce monde d'invraisemblables héros définitivement mort; et, quand, ayant soulevé la pierre de son sépulcre, il abaissa sur leurs reliques son bras mutilé à Lépante, ils tombèrent en poudre.
La satire du passé, la parodie du roman chevaleresque sont une large part du Don Quichotte. J'ai compté dans le seul Amadis de Gaule environ soixante épisodes que Cervantes a transposés ironiquement en son livre. Mais on se tromperait si l'on ne voyait en celui-ci qu'une caricature archéologique.
Il y a mis encore l'Espagne de son temps, et c'est pourquoi le livre est si vivant. C'est à ce point de vue que le Don Quichotte a été analysé par un écri-
vain profondément versé dans la connaissance de la littérature espagnole, M. Morel-Fatio (Études sur r Espagne, Paris, Bouillon, 1895), que je prendrai comme guide pour la suite prochaine de nos observations.
C'est par sa relation avec le monde extérieur que don Quichotte est un personnage comique.
Isolé et machinalement poussé par son idée fixe, il ne tarderait guère à se rendre insupportable.
Le premier chapitre, qui nous le montre enfermé dans sa chevaleresque bibliothèque, envahi peu à peu par son rêve solitaire, ne semblait promettre qu'un maniaque profondément détraqué, une figure plutôt attristante, bonne pour illustrer quelque traité de morale sur le danger des mauvaises lectures ou les écarts d'une imagination vagabonde. A force de lire, du matin jusqu'au soir et du soir jusqu'au matin, les romans d'aventures, mangeant peu, et dormant moins encore, « son cerveau se sécha de telle sorte qu'il en vint à perdre le jugement ».
Ce vieux gentilhomme de village a passé trop brusquement de la platitude quotidienne de sa vie aux féeries héroïques, à l'éblouissement des légendes, et, « il lui entra tellement en l'esprit que toute cette machine de songes et d'inventions qu'il lisoit étoit
vérité, que, pour lui, il n'y avoil autre histoire plus véritable ni plus certaine en loul le monde ». Vous le voyez, c'est un halluciné. Il a perdu le sens des choses réelles. Pour les personnes raisonnables ou • [ni se croienl telles, rien n'est plus pénible que d'entendre divaguer les gens que possède la chimère.
Mais la complète folie, le fou replié sur lui môme, aux prises avec ces seuls fantômes et que nous appercevoris comme à travers la grille d'un cabanon, il n'est point de spectacle plus douloureux et dont on se lasse plus vite. Imaginez le Dofi Quichotte tout rempli seulement d'aventures telles que le combat contre les moulins à vent, les coups d'épée dans les outres de vin, le massacre i\c> marionnettes de maître Pierre : il n'esl pas bien sur «pie Vous lisiez le livre jusqu'au dernier chapitre ; mais il est certain que vous n'y reviendrez jamais.
Le Petit Poucet et Barbe-Bleue vous charmeraient davantage. Le plagiaire effronté de Cervantes, Aveilaneda, qui, entre les deux parties du Don Quichotte, Osa reprendre à son compte le chevalier manchois pour en compléter l'histoire, n'a su nous présenter qu'un monomane tantôt ridicule, tantôt méchant. Il finit par revêtir, un peu lard, le héros de la camisole d ■ force. Celui-ci nous répugnait à la façon des monstrueuses figures que se plut à inventer Swift, en ses jours de spleen.
Or, si extravagant que paraisse d'abord l'apôtre de la chevalerie errante, le roman de Cervantes est comme pan'' d'une grâce immortelle ; il fait sourire
à tous les ftges de la vie; il porte en lui les trésors d'une sagesse généreuse qui enchante les lecteurs les plus graves ; pour les artistes qui aiment surtout le mouvement, la variété pittoresque des scènes, le trail réaliste de la nature humaine, la physionomie historique d'un pays el d'un siècle, ce livre est l'image spirituelle de l'Espagne.
C'est à ce point de vue que l'analyse M. Morel-Fatio dans le chapitre de ses Études sur l'Espagne auxquelles je faisais récemment allusion. Le Don Quichotte, dit-il, «traité admirable de philosophie pratique, possède, en outre, l'avantage de fixer l'étal de l;i civilisation d'un peuple à un momenl précis do son existence cl de nous livrer le fond de sa conscience
Miiis, dans ce tableau où se meut le monde espagnol tout entier, un coupd'œil d'ensemble distingue sans peine des plans fort délicatement gradués ; ce n'est point une foule confuse qui s'agite sous nos yeux ; le peintre a mesuré le détail précis du dessin, l'éclat de la couleur, l'intensité de la lumière au rôle même de ses personnages, à la vraisemblance de sa fable. Don Quichotte est un chevalier de grand chemin : c'est donc l'Espagne errante, campagnarde, une Espagne de plein air et d'épaisse poussière qui formera la société lamilière, prodigieusement vivante, de s •) Triste Figure. Au roi, à la majesté de l'idole donl l'ombre s'étend jusqu'au fond des Indes occidentales, Cervantes ne touche qu'avec un grand respect : il ne veut pas rur{>\- • entrevoir la décadence commençante de celle monarchie œcuménique ; il a
gardé l'orgueil et les préjugés d'un Espagnol de vieille race chrétienne ; il bénit « notre saint roi Philippe » qui, par haine du Musulman d'Afrique, a proscrit le Musulman d'Espagne, et porté, par cet acte stupide, un coup mortel à la fortune de la péninsule. Le romancier, que sa pauvreté oblige à rechercher la protection des seigneurs de haute volée, épargne l'aristocratie castillane qui, encouragée par son patron, le duc de Lerme, se rue, au temps de Philippe III, à la curée des grands emplois et met cyniquement à sec les coffres de l'Etat. Son duc et sa duchesse sont plutôt des nobles de province, éloignés de la cour, qui vivent somptueusement sur leurs terres, entourés de duègnes à demi momifiées et de filles d'honneur très joyeuses. Cervantes, domestique du comte de Lemos, est plus à son aise avec ces Excellences provinciales. Mme Rodriguez, leur grande duègne, glisse nuitamment dans l'oreille du chevalier cette intéressante confidence : le duc permet au fils d'un riche paysan, son vassal, de séduire, puis d'abandonner les filles, parce que le père, fort cossu, prête de l'argent à son maître et le tire souvent d'embarras par sa caution. Le duc donne à Sancho le gouvernement de Barataria.
Ici, M. Morel-Fatio propose un commentaire bien ingénieux de cette aventure. Certains critiques y voyaient une parodie du régime intérieur de l'Espagne. C'était, peut-être, un honneur bien grand pour ce comique épisode. J'y apercevrais volontiers, en un cadre bouffon, un essai de gouvernement pater-
nel que le bon sens campagnard de San-cho faisait passablement réussir, une République d'opérette, dirigée cabin-caha par un brave homme de président que la malice de ses sujets précipitait dans une révolution et que le peuple ingrat forçait d'abdiquer le pouvoir, après avoir férocement piétiné le souverain. C'était là, je le reconnais, une idée un peu moderne. M. Morel-Falio me paraît juger plus sûrement les choses de B ara tari a : il y signale une caricature de l'administration féodale de l'Espagne au seizième siècle, régime patriarcal fondé sur d'insupportables abus et qui justifiait le proverbe castillan: «En terre de seigneur, ne fais pas ton nid. »
Sur le monde de l'Eglise, Cervantes a l'esprit à la fois bienveillant et libre. Le curé de don Quichotte est un pasteur champêtre, raisonnablement lettré, qui n'a point de morgue théologique. Il se promène un instant, sans embarras, déguisé en princesse errante et persécutée, dans les solitudes de la Sierra- Morena.
Le charitable désir d'arracher un ami à son extravagante pénitence lui semblait autoriser cette mascarade peu canonique. La réflexion de l'écrivain au sujet des victuailles enlevées aux clercs qui escortent un mort est assez innocente : « Messieurs les ecclésiastiques qui, rarement, oublient de se donner loules leurs aises... » Ailleurs, à propos de pieux ermites, il remarque que les saints personnages « savent se sustenter de volailles ».
Le chanoine de Tolède, qui rencontre don Qui-
chotte enchanté, sur une charrette de bouvier, est déjà un haut seigneur; il accueille avec bonhomie le curé villageois, et la conversation littéraire de ces deux serviteurs de Dieu, enjouée et pleine de sens, nous donnerait une idée très agréable, peut-être trop flatteuse du clergé séculier de l'Espagne. Cervantes s'est chargé de mettre une ombre au tableau : l'ecclésiastique de salon, directeur de personnes du beau monde, hautain, cassant, dogmatique, le chapelain du duc qui reproche si sottement à son maître de retenir le chevalier en son château, reçoit une bonne leçon dont il ne profitera guère : « Que nous veulent ces gens, qui, nourris dans la misère d'une pension d'étudiants, sans avoir vu plus de pays que n'en contiennent vingt ou trente lieues, pensent qu'il suffit de s'introduire dans les maisons des grands pour trancher de tout ? »
Mais, ni le curé et le barbier son compère, ni la nièce et la gouvernante, ni les gentilshommes, le chanoine, le bachelier Carrasco, l'auditeur des Indes ne forment le groupe de don Quichotte. Us prétendent le guérir de sa folie, ou bien s'apitoyenl sur sa candeur, ou même le gourmandent durement.
Ils lui brûlent ses pauvres livres, si souvent lus aux longues veillées d'hiver. Ses meilleurs amis lui préparent la cruelle défaite qui mettra fin à sa chevalerie, à son rêve, à sa vie. C'est le petit monde d'en bas, les humbles, les déshérités, les vagabonds dont le chœur accompagne fraternellement le bon chevalier tout le long de son pèlerinage héroïque, « les le-
un miers du grand chemin el les nomades », comme les dénomme M. Morel-Fatio.
C'est une race d'êtres foncièrement espagnols : hôteliers narquois dont la venta a tout le charme d'un coupe-gorge, maritornes graisseuses et d'humeur facile, muletiers brutaux et comédiens ambulants, apprentis errants en quête de bons tours à jouer au prochain ; les berges, les chevriers, les étudiants dépenaillés qui cheminent, le ventre creux et L'esprit alerte, par l'interminable désert ensoleillé ; puis « l'armée du crime », la chaîne des galériens, el ce bandit de grande allure, Ginès, qui, délivré par don Quichotte, se transforme en montreur de marionnettes, et ce capitaine de voleurs, Roque Guinard, dont les bandes infestent la Catalogne et qui étonne le chevalier et nous autres, lecteurs, par la générosité de ses procédés et l'excellence de sa discipline. C'est l'Espagne des picaros, de tous les déclassés, pour qui la vie est un poème d'aventures tantôt comiques, tantôt tragiques, l'Espagne décadente, qui, à ce moment même, produisait une floraison de romans, dont le don Quichotte fut l'œuvre maîtresse.
