‹ De Panurge à Sancho PançaChapitre 13 sur 18 · A PROPOS DE TIRSO DE MO LIN A 2S · texte numérisé non relu

A PROPOS DE TIRSO DE MO LIN A 2S

main le puissant ressort de la corruption, se marie à soixante-dix ans et meurt sans tarder, abandonné, à sa dernière heure, par tous ses clients et par sa femme : la reine Marie dut payer au pittoresque personnage les cierges et le drap mortuaire des funérailles. L'autre oncle, D. Juan, est pire encore, capable de toutes les scélératesses. Tirso lui prête, — peut-être gratuitement — une tentative d'empoisonnement contre le jeune roi. C'était une famille tragique.

L'histoire fournissait ainsi à Tirso de Molina l'élément dramatique indispensable à tout drame romantique (et à bon nombre de tragédies classiques), les traîtres. M. Morel-Fafio dégage d'une main très sûre, dans la Prudencia en la muger, les réminiscences rigoureusement historiques, les adaptations par lesquelles le poète utilise en son drame et transforme en scènes de théâtre tels incidents véritables de cette tutelle troublée, les imitations purement littéraires, l'emprunt de personnages ayant fait leurs preuves en des pièces antérieures, même les « machines », le fameux truc du tableau, du portrait de la reine-mère qui, en tombant de façon très opportune, ferme au médecin juif chargé, d'empoisonner le jeune Ferdinand, la porte de la chambre royale.

Choisissons, parmi ces sources diverses, les plus importantes. Au premier et au deuxième acte, voici deux épisodes qui se ressemblent d'un peu trop près; deux complots, la simulation du châtiment mérité par les conspirateurs, le pardon royal. La réalité his-

torique de ces deux aventures n'est pas dans la chronique de Ferdinand IV, mais dans celle de Henri III, que les Espagnols du seizième et du dix-seplième siècle connaissaient par des versions fort postérieures. Ce roi, rentrant de la chasse, trouve à peine de quoi manger. La caisse du dépensier est vide. Le roi donne son manteau pour acheter deux épaules de mouton. Cependant, les grands faisaient bombance. Cuisine féodale contre cuisine royale. Le roi qui, déguisé, a recueilli leurs insolences et leurs vantardises, les convoque pour ouïr lecture de son testament. L'épée à la main, il entre dans la salle où attendent les grands vassaux, conduits par l'archevêque de Tolède : « Combien de rois avez-vous connus en Castille ? » interroge-t-il. Chacun répond: deux, trois, quatre, selon son âge. « Hé bien ! dit Henri, comment expliquez-vous que, moi si jeune, en aie connu plus de vingt? » Stupeur des nobles. « Oui, plus de vingt, reprend le roi, car chacun de vous ici est roi et dévore mes rentes, à ce point qu'il ne me reste plus rien pour ma dépense. » Il appelle ses gens et son bourreau. Les seigneurs, pris au piège, se jettent à ses pieds, avouent leurs rapines; Henri pardonne, à la condition qu'ils lui livreront leurs châteaux. « Le bourreau delà cour, dit une des chroniques, appelé Matheo Sanchez, entra avec son couteau, ses cordes et les plus indispensables outils nécessaires à la décollation. » Voilà de- jolis moyens de gouvernement. Vous voyez la scène, d'un dramatique légèrement brutal, fort espagnol. Clouez, au

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