A PROPOS DE TIRSO DE MOLINA
fond de la salle d'audience, un Christ de grandeur naturelle, sanglant, avec des cheveux et une barbe véritables, des yeux en émail qui luisent, et vous ajouterez par le décor une note pathétique digne de cette émouvante conversation entre un roi de Castille, ses évêques et ses peu chevaleresques chevaliers.
A la troisième journée du drame se place un morceau de belle allure. La reine que don Juan, dont elle a repoussé les offres conjugales, accuse de malversations, vient elle-même présenter ses bijoux et ses comptes à son fils, et dévoiler ainsi l'infamie des traîtres. « Et quand le roi, dit la vieille chronique, vit toutes les bagues au complet, son cœur abandonna la pensée qu'il avait et il comprit toute la malice du conseil qu'on lui avait donné d'accuser sa mère. »
La scène du portrait qui tombe et obstrue la porte de la chambre où repose Ferdinand IV est un emprunt fait par Tirso à un drame des premiers temps du siècle. Salustrio del Poyo avait préservé par cet artifice la vie de Henri III, dont la souche était entachée de bâtardise et contre qui conspiraient les paysans de la branche légitime, issue de Pierre le Cruel. Le médecin juif don Maïr vient de nuit pour offrir au roi un breuvage empoisonné. Il se trouble une première fois à l'apparition imprévue du chambellan Ruy Lopez : « Le roi, dit l'officier, a pris froid, mais il est bien couvert. » Le médecin, qui a lu son Tacite, se souvient-il à ce moment de la mort de Tibère ? <( Je me jetterai sur lui ; il vaut mieux l'étouffer,
et si, en sortant, je rencontre encore cet homme, je diraique j'ai trou vêle roi étouffé sousle poids des couvertures. » Mais le portrait de Catherine deLancastre, petite-fille de Pierre le Cruel, fait son office providentiel. Le roi et Lopez accourent. Maïr perd la tête. Henri soupçonne un attentat. Il feint de vouloir [goûter au fatal sirop. « Je l'ai versé à terre », dit le médecin, tremblant. « Voilà la preuve de ton crime, s'écrie le roi; certainement il y a trahison! Ah! infâme ! » On fera lécher le sol par un chien. « Si le chien meurt, nous saurons ce qui en est. » Don Maïr, confondu, confesse son projet. On l'emmène à l'échafaud. Le roi et le chien l'ont échappé belle !
Le Maïr de del Poyo prend, dans le drame de Tirso, le nom d'ismaël. Comme Molière, Tirso daubaitjoyeusement sur les médecins. Si celui-ci est juif, ce n'est point le signe d'une malveillance de l'auteur à l'égard de la race. M. Morel-Fatio remarque queles physiciens attachés à la santé des rois castillans étaient la plupart du temps des Hébreux. Le juif espagnol du moyen âge recevait directement des Arabes la science médicale, l'art de distiller les breuvages et les poisons bienfaisants. D'ailleurs, les Papes eux-mêmes confiaient volontiers aux juifs leurs personnes sacrées. Quand Innocent VIII se sentit mourir, il consentit à recevoir dans ses veines le sang de trois petits garçons. L'opération imaginée par le médecin juif du Saint-Père tourna mal. Les enfants moururent, le pape mourut. Le médecin s'enfuit à Rome sans regarder en arrière.