Entre les picaros et don Quichotte, j'aperçois une communauté de génie, un air de famille. Ils vont vers un idéal que les sévérités de la vie réelle ne leur laisseront point atteindre : pour la foule obscure de ces bohèmes, l'idéal, c'est la vie libre, l'instinct assouvi, la sécurité du pain quotidien; pour le chevalier, c'est la justice par l'héroïsme. Malheureuse-
nient, ces grands visionnaires sont condamnés à l'aventure, c'est-à-dire an désordre, en lutte contre l'ordre social. Les picaros se font très volontiers malandrins et finissent par la potence. Don Quichotte devient inconsciemment détrousseur de grandes routes et, s'il meurt chrétiennement dans son lit, c'est grâce à son curé, qui n'a pas voulu comprendre la poésie de sa mission chevaleresque.
Je n'ai presque rien dit, jusqu'à présent, de San dio Pança. Je l'ai réservé pour une troisième élude, à l'occasion de YEssai queM. Dumaine a rédigé d'après les papiers d'un cervantiste éminent, Luis Carreras (i\
Ce livre est le fruit de tonte une vie aventureuse, l'œuvre d'un cervantiste passionné à qui les hasards et les souffrances d'une destinée fort agitée ont permis de bien comprendre le génie douloureux de son écrivain de prédilection. Luis Carreras naquit presque pauvre, en 18/4O, dans une petite ville de Catalogne, fut élevé aux écoles de charité, puis au séminaire. A quinze ans, il se faisait journaliste et se croyait romantique, quand depuis longtemps, en
(1) Dumaine, Essai sur la vie el les œuvres de Cervantes^ d'après un travail inédit de don Luis Carreras, Paris, Lemerre, 1897.
France, le romantisme descendait sur l'horizon. A vingt ans, il venait à Paris, à pied, avec vingt-cinq francs pour toute fortune.
Il connut alors l'extrême misère, fut réduit à servir sur la voie publique les ouvriers de la grande ville. Quelques professeurs de la Sorbonne et du Collège de France, M, Sainl-Marc-Girardin, M. Philarète Chasles, eurent pitié de lui.
Il put achever, dans les bibliothèques, son éducation littéraire. En i865, il rentrait en Espagne, écrivait à droite et à gauche, des éludes critiques assez véhémentes sur ses compatriotes. La politique violente le séduisit naturellement. Il se fit arrêter deux fois en 1874. Après le pronunciamiento de Sagonte, il dut s'exiler, se fixa à Pise, à Florence, à Rome, vit mourir Victor- Emmanuel et Pie IX, reprit le chemin de Paris, écrivit, en castillan, deux mémoires contre des Espagnols de marque, se mit sur les bras un procès dont il sortit à fort bon marché, avec seize francs d'amende. Il quitta de nouveau Paris et s'établit à Barcelone, essayant du théâtre, rêvant un roman qui lui donnerait la gloire, tourmenté, lui, un Espagnol, un enfant du Midi, un Latin, par la renommée de Tolstoï, enfiévré par la perpétuelle lecture de la Guerre et la Paix, creusant toujours plus profondément les obscures questions de biographie relatives à son cher Cervantes. A quarantehuil ans, il mourut, usé par l'enthousiasme de la lutte autant que par l'angoisse de la vie. Son ami, M. Dumaine (dont le vrai nom est Bachelier), a
recueilli pieusement les notes rédigées au cours de longues années et qui devaient être les matériaux d'un grand monument définitif élevé à l'honneur du soldat de Lépante. Ce n'était pas une mince entreprise de tirer un livre de ces trois mille feuillets d'écriture serrée, couverts de ratures, d'additions, de renvois, où la passion altérait souvent la rectitude du sens critique. M. Dumaine s'est dévoué à ce difficile travail et il a rendu ainsi un réel service aux amis des lettres espagnoles.
J'aborde sur-le-champ la partie vraiment originale du livre, le chapitre consacré à la folie de don Quichotte, d'autant plus intéressant qu'il est surtout l'œuvre même de M. Dumaine. Il s'agit de savoir si l'état d'âme du bon chevalier est une description vraiment scientifique d'une maladie cérébrale rigoureusement analysée et classée, ou, si vous l'aimez mieux, si la science peut instituer sur le roman de Cervantes une recherche analogue à l'étude, qui fit quelque bruit jadis, sur Yamuletle de Pascal.
Plusieurs médecins lettrés de ce siècle, Hermandez Morejon, le docteur Guardia, Legrand du Saule, le docteur Pi y Molist, directeur de l'asile de la Santa- Crux, à Barcelone, considèrent Cervantes comme un aliéniste expérimenté. Cardenio, le lycanthrope de la Sierra -Morena, le licencié Vidriera, héros d'une étrange nouvelle du grand écrivain, avaient été rencontrés par celui-ci en Sicile et ailleurs. M. Dumaine déclare, d'après tous ces savants, « qu'il n'y a pas un symptôme de perturbation de l'intelligence qu'on
bÔN OUICUOTTË 23i
lie retrouve chez le chevalier; qu'il n'y a pas, non plus, d'affection et de passion, ou de causes morales de l'aliénation... «qu'on n'observe en lui. De même pour les manifestations accidentelles et secondaires, caractéristiques du trouble mental.
Voilà donc un fou complet, bien organisé, un fou idéal. Il est affligé d'une façon générale et dominante de la monomanie des grandeurs, du délire de la gloire.
Il se croit nécessaire à la rédemption sociale de l'humanité. Il porte en lui-même une fêlure d'atavisme : les grands coups d'épée de ses aïeux sous Charles-Quint.
Il élargit cette fêlure par la lecture incessante des vieux romans chevaleresques. Il l'aggrave encore par le renoncement à ses affections premières: sa nièce et la chasse.
Le cerveau, surmené, que le sommeil ne rafraîchit plus, « s'est desséché ».
La folie commence. Don Quichotte s'enferme, se dérobe à ses amis, fourbit secrètement ses armes : dissimulation maladive. Tout aussitôt, au milieu de ses rêves d'orgueil et de sacrifice, surgit une extravagance particulière : l'amour pour Dulcinée. Mais Dulcinée n'existe pas. C'est un fantôme créé par ce cerveau échauffé : nouveau caractère notable, qui se retrouvera toujours : l'idée fausse. Mais l'idée fausse, dans ses relations avec les réalités extérieures, visibles et tangibles, c'est l'illusion L'illusion abonde dans cette histoire : les moulins à vent pris
pour des géants, les outres de vin qui sont encore des géants, les demoiselles légères de la première hôtellerie, Maritorne plus tard, prises pour de grandes dames; les deux troupeaux de moutons qui semblent au chevalier deux armées belligérantes en marche l'une contre l'autre. Mais, dans cette dernière aventure déjà, l'illusion se complique d'hallucination : don Quichotte entend le son des trompettes et le hennissement des chevaux, tandis que Sancho n'entend rien du tout. A la sensation pervertie d'une image réelle s'est ajoutée la conscience fausse d'une impression reçue sans cause d'excitation positive.
Un point que je ne vois pas ici placé en une lumière assez vive, c'est le délire de la persécution. Ce paladin qui part pour la conquête du monde est sans cesse troublé et arrêté dans son élan par une invincible terreur : il se croit en butte à la malice des enchanteurs. Il en flaire partout. L'enchanteur lui sert à justifier toutes ses déconvenues, toutes ses défaites. Et cette inquiétude est, chez lui, si souveraine que son curé, quand il a brûlé la bibliothèque aux Amadis, lui fait croire, sans peine aucune, qu'un enchanteur a emporté sur son dos le cabinet aux livres.
La monomanie des grandeurs et de l'orgueil et la folie de la persécution vont-elles volontiers ensemble ?
Je n'en sais rien. Mais je le demande à ces messieurs. Je veux bien que Cervantes soit un aliéniste,
et qu'il nous ait amusés selon les règles de la médecine. Or, M. Dumaine signale lui-même au moins trois contradictions assez graves à la bonne formule de la folie. Dès le début du récit, don Quichotte abandonne sa propre personnalité ; il est Baudoin, puis le More Abindarraez ; Dulcinée est Jarifa ; remarquez cependant que, dans cet épisode, le chevalier couché dans la poussière du chemin a reçu sur la tète quelques forts coups de bâton. Autre contradiction: la défiance et L'insociabilité, caractéristiques th1 la folie, manquent à ce brave homme, le plus confiant, le plus sociable des humains. Enfin, « l'individualisme dissimulé des fous », « la tristesse et la circonspection maladives » ne se trouvent point en lui. Au contraire, la bonne grâce, la parfaite courtoisie, la bonne humeur sont les charmes de sa personne dès qu'il n'a point reçu une grêle de cailloux dans les mâchoires.
Ce fou si complexe et si complet serait-il un fou incohérent, irrégulier, un fou hors cadre? Il a gardé assez de sagesse pour juger sainement autrui: le cas est, paraît-il, assez fréquent et les médecins s'en tirent, écrit M. Dumaine, « en disant qu'il s'agit d'un mystère psychologique ». Mais, au moins, a-t-il l'absolue inconscience de sa maladie? On a défini la folie : une infortune qui s'ignore. « Don Quichotte ignore qu'il est fou lui-même, et c'est un des caractères de la folie lucide. » Je ne demande pas mieux : mais il y a un petit texte gênant. C'est au début de la pénitence entreprise par le chevalier, dans les
rochers pointus «le la montagne Noire. Il dit à Sancho, qu'il veut expédier à Dulcinée porteur d'une lettre d'amour : « Je suis fou et je demeurerai fou jusqu'à ton retour (Loco soi), loco, lie de ser hasta tanto que lu vuelvas). » Cela peut s'arranger, direzvous. Don Quichotte parle ici ironiquement : il répond à l'objection de son sage écuyer ; il se dit fou, mais il n'en croit rien. Je veux bien que cela s'arrange.
J'avoue n'être nullement chagrin du soupçon que j'essaye d'inspirer aux lecteurs : Cervantes n'est point un doctrinal aliéniste, puisqu'il retouche avec une telle liberté la folie de son personnage. Après tout, si on accorde que le Don Quichotte est principalement une satire littéraire, la critique du roman chevaleresque et « de la séquelle d'Amadis », ledit roman imposait à Cervantes les deux caractères dominants de la démence du héros : la manie des grandeurs et la manie de la persécution. Pourfendre des géants, abattre à coups de lance toute une armée, conquérir des royaumes, voilà l'opération quotidienne de ces vieux paladins; suer sang et eau pour échapper aux maléfices des fées méchantes, déjouer les pièges des enchanteurs, voilà leur ennui de chaque jour. Si don Quichotte est courtois, galant homme, causeur agréable, c'est qu'Amadis était, lui aussi, un fort aimable cavalier. C'est surtout qu'un personnage rigoureusement enfermé soit dans la fureur, soit dans l'imbécillité, n'eût été ni romanesque, ni dramatique, ni littéraire. C'est qu'enfin
boX QUICHOTTE 2§5
il y a Sancho Pança, rouage capital de celte horloge, que l'on néglige un peu trop. La relation intellectuelle du chevalier et de son écuyer est peut-être la plus curieuse trouvaille de ce livre extraordinaire. Sancho est la victime d'un fâcheux préjugé. On le considère communément comme le représentant de la sagesse terre à terre, faite de prudence, d'égoïsme, d'avarice, de quelques grains de couardise. Le bon sens de l'écuyer servirait à prêter à la démence du maître un relief plus intense. Si cela était vrai, comment les deux personnages pourraient-ils se supporter trois jours de suite? 11 me semble plutôt que Sancho, de son côté, est à demi fou, par contagion. « Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es ». se plaît-il à répéter. Or, à peine a-til hanté don Quichotte, qu'il perd les trois quarts de son fameux bon sens. Et sa folie est bien le reflel de celle de son seigneur: il aspire à la grandeur, représentée par un gouvernement doté d'un budget en équilibre, sur lequel il fera, à son profit, de larges économies; il a la terreur des enchanteurs et se croit l'objet de leurs persécutions au même titre que le chevalier.
Il est, en quelques aventures, telles que la chevauchée sur le cheval de bois, aussi sincèrement dupe de l'illusion que don Quichotte. Mais voici l'idée originale de Cervantes. Sancho sort très vite de sa folie dès que l'intérêt de sa chère personne est en jeu. Don Quichotte, au contraire, s'obstine dans sa vision avec d'autant plus d'entêtement qu'il vient de
recevoir de l'expérience les plus amères leçons.
Gel hidalgo a la vocation du martyre, ('/est un Espagnol de grande race. Mais voyez l'effet comique que Cervantes tire de la rencontre de ces deux folies. Quand don Quichotte plonge profondément dans l'extravagance, les yeux de Sanchose dessillent, et il gourmande très sensément son patron pour l'absurdité de ses fantaisies. Il veut bien l'aidera briser la chaîne des galériens , mais une fois reçue, de ces mains ingrates, la volée de cailloux, il est le premier à crier: « Sauvons-nous dans la montagne, à l'abri de la Sainle-Hermandal. »
Au contraire, dès que Sancho divague, le chevalier le ramène à la raison par des discours infiniment sages. Ainsi, au moment où la folie de Fécuyer atteint son plus haut degré d'acuité, le jour où gravement, tout de neuf habillé, il part pour l'île de Barataria, le héros manchois lui fait, en guise d'adieux, une fort belle harangue sur les devoirs d'un chef d'Etat, sur l'esprit de justice, de générosité, de tempérance qui convient à un pasteur d'hommes. Vous ne trouverez point, même dans la Politique d'Aristote, une page plus exquise sur cette délicate matière.
Je soupçonne qu'ici encore Cervantes s'est montré plus moraliste qu'aliéniste. Car, si deux fous étroitement réunis se tempèrent et se morigènent sans cesse l'un l'autre, il y aurait des chances pour qu'un Charenton devienne assez vile une hôtellerie de sagesse. L'expérience serait fort curieuse. Nous l'attendons sous l'orme.
Récents interprètes de « Don Quichotte » (1).
Don Quichotte est peut-être, parmi les ouvrages étrangers, le livre le plus populaire en France. La Divine Comédie, les drames de Shakespeare n'entrent guère que dans les bibliothèques des purs lettrés. Mais les aventures du bon chevalier de la Manche sont entre les mains de tousles adolescents; plus encore que les romans de Waller Scolt, elles sont une lecture de la quinzième année ; puis, le livre qui a charmé tant d'heures de la première jeunesse réjouit encore la maturité et l'automne de la vie ; il est toujours doux d'y revenir, d'y ranimer la flamme languissante de l'enthousiasme, d'y chercher, pour les mécomptes de l'expérience, de graves consolations. C'est un livre de chevet, comme Ho-
(1) La République française du 1» avril 1-S78.
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race, comme Montaigne, plus cher même que ces deux écrivains aux Ames très généreuses; car enfin il ilonne le spectacle noble du devoir, môme chimérique, embrassé et accompli, à travers les risées des hommes sages, jusqu'au sacrifice, le tableau d'un rêve sublime que ne dissipent point les dures leçons de la réalité, et qui ne s'évanouit qu'à l'heure de la mort. Ah ! pauvre brave hidalgo ! Vous êtes fou, fou à lier, si fou qu'aujourd'hui encore, lorsqu'une âme candide lente d'accomplir un acte bien extravagant de dévouement désintéressé, les personnes avisées haussent les épaules et disent : « Quel don Quichotte I » Mais votre folie vaut mieux que la prudence el l'égoïsme des cœurs médiocres, car elle est toute héroïque ; si vous vous perdez dans les nuages, au moins planez-vous de très haut au-dessus des misères et des lâchetés humaines, et si vous bataillez contre les moulins à vent, c'est pour le rétablissement du droit et la glorification de la justice. Que vous importaient les railleries du monde et les déconvenues amères de vos entreprises, et même les coups de bâton pleuvant sur vos épaules, à vous que soutenaient la foi et l'amour et qui traversiez les plus humiliantes aventures avec l'allégresse d'un martyr et la sérénité d'un poète? Après tout, si l'on y regarde d'un peu près, votre esprit était moins malade encore que celui de beaucoup de gens qui passent pour fort sensés. Jamais le sophisme n'y est entré, jamais vous n'avez essayé de justifier une action vile par un raisonnement faux ou un mensonge.
Votre volonté était droite, votre parole loyale et votre épée sans tache. Vous avez été vaincu. C'est la destinée des grandes âmes et des grandes causes. Paix à votre mémoire, chevalier de la Triste Figure! Nous vous aimons pour votre bonté, pour vos souffrances et la noblesse de votre rêve, et chaque fois qu'un interprète nouveau nous rendra l'histoire de vos infortunes, nous l'en remercierons et nous ouvrirons le livre avec joie.
Cette fois, nous l'avons ouvert aussi avec quelque curiosité. Notre Don Quichotte d'enfance avait été la traduction de Dubournial, œuvre aimable, décemment fidèle pour son temps, et qui ressemble, par son allure candide et une assez fine bonhomie, à un vieux roman français. Plus lard, afin de lire plus couramment le texte même de Cervantes sur lequel nous devions professer un cours de trois mois, nous primes le Don Quichotte de M. Yiardot. Dès les premières lignes du traducteur français rapprochées de l'auteur espagnol, nous nous étions répété ce qu'on disait depuis longtemps : « A la bonne heure, ceci est la vraie et définitive traduction. » Qu'on applique en effet l'un sur l'autre l'original et la copie, et celle-ci s'adaptera toujours étroitement, scrupuleusement au modèle qu'elle reproduit.
C'est bien là Cervantes, avec sa langue vigoureuse et mordante, alerte et fraîche, ses franches saillies qui, d'un jet très vif, éclatent souvent en pleine période avec la soudaineté et l'aisance de la simple conversation. Aucune mollesse, point de vague dans
les contours ; le grand écrivain nous donne l'impression continue non d'un pastel délicat et nuageux, non d'une miniature au coloris un peu précieux, mais d'une planche de cuivre gravée à l' eau-forte, aux traits hardis et naïfs, anguleux même et entrecoupés d'une façon aiguë : n'y ajoutez rien, vous le gâteriez d'inutiles broderies. Quant à en retrancher la moindre indication de l'artiste, vous n'y parviendrez pas. M. Viardot a mis en œuvre la planche et nous a rendu la gravure. Sa traduction, précise et nette, a gardé la fermeté parfois un peu sèche de ('rivantes, mais, ce qui est le grand office du traducteur, il provoque en nous, aussi vivement qu'il est possible, la sensation même du texte original. Ce n'est rien que de transposer en français les pensées d'un écrivain étranger: le tout est de reproduire, à l'aide des ressources de notre langue, le tour personnel et l'accent de ces pensées, c'est à-dire l'originalité du style. C'est pourquoi il est si difficile de traduire des poèt3S tels que Dante et Shakespeare, en qui l'émotion était si intime et si violente qu'elle se manifestait par des images extraordinaires brusquement évoquées, tout aussitôt abandonnées, par des sentences mystérieuses, pareilles à des apartés énigmatiques, par des traits subits d'ironie ou des cris de douleur. Avec Cervantes, prosateur excellent, esprit toujours en équilibre, la lâche était moins ardue peut-être ; elle n'était pas moins délicate ; car, si cette prose castillane entre sans peine dans le moule la'in du français, encore faut-il user
Je mille précautions et d'un art accompli d'orfèvrerie en quelque sorte, afin que le grand Espagnol, fixé dans les formes de notre langue, reparaisse avec l'élan de son attitude, la fierté simple de son geste et l'incomparable finesse de sa physionomie.
Tel il était sorti jadis, croyons-nous, des mains habiles de M. Viardot. M. Lucien Biart a voulu renouveler l'entreprise : sa traduction, précédée d'une biographie de Cervantes par Mérimée, a paru dans ces derniers temps. Cette préface, composée par Mérimée quelques semaines avant sa mort, n'ajoute rien à ce que l'on savait de la carrière aventureuse de Cervantes : on y voudrait rencontrer plus d'émotion chaleureuse et d'enthousiasme. Mais l'auteur de Colomba a toujours eu trop d'esprit pour s'abandon ner aux entraînements passionnés, et, d'ailleurs, à ce moment même (vers la fin de 1870), malade et se sentant mourir, il soutirait d'un désenchantement très propre à raffermir encore en lui le scepticisme. Les dernières pages de cet Essai décourageront peut-être les personnes qui voulaient voir dans l'écrivain espagnol une âme soucieuse des misères de son pays et de son siècle, et qui rêvait aux moyens d'adoucir, dans l'ordre des choses politiques et religieuses, la vie de ses contemporains. Tout au plus Cervantes aurait-il devancé son temps par l'idée raisonnable qu'il eut de la sorcellerie. Au fond, suivant Mérimée, ce fut surtout un grand romancier comique, et son œuvre est fondée en partie sur ce « paradoxe littéraire » : rendre un fou intéressant.
Soit, le Don Quichotte n'est point une théorie sociale, et Cervantes n'est pas un réformateur; est -il bien sûr, cependant, qu'à travers les longues infortunes de sa vie, le chevaleresque et doux écrivain n'ait jamais arrêté sa pensée sur quelques-uns de ces problèmes si chers aux hommes de la Renaissance, et que le rêve généreux d'une civilisation meilleure n'apparaisse point çà et là dans son livre ?
Mérimée trouvait, parait-il, à la traduction de M. Viardot « un parfum étranger qui en rendait la lecture difficile à des lecteurs français ». 11 souhaitait un Don Quichotte dépouillé de ce goût de terroir, et qui s'accommodât mieux à notre palais, « un Don Quichotte rendu comme l'eût écrit Cervantes lui-même s'il eût pensé en français ». M. Lucien Biart répondit à Yexoriare aliquis de Mérimée, et cette nouvelle interprétation du roman espagnol fut sans doute la dernière joie de ce lettré si délicat. Que ne put-il lire pareillement les Récils de mœurs mexicaines, par lesquels M. Biart a pris une place des plus distinguées dans notre littérature romanesque : il eût salué, avant de mourir, l'un des héritiers les plus proches de son propre talent.
M. Biart a « retouché » Cervantes. Les conseils de Mérimée, un certain parti pris littéraire, l'action toujours présente de l'imagination qui, dans le traducteur romancier lui-même, réveille sans cesse l'écrivain et l'obligea parler en son nom personnel, la crainteextrêmedetomberdanse l'espagnolicisme», ces causes réunies ont décidé du caractère de la ré-
cente traduction. La lecture en est coulante, agréable, très française, c'est-à-dire appropriée aux lecteurs, que l'originalité des écrivains étrangers déconcerte, et qui ne consentent à franchir la frontière qnà la condition de n'être point trop dépaysés. Prenez le texte espagnol, et suivez-le parallèlement au nouveau texte français : l'expérience si favorable à RI. Viardot sera moins heureuse pour M. Biart. Celui-ci a tiré, de la planche de cuivre dont je parlais tout à l'heure, une épreuve qui, au premier coup d'oeil, paraîtra, si l'on veut, non pas plus fine, mais plus douce de contours et de teintes plus molles; évidemment, la planche est fatiguée, toutes les lignes ont. perdu de leur netteté et de leur profondeur; les angles sont atténués, les pointes arrondies. La saveur originale de Cervantes s'est affaiblie singulièrement, cette saveur que Mérimée goûtait en véritable gourmet littéraire : il écrivait, en effet, à la tin de la préface destinée à M. Biart : « Cervantes recherche et trouve certains effets résultant de l'arrangement étudié des mots, en cela très ressemblant à notre Rabelais, qui s'est toujours complu à grouper ensemble les mots de façon à surprendre et à amuser son lecteur. » Or, plus d'une de ces surprises, que M. Viardot avait scrupuleusement reproduites, a disparu sous la plume alerte de son émule. Ouvrons le premier chapitre. Le bon hidalgo avait • •liez lui, traduit M. Viardot, une gouvernante qui - passait 1rs quarante ans », une nièce qui « n'atteignait pas les vingt » (una ama que pasaliu delos cua~
renia, y una sohrina que no llegabq. à los vienle). Voilà bien l'un do ces balancements étudiés des mots, répondant à l'antithèse des idées dont parle Mérimée. M. Biart, noyant dans le vague ces traits si précis, dit : « Il avait chez lui une gouvernante déjà mûre, une nièce qui n'atteignait pas encore sa vingtième année. » Ce joli détail est gâté.. Quarante ans, cet âge canonique des gouvernanles, c'était un chiffre précieux à garder : quarante ans, c'est tout un portrait, un vieux portrait, une figure sèche, jaune, aux yeux durs, un don Quichotte femelle j (nous sommes en Espagne, où les fruits de notre automne sont mûrs dès juin) ; un profil de duègne désagréable, brusquement opposé à la mine franche et appétissante de la nièce. Le réalisme parfois très cru de Cervantes embarrasse çà et là M. Biart. Il a j flatté Marilorne de quelques coups de pinceau complaisant, elle, laide à ravir, et que tout à l'heure notre héros embrassera dévotement, dans la nuit de son malencontreux galetas comme la plus suave des princesses : « Une servante asturienne. dit M. Viardot, large de face, plate du chignon, camuse du nez, borgne d'un œil et peu saine de l'autre » ( y del otro no muy sana). « Une Asturienne, traduit M. Biart, large de figure, plate de l'occiput (le mot est juste, mais chignon est plus pittoresque), pourvue d'un nezcamard, borgne d'un œil, et — voici le coup de pinceau — « ne voyant pas très bien de l'autre ». « Elle n'avait pas sept palmes des pieds à la tète » (no le ni a siete palmos). Cervantes a planté cette tète
saugrenue sur un corps de naine; il y ajoute une bosse assez notable. M. Biart grandit un peu la jeune personne : « Haute de sept palmes des pieds à la tête » ; le sens est altéré, malheur léger, mais Maritorne est embellie, et c'est un accident irréparable. En vérité, M. Viardot avait pris si résolument la bonne place en serrant toujours au plus près la ligne rigide du texte, que son rival, contraint de traduire différemment, a dû se résigner à une multitude de petits contre-sens, qu'une loupe de grandeur naturelle découvre sans peine. A la dernière page du livre, Cervantes, sous le nom de Cid Hamer, dit adieu à son héros, à son œuvre, suspend sa plume comme une relique inviolable, et lui fait dire : « Pour moi seule naquit don Quichotte, et moi pour lui. » Elle ajoute fièrement : « Il n'y a que nous seuls qui ne fassions qu'un, en dépit de l'écrivain supposé de Tordesillas » (solos los dos samos para en uno). M. Biart écrit : « A nous deux nous ne faisons qu'un. » Il affaiblit ainsi le démenti énergique lancé par Cervantes à Avellanedo, l'insolent plagiaire, dontle Don Quichotte avait paru deux années auparavant, muni d'un prologue injurieux à l'adresse du premier inventeur. « Grossière plume d'autruche mal affilée », continue la vraie plume du père authentique ; « mal effilée », dit M. Biart. C'en est fait des extravagantes histoires de chevalerie, qui, « frappées à mort par celle de mon véritable don Quichotte, ne vont plus qu'en trébuchant (tropezando) et tomberont tout à fait sans aucun doute, Y aie. » Cette image était belle, et le vieux
Cervantes nous montrait, en terminant, la grande foule des livres chevaleresques se heurtant à la tombe de don Quichotte et tombant en ruines. M. Biart met : « déjà vacillantes » ; et le dernier trait de l'écrivain espagnol retombe émoussé des mains de son traducteur.
Le livre de Cervantes produit sur l'imagination un elïet singulier. L'auteur n'y recherche point l'éclat de la couleur ; ses descriptions sont des plus sobres, ses paysages très simples ; il est, sur ce point, de la tradition classique et latine bien plus que les Italiens du seizième siècle, l'Arioste par exemple. La désolation grandiose de la Sierra-Morena n'excite point sa verve d'artiste plus que les solitudes poudreuses (les plaines de la Manche où tournent mélancoliquement les moulins à vents. Le détail familier semble même avoir pour lui plus d'attraits que la peinture des choses vraiment nobles : un intérieur d'hôtellerie l'amuse plus longtemps que les magnificences d'un château ; le fameux galelas où le chevalier et l'écuyer passèrent une nuit si agitée lui inspire un tableau de genre à la flamande, d'un travail plus fini (pie la description des appartements somptueux du duc. C'est notre esprit qui crée, pour son propre compte, la poésie du livre. L'art des écrivains de
génie n'est-il pas de provoquer l'invention personnelle du lecteur, plutôt que d'en limiter l'imagination et d'en lasser la curiosité par la surabondance du détail pittoresque ? II suffit à Dante de trois paroles pour tracer une vision formidable, mais c'est en nous-mêmes que nous contemplons la vision. Pareillement, nous nous figurons, chacun selon la richesse de sa fantaisie, les aventures du héros et le théâtre où elles s'accomplissent. N'est-ce point là l'intérêt des romans, et quel roman même, si nous n'y mettions ainsi beaucoup du nôtre, se laisserait lire jusqu'à la fin ? D'ailleurs, l'idéalisme de don Quichotte est contagieux.
On commence par plaindre le chevalier, puis on l'aime, puis on l'admire; on voudrait qu'il ait raison toujours ; il a des paroles si persuasives et si sages, que l'on n'est plus trop sûr de sa folie: peu à peu, par sympathie et par tendresse, on vit de sa vie, on pâtit de ses chagrins, on s'habitue à saluer tous les glorieux fantômes dont les voix sublimes enchantaient ses songes. Ami lecteur, desocupado lector, vous êtes pris ; car, si vous ne l'étiez point, vous fermeriez bientôt avec impatience cette longue histoire d'un halluciné. Tout au contraire, parvenu au dernier chapitre, vous regrettez que le bon hidalgo soit mort, et vous reprenez, une fois pour le moins à chacune des saisons de la vie, le récit de ses amours et de ses coups d'épée. Et combien d'heures oisives, d'heures de rêverie, l'évoqueront encore à votre souvenir, cheminant au grand soleil d'Espagne, sous sa cuirasse
rouillée, à travers la campagne toute blanche, aride et morne, ou bien, la nuit, toujours debout, veillant éternellement, et, tandis que Sancho ronfle entre Rossinante et le grison immobiles, pensif et, tout pâle sous un rayon de lune, écoutant avec extase le bruissement infini de la nature. Telle est l'œuvre de ce livre extraordinaire, écrit en prose et qui demeure rigoureusement fidèle aux lois de la prose ; chacun des dévots de Cervantes porte en soi un poème merveilleux tout peuplé de formes poétiques qui dépassent le texte, mais que celui-ci a inspirées; le plus lamentable réalisme s'y mêle aux accents de la plus brûlante passion, aux prestiges de la plus éblouissante fantaisie: c'est une fêle héroï-comique, où résonnent les coups de poing, où soupire l'amour, où s'épanouit le ravissement mystique, une fêle que le pauvre Cervantes, courbé sous le faix de ses misères et accablé d'ennui, a voulu donner à l'esprit humain. Gustave Doré a conçu de la sorte l'interprétation dont son crayon devait orner la traduction de M. Viardot. Il a reproduit, non le Don Quichotte littéral que nous pouvons lire dans notre langue, avec une sécurité parfaite, mais ce Don Quichotte idéal qu'enfante notre imagination. Pour Cervantes, comme pour Rabelais, Dante et Perrault, le spirituel artiste a compris à merveille le rôle de la gravure « illustrant » la poésie ou le roman. Si le dessin ne nous donne rien de plus que le texte même, il nous semble sec et nous laisse indifférents. Ils faut qu'il réponde à notre émotion intime et qu'il réveille en
nous l'essaim bourdonnant des rêves. Ici, Doré s'est jeté a cœur joie dans l'invention libre ; et ce livre est son chef-d'œuvre, car il a pu y réunir les qualités heureuses éparses dans ses précédents ouvrages, l'entrain comique et l'humour gaulois du Pantagruel, la grâce aérienne des Coules des fées, les spectacles tragiques de la Divine Comédie.
De chaque épisode grand, il exprime par l'image la plus hardie la sensation la plus puissante possible: les gens qui n'ont point l'habitude de visiter les musées en connaisseurs expérimentés seront pris de vertige dès le dixième chapitre. Le plus sage est de distribuer les compositions principales en groupes, selon le caractère des aventures, de classer ainsi le musée en quatre ou cinq grandes galeries.
Qu'on s'y promène ensuite bien à l'aise et sans hâte. J'indiquerai, si l'on veut, plusieurs de ces séries de tableaux. Voici, d'abord, les journées triomphales, les matinées d'espérance et d'enthousiasme, et, en première ligne, les « sorties » du héros, l'une à celte heure douteuse du crépuscule où les nuages, vaguement éclairés, courent sous le ciel livide, accompagnant par en haut don Quichotte solitaire d'un cortège de personnages fantastiques ; l'autre, en compagnie de Sancho, un peu plus tard, dans la fraîche lumière de l'aurore ; le réveil dans la forêt au matin des noces de Gamache, sous le couvert touffu des feuilles printanières où le soleil, déjà levé, égrène une pluie d'étincelles , l'entrée à Barcelone, dans la gloire du plein midi, au sein de la foule bariolée qui
tourbillonne, se bouscule et crie vival ! Puis, les mauvais jours, si nombreux, hélas, les rencontres fatales, telles que celle des galériens et des muletiers yangois, et la suprême humiliation du gourdin, et don Quichotte gisant, tout brisé, dans la poussière, et Rossinante les quatre fers en l'air. Le chevalier et sa monture ne s'ébattent pas deux fois de la même façon sous le crayon de Doré. Enfin, les jours d'angoisse et de grand deuil, la fuite dans les gorges de la Sierra-Morena, à travers les précipices d'où montent, avec des volées d'oiseaux lugubres, des traînées de brouillard qui rampent au flanc des hautes roches et pendent des arbres éplorés comme des voiles mortuaires.
Il faut réserver une galerie pour les gravures dont Sancho est seul le héros. On sait qu'il fut pendant sept jours chef d'État, président d'une république qui n'était point définitive, une ville de terre ferme qu'il prenait pour une île, et où il fut abreuvé d'amertumes. Il y fit tout le bien possible, ne pendit personne, rendit la justice aussi bonnement que saint Louis, aussi finement que Salomon, et faillit mourir de faim dans son palais. Il entre dans sa capitale au son des fanfares; les magistrats lui présentent les clefs de la ville et le populaire se prosterne sur son passage. Dès le premier jour, un homme néfaste, son médecin, empoisonne toutes ses joies, l'empêche de boire et de manger, et voilà l'île enproie à ce fâcheux régime d'un gouvernement de mauvaise humeur. Sancho s'assombrit; il veut tout
réformer, il promulgue des statuts et des pragmatiques, il glisse sur la pente du pouvoir personnel. Évidemment, il tombera bientôt. Il fait des rondes de nuit, inquiète les amoureux : il faut le voir contemplant à la lueur d'une lanterne une fillette déguisée en page. Il est entouré de son cabinet, le médecin en tête, et ces gens-là n'ont point la mine rassurante.
Cette police excessive dut mécontenter la jeunesse, le parti de l'opposition n'en fut que plus audacieux. La septième nuit, il est réveillé par le tocsin, les tambours et la clameur de la foule : c'était une révolte, pour ne point dire-une révolution. On lui crie aux armes ! Il invite ses partisans à quérir don Quichotte. Ils lui répondent qu'étantgouverneur il commande l'armée et doit marcher à l'ennemi. On l'incruste entre deux gros boucliers reliés par une corde où il se trouve plus empêché qu'une tortue couchée sur le dos. 11 tombe et passe une nuit horrible : l'île entière piétine sur le chef de l'État. Jamais l'autorité politique ne fut plus cruellement avilie. Le matin venu, il s'évanouit dans les bras de ses serviteurs, puis tranquillement, magnanimement; il abdiqua.
Il descendit à l'écurie, embrassa son âne en pleurant— c'est la plus touchante composition de Doré — bâta et brida la bonne bête, monta péniblement dessus, fit ses adieux de Fontainebleau, prononça quelques paroles profondes sur la vanité de l'ambition humaine, puis s'en alla au petit pas, n'emportant de ses grandeurs qu'une poignée d'orge, un morceau
de fromage et une croûte de pain. Et mine, reges, intelligite.
Certes, don Quichotte, Saneho Pança, Cervantes lui-même ont beaucoup souffert de la malice des hommes; du moins un éditeur éminent leur réservait-il celle aventure excellente de revivre pour nous avec un éclat sans pareil, grâce aux deux interprétations si heureusement associées, dont je viens d'analyser le précieux mérite.
De la popularité universelle du« Don Quichotte» (1)
Je l'ai lu, tout enfant, avec une tendresse extrême. C'était, en neuf petits volumes, une adaptation intelligente, faite à la tin <lu dix-huitième siècle, à l'usage des lecteurs français, par un ingénieur du nom de Bouhon-Dubournial. Et presque chaque année, je le relisais. En cette vieille édition tous les tableaux d 'aventures chevaleresques étaient fidèlement reproduits; quelques longueurs avaient été supprimées dans les conversations ; les fameuses thèses soutenues contradictoirement par le chevalier de la Triste Figure et les personnages rencontrés au hasard de son héroïque vagabondage étaient adroitement réduites à d'assez vivantes réparties ; l'inutile nouvelle du Curieux impertinent était supprimée, ainsi qu'un fatras de poésies de mirliton prodiguées par Cervantes, çà et là, au cours de son livre, selon la
(1) Journal des Débats du 10 mai 1905.
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mode de son temps. Je conserve précieusement dans ma bibliothèque de province, comme une relique de ma jeunesse, ces neuf petits bouquins reliés en veau, héritage d'un mien grand-oncle qui jadis avait chevauché, lui aussi, à travers la Manche, dans les armées de Napoléon et qui, aveugle et paralytique, afin d'oublier Waterloo où il lira le dernier coup de canon, se faisait lire le Don Quichotte de Bouhon- Dubourrial.
Depuis cette première et lointaine familiarité avec le grand romancier castillan, j'ai feuilleté toutes les traductions qui en ont été écrites en notre langue, celle de César Oudin (première partie), parue en 1614, et celle de François de Rosset (seconde partie , publiée en 1618. J'ai commenté <\rwx fois, à la Sorbonne, le texte espagnol, en recherchant les sources d'un grand nombre d'épisodes, particulièrement dans FAmadis de Gaule, et certaines réminiscences curieuses qui viennent des conteurs italiens, surtout de Fransco Sachelti. Cervantes, sans être un grand le tiré, avait beaucoup lu au temps de sa jeunesse errante. Il connaissait la littérature romanesque de l'Italie. La tradition carolingienne vint à lui par les Romanceros, la tradition d'Arlus, de Merlin, de la Table ronde, par les romans chevaleresques dont il tenta de désenchanter ses compatriotes. Le Don Quichotte s'offre ainsi à la critique littéraire tel qu'une mine très riche où l'érudition peut pratiquer des fouilles profondes. Étudiée par ce côté, l'invention satirique de Cervantes est du plus haut intérêt. On y retrouve
à chaque ligne la trace de la séculaire culture espagnole. On y comprend à merveille la portée de ce spirituel pamphlet littéraire lancé par le vétéran de Lépante contre le mauvais goût de ses contemporains. Mais cela même, la protestation de l'écrivain contre la « détestable séquelle d'Amadis », n'est encore qu'une œuvre tout espagnole qui doit captiver nos voisins plus que le reste de l'Europe. Et ce qui, dans ce livre, semble encore particulièrement espagnol, c'est la saveur picaresque de certaines aventures et de certains personnages. Les scènes d'hôtellerie, les coureuses et les joyeux compères qui y figurent, la nuit épique du galetas où vague ténèbreusement la forme massive de Maritorne, la chaîne des galériens, les confessions impudentes de Ginès Passamonte, les grêles de horions et de cailloux, Ginès montreur île marionnettes et patron de singe savant, la supercherie amoureuse du beau Basile aux noces de Gamache, et l'entrain avec lequel le bon chevalier dévalise les gens sur les grands chemins, son génie essentiellement anarchique, voilà du plus pur roman picaresque. Goya eût bien illustré les imaginations pittoresques de Gervantes. Mais Goya ne répondit guère au goût européen, au goût latin des Française! des Italiens. Songez que notre littérature ne s'est jamais risquée que timidement dans les sentiers picaresques. Entre le Roman comique, le Roman bourgeois et le Capitaine Fracasse, la distance est de deux siècles ; dans l'intervalle, quel roman digne d'être relu rencontrerez-vou.^ de la ligner du Don OuicholU'1
J'ai voulu dénoncer rapidement les caractères de ce livre qui tiennent, en quelque sorte, du terroir national, tout autant que l'originalité de la Comédie de cape el d'épe'e et des Autos sacramenlales de Calderon. Certes, le xérès est un joli vin espagnol, mais qui, pour nos palais gaulois, a gardé trop de soleil andalou. Nous ne le buvons, en France, que dans • les dés à coudre. Or, à la coupe profonde du Don Quichotte s'abreuvent, depuis trois cents ans, tous les graves lettrés de l'Occident, les humoristes anglais, tels que Sterne, les vieux maîtres tapissiers des Gobelins aussi bien que le prestigieux dessinateur Gustave Doré, nos grands prosateurs Mérimée, Flaubert, Sainte-Beuve, Théophile Gautier, lesjeunes lecteurs, dont les yeux s'ouvrent, éblouis, aux visions de l'avenir; les vieux lecteurs désabusés de l'idéalisme et que charme l'ironie, même mélangée d'un peu d'amertume. Pour beaucoup d'esprits délicats, ce livre repose sur le rayon tout intime où se rencontrent, sans trop de surprise, Horace, Epictète, Y Imitation, Montaigne, les Provinciales et Y Odyssée. Quelle est donc la raison de ce mystère : un roman d'aventures comiques, parodie constante de la littérature chevaleresque et populaire de l'Espagne ; un roman très proche cousin du Don Pablo de Séyovie et du Guzman d'Alfaraehe, devenu objet de lecture et de méditation universelles, repris et caressé assidûment par les personnes que la culture classique, la culture latine a formées, depuis la Renaissance, au commerce et à la prédilection des idées générales?
POPUL.vniTK UNIVERSELLE DU « DON QUICHOTTE » 2'û
Il ne suffit pas de répondre : Don Quichotte est le symbole de l'enthousiasme, poussé jusqu'à la folie, pour les idées généreuses et les actes héroïques ; Sancho Pança, c'est le bon sens vulgaire, médiocre, bourré d'égoïsme, de plate sensualité, qui résiste à l'héroïsme et souvent même a raison contre l'héroïsme. L'explication est banale à force d'être simple. On le sait, de reste: Don Quichotte prend les moulins à vent pour des géants; il fond contre eux, la lance haute, parce que les géants sont funestes au genre humain, et qu'il s'est promis d'en purger la face de la terre. Sancho, le paysan, le rustre, reconnaît, dans un moulin, la figure d'un moulin. Et après? Qu'y a-t-il là de si pathétique, par quoi le contraste de cette folie et de ce bon sens mérite-t-il d'intéresser et d'émouvoir l'humanité lettrée ?
C'est que, d'abord, le contraste est plus apparent que réel, les deux états d'âmes qui, au premier coup d'œil superficiel, apparaissent si divergents, se rapprochent l'un de l'autre par les contradictions et les complexités intimes qu'ils renferment. Considérez attentivement Sancho. Au fond, est-il beaucoup moins fou que son seigneur et maître ? Lui aussi, il marche dans un rêve étoile. Les hallucinations du chevalier ont vite troublé sa petite cervelle champêtre. Sa naturelle couardise entr'ouvre pour lui ce domaine du merveilleux où l'hidalgo chevauche la lance haute, les yeux agrandis par la fièvre. Il croit aux enchanteurs, superstition d'esprit inculte qui subit la contagion de la chimère obsédante du chevalier. Il est
hantë, tourmenté par la i'olie dos grandeurs, maladie mentale infiniment pins inquiétante (pie la peur des fantômes. Cet homme, qui ne connaît ni A ni 13, se juge apte à la vie politique, à la vie féodale, à la vie législative; il attend avec impatience l'heure d'être comte, gouverneur, président de république, magistral, haut justicier, n'importe où il plaira à la destinée de lui confier une parcelle de la terre habitable, au cœur de la mystérieuse Afrique, s'il le faut; et déjà il se réjouit de vendre là-bas ses noirs sujets comme bois d'ébène ou dénis d'éléphants. N'est-il pas fou à lier? Prenez garde à ceci : du jour ou il possède enfin son rêve, il se conduit avec une sagesse exemplaire, promulgue d'utiles pragmatiques, impose, de nuit, aux rues de Barataria, une police et un bon ordre que nous n'avons plus à Paris : il juge plus finement .qu'on ne fait à Château-Thierry. Il ne tombe pas du pouvoir, il en descend avec plus de tranquille sérénité que Charles X ou Louis-Philippe.
Voilà un étrange cas de mentalité. Celui de don Quichotte est plus surprenant encore. A sa première sortie, il ne se montre guère à nous qu'à l'état de pur maniaque. Il est 1res vraisemblable que le projet premier de Cervantes fut de n'écrire qu'une assez courte nouvelle, limitée aux incidents de ces deux journées et qui finissait par un coup de bâton sur la tête du héros. Le chevalier, étendu dans la poudre du chemin, seul, à la lueur des étoiles, tombait en délire, murmurait des fragments de Romanceros,
prenait pour le marquis de Manloue le charitable paysan de son propre village qui le relève et le ramène au logis en travers de son âne. Ce fou, qui, la veille, dans la cour de la venta, avait eu un accès de fureur bestiale, n'eût point été le rêveur immortel que nous chérissons. Il était nécessaire que la compagnie de son écuyer l'obligeât à l'apostolat baroque auquel il devait se vouer, à la perpétuelle prédication de dévouement chevaleresque, de vaillance, d'ambitoin sublime et de bonté humaine par laquelle il s'efforce de hausser Sancho à la dignité de sa carrière épique. Dès lors, nous voyons plus clair dans la nature mentale de don Quichotte. En lui (est-ce un paradoxe ?)ce n'est pas la raison même qui est atteinte le plus profondément. Elle n'est malade que par contrecoup. Ni le sophisme, ni l'ironie, ni le mensonge ne l'ont gâtée. Jamais il n'a essayé de justifier une action vile par un raisonnement faux. Il est demeuré courtois, loyal, très brave et très doux. Sa conscience était droite, sa parole fut, jusqu'à la fin, comme son épée, d'un vrai soldat d'Espagne. C'est au cœur cependant qu'était le siège du mal. C'est par l'excès de l'enthousiasme et l'essor immodéré des passions généreuses que don Quichotte s'est perdu. Quelques siècles plus tôt, au temps des preux, il eût paru à sa place, parmi les pairs de Roland, sous la bannière du Cid Campéador; mais il est venu trop tard, en un âge vieilli, paladin suranné que les sages etles enfants tournent en dérision. Si les empereurs légendaires qui dorment au fond des cavernes, sur les hautes
montagnes, si Charlemagne et Barberousse, se redressant tout à coup, descendaient, avec leurs armures rongées par la rouille, dans les plaines et dans les villes, il ne donneraient pas uu spectacle plus inattendu. Quand les dieux sont morts, les gens avisés soufflent gaiement sur la dernière lampe du sanctuaire, et il faut avoir l'âme bien enfantine et bien grande pour essayer de la rallumer.
Mais qu'importe, après tout, le douloureux conflit entre l'idéal caressé et les dures réalités de la vie? C'est la vie qui a tort et dont la malice donne à la chimère des rêveurs un cruel démenti. Le bonheur n'est-il point d'être bercé par des songes? Le Don Quichotte renferme une doctrine bien salubre d'optimisme. Ne nous hâtons pas de secouer notre sommeil et de chasser l'illusion. Car ce n'est point le sommeil, mais le réveil qui est mauvais. Le jour où le chevaiier ouvre enfin les yeux et prend conscience de sa folie, il tombe d'une lourde chute du haut des nues et meurt. 11 meurt le cœur brisé, car il a perdu tout à coup les deux grandes forces de l'âme, la foi et l'amour. 11 n'a pas le courage de recommencer une vie nouvelle. Il ne saurait survivre aux glorieux fantômes qui l'ont consolé de tant de misères. Tant qu'il a cru en eux, il accueillait les coups de bâton avec la résignation d'un amant ou d'un martyr : maintenant qu'il sait que peiner et lutter pour l'exaltation de la justice, c'est ferrailler contre de simples moulins à vent, il n'a plus qu'à faire sa dernière sortie du côté de l'autre monde. Et il
sort la tête haute, en gentilhomme et en chrétien. Paix donc à votre mémoire, chevalier de la Triste Figure ! Vous avez été vaincu. C'est la destinée des grandes âmes et des grandes causes. Mais vous nous avez tant amusés, encouragés, consolés, que nous vous aimerons et vous glorifierons éternellement !
Une cause célèbre de piraterie littéraire (1).
Je connais un genre de cambriolage dont l'agrément est extrême et qui ne relève ni de M. le préfet de police, ni de ces messieurs de la magistral ure. Je le recommande aux jeunes gens avides de renommée littéraire et qui sont légèrement embarrassés pour y parvenir. Prenez, en une littérature quelconque, un ou plusieurs personnages épiques ou romanesques de grande allure et de la plus large notoriété possible. Frottez-les, rafraîchissez-les, ranimez-les, dressez-les sur leurs jambes et poussez-les en avant, ragaillardis et rajeunis en de nouvelles aventures qui paraîtront chapitres inédits de leur histoire première. Ayez soin que le cadre où vous les placerez soit bien du temps, qu'aucun anachro-
(*) Une Énigme littéraire. Le Don Quichotte (TAvellaneda, par Paul Groussac, directeur de la Bibliothèque nationale de Buenos-Ayres. — Paris, Alphonse Picard, 190:?.
(1) Journal des Débats des 12 août et 9 septembre 1903.
nisme trop criant n'attire l'attention toujours malveillante des érudits, historiens ou archéologues, critiques ou professeurs, si joyeux quand ils savent découvrir une paille au coin de votre œil ; que le paysage soit décrit d'après nature, le décor précis, tous les gestes vraisemblables (se souvenir à propos de la tiare d'Olbia). Il ne vous reste plus qu'à servir, je veux dire à trouver un éditeur et des lecteurs. Mais l'opération aura été bien amusante. J'en puis parler savamment, pour avoir dévalisé sans pudeur Pétrone et Rabelais. Cette piraterie n'avait rien à craindre d'héritiers prétendant à la propriété littéraire de Trimalchion ou de Panurge ; Pétrone et Rabelais, l'épicurien et le moine, vieux garçons par définition, n'ont certes point laissé de postérité légale qu'écarterait d'ailleurs une assez sérieuse prescription. Les fils de leur génie sont devenus les enfants de tout le monde. Il est, en effet, bien entendu qu'on ne doit piller que des épaves depuis longtemps abandonnées et flottantes. Tout au moins convientil d'attendre que l'invention originelle ait obtenu du temps écoulé un recul assez fort et un renom assez éclatant pour se ranger parmi les ouvrages définitivement classiques, c'est-à-dire acceptés par le goût universel. Je ne conseillerais à personne de reprendre dèsdemain l'immortelle figure de M. Homais, bien que l'effrayante multiplication de la race des Homais, non plus dans les pharmacies, mais dans la vie publique môme de la France, paraisse une tentation très légitime et qui doit, à celte heure, tour-
menler plus d'une imagination. Il sérail, de même, peu séant daller à Tarascon afin de tirer Tarlarin du sommeil où l'a condamné la mort de Daudet. Homais, Tarlarin, grands symboles des misères morales ou des ridicules inolï'ensifs de la race humaine (inoffensifs, tant que Tarlarin ne devient point ministre), demeurés pour longtemps encore intangibles, inviolables et plus sacrés que des fils d'hommes d'État, dans l'auguste compagnie des types éternels, Cléon, l'ancien corroyeur, démagogue et général en chef d'Athènes, flagellé par Aristophane ; Panurge, l'écolier sophiste, parfois intellectuel, nourri de chimères scolasliques, artisan d'anarchie jusqu'au jour où l'adoptera le riche Pantagruel ; Tartuffe, Harpagon, Philaminte et l'ineffable raisonneur, professeur de pédagogie et métaphysicien Pangloss !
J'ai réservé don Quichotte, qui n'est pas le moins haut personnage de cette famille. Je suis tenté de penser, depuis la lecture du livre qui est l'occasion de cet article, que les admirateurs de Cervantes, surtout les plus récents, ont gratifié le bon chevalier d'un symbolisme plus profond que ne l'avait imaginé le malheureux grand écrivain. Mais passons, don Quichotte est un héros romanesque tombé dans le domaine littéraire de l'humanité, et qu'il est permis d'évoquer hors de sa tombe. Tout récemment, un jeune et spirituel auteur nous donnait le Mariage de don Quichotte. Dans les derniers jours du dernier siècle, parut en Espagne un roman assez
imprévu, intitulé : les Chapitres qui manquent au Don Quichotte. Vous le voyez : le paladin manchois n'est pas mort ; mais l'esprit de chimère, les pourfendeurs de moulins à vent, les libérateurs de galériens, les géographes de la terre promise, les apôtres de l'idéale félicité terrestre ne sont pas morts davantage. Le bonhomme pourra changer de visage, de nationalité, d'armure : il vivra tant que le rêve peuplera de fantômes le cerveau des humains.
Or, Cervantes vivant, entre la publication de la première partie du chef-d'œuvre et la rédaction de la seconde, parut un plagiat passablement effronté, la suite « de l'ingénieux hidalgo don Quichotte de la Manche, contenant le récit de sa troisième sortie, et le cinquième livre de ses aventures, composée par le licencié Alonso Fernandez de Avellaneda, naturel de la ville de Tordesillas » .
« Tarragone, imprimé par Felipe Roberto. 161 \. » Gela fit quelque scandale. Le roman de Cervantes avait conquit une prodigieuse popularité. Cervantes était pauvre, client famélique des grands seigneurs de Madrid. Tant que le chevalier de la Triste Figure n'était point dûment enterré, il se croyait le droit de le revendiquer comme sa propriété littéraire. Le prologue du prétendu licencié le fit passer de l'étonnement à une irritation bien excusable. Avellaneda rappelait méchamment, dès les premières lignes, que Miguel, amputé d'un bras à la suite du combat de Lépante, n'avait plus qu'une main à son service. Puis, il ajoutait: « Voilà Cervantes, devenu vieux
comme le château de Saint-Cervantes, et tellement maltraité par les années que tout et tous lui sont à charge (allusion cruelle aux misères de sa famille) ; il est si à court d'amis que, lorsqu'il veut orner ses livres de quelques sonnets boursouflés, il s'en va leur donner pour auteurs, comme il le dit lui-même, le prêtre Jean des Indes ou l'empereur de Trébizon, parce qu'il ne trouve pas sans doute, dans toute l'Espagne, un personnage qui ne s'olïense de le voir prendre son nom... Plaise à Dieu que, maintenant qu'il s'est voué à la retraite, il n'aille pas s'en prendre à l'Église et aux choses sacrées !... Il est cependant une excuse aux torts que Cervantes s'est donnés en cette matière dans sa première partie, c'est qu'elle a été écrite dans une prison, et par conséquent qu'elle s'y est empreinte d'humeur sombre, de dispositions inquiètes, impatientes, hargneuses et colères, comme il arrive à tous les prisonniers. »
M. Viardot, le scrupuleux traducteur du Don Quichotte, n'hésita pas à qualifier Avellaneda de « voleur de grands chemins, qui injurie les gens qu'il détrousse ». M. Germond de Lavigne, qui traduisit la contrefaçon, et prêchait pour son saint, fut douloureusement surpris de cette sentence sévère, qui confirmait les opinions véhémentes des amis espagnols de Cervantes. La protestation du romancier dépouillé et outragé blesse visiblement le patron du licencié. Et cependant, à part un proverbe d'une trivialité toute champêtre lancé à celui-ci, Cervantes, par la bouche même de don Quichotte, ne se plaint du lar-
cin littéraire qu'avec une réelle modération. Dans la scène d'hôtellerie où le hasard lui fait rencontrer deux gentilshommes qui lisent le livre d'Avellaneda, le chevalier, comme ses deux interlocuteurs, ne daigne pas nommer le plagiaire. Mais ce modèle des parfaits amants, qui n'avait jamais parlé à sa Dulcinée, et l'aima plus tendrement qu'Amadis et Pétrarque n'avaient aimé Oriana etLaura, a certes raison de reprocher à son historien postiche cette calomnie : la dame du Toboso oubliée, et pour quelle créature, grands dieux ! Le chevalier, qui n'est plus qu'un fou, tantôt stupide et tantôt furieux, et Sancho qui n'est plus qu'une brute, s'en vont vers Madrid en compagnie de deux vagabonds dépenaillés, un soldat et un ermite. Ici je laisse la parole à M. Paul Groussac.
« Le quadrille reprend sa route, et c'est alors qu'on rencontre dans un bois, attachée à un arbre et poussant des hurlements à la lune, une horrible mégère, la « Balafrée », de son nom de guerre, et tripière de son plus honnête métier, dont notre chevalier fait immédiate ment, et pour toujours, sa « reine Zénobie ». Jusqu'à la fin, il va traîner à sa suite cette vieille épave des mancebais d'Alcala, aussi répugnante de corps que d'âme ; il la substituera à la saine villageoise de Toboso, accablera cette souillon de taverne, dont Sancho ne veut pas, de déclamations amphigouriques et niaises à lever le cœur, et le livre en reste si avili, le burlesque en descend si bas, qu'on hésite à poursuivre. »
UNE CAUSE CELEBRE DE PIRATERIE LITTERAIRE 2litl
Heureusement, après vingt avanies de carnaval, le chevalier errant est enfin jeté à l'épouvantable Casa del Muncio, l'hôpital «les fous de Tolède. Ici, le malheureux Avellaneda ne vit point que c'en était fait de son héros. Il nous révèle, à la dernière page de son livre, que don Quichotte reprit sa vie d'aventures avec une fille déguisée en garçon, qui lui ser vait d'écuyer. La littérature espagnole n'a rien perdu au silence que, faute peut-être d'un éditeur complaisant, le malfaiteur s'est résigné à garder sur les suprêmes misères du vieux gentilhomme campagnard en qui Cervantes avait toujours respecté le galant homme.
Cependant, depuis près de trois siècles, les critiques de toutes les Espagnes s'efforçaient vainement d'arracher le masque sous lequel se dérobait la figure du faussaire. L'enquête judiciaire demeurait ouverte à perpétuité. On fit défiler au tribunal de l'opinion quelques innocents, parmi lesquels se trouvaient des noms illustres, Lope de Vega, Tirso de Molina, Alarcon. Notre compatriote, M. Groussac, grâce à la plus ingénieuse investigation, a découvert dans l'ombre, où il se cachait, un personnage d'assez mauvaise mine qui semblait être, cette fois, le vrai coupable, et qu'il nous amène par l'oreille tel qu'un simple polisson. Nous assisterons, le mois prochain, à son interrogatoire.
Ce n'était point une petite affaire de tirer hors de de la cave, où il se cachait prudemment, le malfaiteur insigne, le faux licencié Avellaneda, qui s'était octroyé cette licence extra-universitaire de s'emparer de don Quichotte, le soir même de sa seconde et si piteuse rentrée en son villlage, et de le lancer en de nouvelles aventures, fou furieux, maniaque lamentable, objet de répulsion plus encore que de pitié. M. Groussac, au début même de son enquête judiciaire, se heurtait aux préjugés séculaires, singulièrement tenaces, d'un groupe de personnes qui, de leur côté, cherchaient le coupable, mais avec une légèreté affligeante. Ces messieurs ne sont autres que les Cervantistes. Les Cervantistes sont une congrégation d'ordre académique, au fond inoffensive, les dévots à la gloire de Cervantes. Elle remonte au dix-septième siècle. Elle procède par enthousiasme implacable, profonde candeur, irritabilité nerveuse. « Ils sont, dit M. Groussac, occupés surtout à mettre en dithyrambes la légende dorée de leur patron, et font de la critique comme on chante au lutrin. » Ces apôtres de l'Évangile cervantesque n'ont point l'érudition apaisante de nos Moliéristes, l'indulgence souriante de nos Rabelaisiens. L'état d'âme de don Quichotte en face des moulins à vent est passé en
eux. Ils ont, de leur- race, ce fanatisme protocolaire dont témoigne le proverbe fameux : Ne touchez pas à la reine! Au delà des Alpes, certains de nos frères latins montrent à l'égard de Dante la même attitude combative. Ce sont les... (j'allais écrire un mot regrettable), ce sont les Dantologues. Demandez à Victorien Sardou quelles sévérités ont accueilli le Dante qu'il écrivit pour l'Angleterre et pour un grand tragédien anglais. Ils n'ont pas désigné le cercle de l'Enfer réservé à l'auteur de Madame Benoilon ; mais ils le connaissent bien et ils attendent.
Les Cervantistes ont donc promené leur lanterne à travers les rangs de la littérature espagnole contemporaine de Cervantes. Ils ont lancé la police au dos de quelques griinauds de médiocre importance, tels que le Dominicain Blanco de Paz, qui trahit le romancier au cours de sa captivité algérienne. Puis ils ont crié haro! sur quelques écrivains d'une valeur plus haute. « La méthode générale de ces ingénieuses élucubralions, dit M. Groussac, consiste, grâce à quelques menues coïncidences mêlées de fortes entorses à la logique et à l'histoire, à mettre l'adversaire au défi de montrer que l'élu n'a pas pu commettre le plagiat. Vomis probandi retombe sur la tête des contradicteurs, et c'est un genre d'alibi pareil à celui de l'accusé qui ripostait aux dépositions des témoins qui l'avaient vu, en offrant d'en amener une douzaine qui ne l'avaient pas vu. Heureusement que les avocats s'entredévorent et, ce faisant, déblaient un peu le terrain. Chaque plaidoyer
n'est peut-être pas très bon en soi, mais il suffit d'ordinaire à mette en relief les absurdités de la partie adverse. »
Argensola, Lope de Yega, Tirso de Molina et Alarcon, tels sont les personnages de haute volée, tourà tour accusés par les Cervantophiles de l'attentat du licencié, que notre critique n'a pas de peine à renvoyer absous des fins delà plainte. Entre 1610 et i 61 3, date du délit, aucun d'eux n'a pu, soit matériellement, soit moralement, le commettre. Argensola séjourna à Naples de 1610 à 1616. Cervantes se proclame l'ami d'Argensola, favori du vice-roi, à qui il dut de figurer sur la liste des pensions. Argensola était riche, Avellaneda écrivait en justifiant sa malice par sa misère. Alarcon est accusé par un simple mystificateur de profession, don Adolfo de Castro, pour quelques rencontres de mots d'une éclatante insignifiance. D'ailleurs, il était encore sur les bancs de Salamanque, lorsque Cervantes publia la seconde partie de son livre. Tirso de Molina est dénoncé par une dame, dona Blanca de los Rios qui. y il a cinq ans, en trois articles de la Espana moderna, « est venue rompre trois aiguilles à tricoter pour le frère de la Merci ». Tirso. à l'époque de la publication du Don Quichotte, n'avait encore rien écrit. 11 ne pouvait donc avoir une vengeance littéraire à satisfaire contre Cervantes. Et quelle différence entre « la prose grasse et les vers sans formes d'Avellaneda » et la malice agile des Trois Maris!
Lope de Yega, dont chaque ouvrage, impatiem-
ment attendu, était salué avec enthousiasme par le public, et qui produisait fébrilement comédie sur comédie (on en compte, je crois, dix-huit cents), a-til pu se condamner à ce labeur honteux, obscur, du plagiaire, et, en pleine et presque extravagante production dramatique, traîner sa plume si légère à travers les lourdes élucubrations du licencié? Lope a pu dédaigner ce pauvre diable de Cervantes, mais le jalouser, jusqu'à la haine, jusqu'au cambriolage! Dès i6i3, ils étaient réconciliés, amis, confrères de VAcademia Selvaje, où Lope emprunta un soir à Miguel ses lunettes pour lire une poésie.
Lope, Alarcon, Tirso, Argensola bénéficient donc d'une ordonnance de non-lieu. De même un quidam fort inprévu, le conseiller suprême de l'Inquisition, véritable premier ministre de Philippe III, Aliaga. Il était Aragonais et dominicain, confesseur du roi, l'homme le plus puissant de l'Espagne. Avellanada écrit en langue farcie d'aragonais et de catalan : les gamins de Saragosse attachent des ajoncs, aliagas, aux queues de Rossinante et du Grison ; la caricature de Sancho fait penser vaguement à l'inquisiteur, qu'une satire du temps traite sans façon de Sancho, c'est-à-dire, au sens ancien du mot, de « pourceau », tout bonnement. Donc, Aliaga est le coupable. Sur cette pointe d'épingle et deux ou trois autres arguments de même calibre repose tout le dossier littéraire et donquichottesque du terrible confesseur. Je n'ai pas le temps de suivre M. Groussac dans le détail de sa réfutation. Je ne puis que signaler sa démons-
•27i DE PANURGE A SANCHO PANÇA
tratioiïpâf Tâ\bsufde, qui est bien élégante. De toutes les preuves subtilement aiguisées par les Cervantophiles, il ne reste que la qualité d'Aragonais. Mais il paraît qu'Avellaneda lui-même n'était qu'un faux Aragonaïs. Et voilà le dominicain Aliaga doté à son tour d'une réconfortante absolution.
Je puis maintenant vous présenter l'homme que l'instruction judiciaire de M. Groussac accable d'une façon qui paraît définitive. C'est un simple récidiviste. Il est toujours très doux à un magistrat de se trouver en face d'un récidiviste. Il peut le secouer très congrûment. Il n'a pas à mettre, pour lui parler, des manchettes de dentelle. El puis, il tient en ses mains les dossiers recueillis par ses prédécesseurs. Il fait imposer au personnage les menottes, sans aucun scrupule.
Or, il s'appelle Juan Marti.
Déjà, autour de sa tète, s'amassaient et concordaient es soupçons, préjugés, hypothèses qui ont permis lde soupçonner tel ou tel des écrivains dont je viens d'évoquer le souvenir. « Catalan ou Valencien, homme mûr, sans fortune; il a étudié le droit et la théologie » ; nous le rencontrons à Valence, à Tarragone (où le livre sera imprimé), à Alcala; il a voyagé en Italie, a gardé l'usage des mots italiens; il passe par Saragosse, Madrid, Tolède, ne met jamais le pied dans la Manche; peut-être est-il entré dans les ordres il a la mine louche d'un défroqué, l'amertume cl le venin d'un renégat. Il écrit pour manger sa soupe quotidienne. Il a connu Lope, n'a jamais vuCervantes. Mais ce ne sonl encore que présomptions incertaines.
Voici (|uc nous le prenons la main dans le sac.
En 1599, Mateo Aleman écrivait tranquillement la seconde partie de son Gusfnan (TAlfarache, quand un maraudeur, sous le pseudonyme de Mateo Lujan de Sayavedca, fit imprimer à Valence ou à Barcelone une partie du roman dont il avait obtenu subrepticement une copie et qu'il démarqua. Cel homme, d'après les confidences d'Aleman, était un familier, sans doute un parasite du grand romancier picaresque, Aleman, bon homme, qui, ne souffrant pas des misères qui accablaient Cervantes, est presque tenté de s'amuser du mauvais tour de ce Sayavedra. Nous sommes, d'autre part, informés du véritable nom de l'imposteur, Juan Marti, un aventurier, un bohème, tour à tour beau viveur, étudiant famélique, comédien, Selrado, demi-séminariste, affilié de plus ou moins près à la famille dominicaine.
La préface du faux Guzman rappelle d'une façon surprenante celle du faux Don Quichotte. Mêmes insolences, mômes récriminations contre les auteurs originaux dont ce larron forçait les serrures. A la fin, Marti promet impudemment d'autres ouvrages analogues. C'était un professionnel du plagiat. Le fond littéraire est identique dans les deux livres, de même les rencontres linguistiques, les solécismes, les citations, les particularités de style et de grammaire. Guzman inensuré se retrouve en Don Quichotte. Ici et là, même affectation de dévotion dominicaine. « C'est en écoutant le sermon d'un Père dominicain à Notre-Dame d'Atocha que Guzman prend la ré-
solution de changer de vie et de rentrer au couvent, absolument comme le Grégorio de Don Quichotte est touché de la grâce dans la même église et dans des circonstances identiques. » Mêmes descriptions de la vie de prison, mêmes recoins de Madrid, mêmes peintures de la vie désordonnée des étudiants dans les deux plagiats. Et dans l'un et l'autre, même définition de l'envie, tirée de saint Grégoire et de saint Thomas, même tirade sur la charité d'après saint Paul.
Et M. Groussac conclut : Si Marti, le faux Sayavedra d'Aleman, n'est pas le faux Avellareda de Cervantes, il faut déclarer que, de il>oo à i6i3, il y eut en Espagne deux hommes, deux chevaliers d'industrie littéraire, véritables sosies, dont l'un suivit l'autre pas à pas comme son ombre propre, parlant sa langue, ses proverbes, ses barbarismes, tous deux étudiants à Alcala, citoyens de Valence ou de Tarragone, confrères du Rosaire, tous deux plagiaires avec délices et s'attachant aux deux plus fameux romans de l'époque, sans s'être jamais rencontrés : Avellaneda fantôme de Marli, Marti inconscient modèle de ce Ménechme insaisissable, de ce double. Mais il est plus logique encore de croire — peut-être d'affirmer — que les deux figures n'en étaient qu'une seule. Je sais bien que tout arrive, que le mystère donne aux imaginations des plaisirs très vifs. Après tout, un Avellaneda réel, mais invisible, un Crawford égaré dans la littérature espagnole ne manquerait pas d'agrément.
A propos de Tirso de Molina (1)
Vous savez que notre Conseil supérieur de l'instruction publique (la jalouse Europe nous l'envie), après avoir longuement pointé ses télescopes vers les Alpes et les Pyrénées, finit par découvrir, de l'autre côté de ces excroissances de l'écorce terrestre, des nations de figure humaine, des langues qui lui parurent d'une race analogue à celle du français, enfin de fort respectables littératures. Il soupçonna qu'entre les Italiens, les Espagnols et la France il y avait des liens politiques, des relations économiques. Il fut frappé, en outre, de cette singularité : les trois nations, qui semblaient avoir eu, au temps de leur enfance, un professeur de latin et se souvenaient encore d'avoir décliné rosa, la rose, formaient peut-
(1) A. Morel-Fatio, Éludes sur le Ihéâtre de Tirso de Molina, Paris, Fontemoing, 1900.
Journal des Débats du 18 septembre 1901.
être comme une famille linguistique à trois grosses branches sorties d'un troue primitif, et que l'histoire avait fixées et maintenues autour de la Méditerranée occidentale. Après bien des années de méditation sur cette rencontre inattendue de phénomènes divers, le Conseil envisagea, non sans trouble de conscience, la question de savoir si l'espagnol et l'italien étaient dignes de recevoir le droit de cité scolaire et de figurer dans les examens et concours de l'Université, au même titre que l'allemand et l'anglais, les deux langues augustes, les seules que connût Yalma mater et qu'elle enfonçait, bon gré, mal gré, à coups de maillet, je veux dire de thèmes, dans les cerveaux rebelles des enfants de Toulouse, de Bordeaux, de Nîmes, de Nice et de Marseille. C'était une expérience à tenter, formidable, et qui pouvait ébranler en ses fondements tout l'édifice pédagogique. Introduire dans les lycées et collèges de l'État ces deux étrangères à la mine aimable, à la voix chantante, quel désordre à redouter! Donc, le Conseil supérieur, encouragé par je ne sais plus quel ministre téméraire, ouvrit anxieusement la frontière des Alpes et celle des Pyrénées ; mais prudemment il contint l'invasion des idiomes romans par un strict cordon sanitaire. A l'espagnol on accordait l'entrée de l'Académie de Toulouse ; Bordeaux et Montpellier, plus proches de l'Espagne, demeuraient territoires inviolables, chasse réservée. A l'italien on permit de pénétrer à Aix, de s'étendre jusqu a Grenoble. Le ciel ne s'écroula point sur l'Université. Alors le pro-