‹ De Panurge à Sancho PançaChapitre 15 sur 18 · A PROPOS DE TIKSO DE MOLINA · texte numérisé non relu

A PROPOS DE TIKSO DE MOLINA

Je n'ai pu indiquer, en ce feuilleton, que les principales annotations du texte dePrudenciaen lamuger. Un nombre très considérable d'observations relatives aux mœurs, aux coutumes, aux costumes, aux proverbes, enfin aux singularités de l'appareil théâtral achève de nous rendre l'intelligence de ce drame aussi facile que la lecture dune comédie de Molière. Ainsi, à propos de l'indication inscrite en tète du troisième acte : Le roi Ferdinand, jeune, sans barbe; le rôle peut être joué par une femme, la note nous présente un résumé de la tradition espagnole en matière de travestis féminins, et j'y lis cette ordonnance datée de i6o5 : 77 est défendu aux femmes de jouer en costume d'homme, que tout au moins elles portent une jupe ou un manteau qui les couvre jusqu'aux pieds. Touchante pudeur du temps passé ! Noble gravité des vieilles mœurs! Sancta simplicilas!

Etudiants et écoles de l'Espagne d'autrefois ( 1

C'est par une évocation de la vieille Salamanque et comme par une hymne à sa beauté que s'ouvre ce livre aimable (2) où M. Gustave Reynier a mis tout son zèle d'érudit, sa belle humeur de touriste, l'entrain de son imagination. Ah! la charmante ville, et quel paisible asile elle ofï'rit aux muses renaissantes, et de quelles grâces elle enveloppait les écoliers qui voulaient bien étudier et les étudiants qui préféraient le plaisir à la science! « Dans la plaine nue qu'entoure un cercle de pales collines, couronnée de tours, de dômes et de clochers, elle se dresse comme une cité souveraine. Et, teinte de fines couleurs qui vont du

(1) Journal des Débats des 10 septembre et 22 octobre 1902-

(2) La Vie universitaire dans l'ancienne Espagne, par Gusave Reynier, Paris, Picard; Toulouse, Privât, 1902.

rose tendre au jaune d'or, lumineuse sous un ciel clair et dans cet air léger, elle s'épanouit comme une Heur. » Ici, les églises, les palais, les collèges, les hôpitaux et les portails, et les grilles forgées au marteau, et les écussons de marbre des grandes familles, et les balcons, et les madones en leurs niches orfévrées, et les mille souvenirs d'une histoire souvent héroïque, tout est noblesse ou fine élégance. La place de l'Université, avec son palais des Grandes Écoles, le cloître des Ecoles mineures, et la statue de Fray Luis, « le maître très illustre et très bon », a comme une dignité de sanctuaire. Et Salamanque tout entière, vers la fin du seizième siècle, charmait l'écolier capable de pensées graves par la vision d'un catholicisme triomphant et tranquille, avec ses vingt-cinq paroisses, ses vingt-cinq couvents d'hommes, sesvingt-cinq couvents de femmes (n'allez pas le dire à M. Combes!), les dix-huit mille marchands et ouvriers, les cinquante-deux imprimeries, les quatre-vingt-quatre librairies qui florissaient à l'ombre de l'Université. Ils étaient là sept mille étudiants, dont le bruissement de ruche affairée se mêlait au tintement des cloches et ne s'éteignait qu'à l'heure du couvre-feu.

Eh bien ! au risque de paraître un peu réactionnaire et vieux jeux, j'imagine que ce recueillement scolaire, cette paix légèrement ecclésiastique de la grande École étaient plus favorables aux bonnes études que l'agitation des cités industrielles, telles que Lyon et Lille, le tohu-bohu croissant de Nancy,

où les tramways « ne se taisent ni jour ni nuit », le crépitement perpétuel des carambolages dans les académies de billard de Toulouse. Je ne dis rien de Paris. Evidemment, la bulle de notre pontifical fondateur n'a pu prévoir les délices dangereuses (M. Georges Leygues écrivait dangereux) du boulevard consacré à saint Michel Archange.

Mais rentrons en Espagne. M. Reynier range eii deux grands groupes la Société des étudiants inscrits à Salamanque, àÀlcala, à Valladolid, aux vingt universités que l'Espagne fonda de 1^72 à 1572. Sur les bancs des écoles on compte les fils des grandes familles aristocratiques et beaucoup de pauvres jeunes gens dont les coudes et les genoux prennent l'air à travers les ruines du costume. Songez que l'Espagne, occupée à sa croisade contre les Maures, n'a pas eu le loisir, comme les communes de France, d'Italie, des Flandres, d'Angleterre, de fonder une large bourgeoisie par le commerce ou l'industrie. La classe moyenne lui manquait encore sous Philippe II, comme elle manquait à Rome au temps de César et de Cicéron. Entre l'étudiant noble et riche et l'écolier pauvre, fils de quelque marchand de cierges, ou d'un sbire, ou d'un petit aventurier revenu les poches vides du nouveau monde, la différence était donc inévitable. Elle fut même si énorme qu'elle parut pittoresque. Le jeune don Gaspar de Guzman, le futur comte-duc d'Olivares, fit son entrée à Salamanque suivi d'un train fort magnifique : un gouverneur, un précepteur, huit pages, trois valcls

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de chambre, quatre laquais, un chef de cuisine, sans compter les servantes et les valets d'écurie. Opposée à un si fastueux épuipage, la réelle misère du petit étudiant prit une ligure littéraire. L'écolier devint, grâce aux conditions pitoyables de sa vie universitaire, l'un des personnages importants, le plus ingénieux peut-être el le plus léger, de scrupules, dans l'honorable, douloureuse et divertissante corporation des picaros. Supprimez l'étudiant et le roman picaresque, l'une des plus précieuses originalités de la littérature espagnole, aura perdu son grain de sel le plus savoureux. Le malheureux gar- (■ou, s'il n'est point boursier de quelque collège ou l'hôte de quelque tante d'humeur charitable, ira frapper à la porte d'un « bachelier de pupilles ». Ces industriels (nous en possédons d'analogues au quartier Latin i logeaient, nourrissaient, surveillaient, à bas prix, sous le contrôle de l'Université, les écoliers de médiocres ressources, qui, souvent, apportaient de la maison paternelle leur provision de pois ehiclirs. de saucisson et de lard fumé. Certes, leurs pensionnaires n'étaient point à la noce. Le bachelier montait, dès le matin, dans leur chambre, pour s'assurer de leur assiduité au travail : il leur relirait les cartes et les dés, prenait note des propos impies ou déshonnèles, les verrouillai!, au logis dès six heures du soir, l'hiver, dès neuf heures, l'été, dénonçait aux juges de l'Université ceux qui avaient passé la nuit hors de leur geôle. 11 lui était défendu de loger à la fois plus de vingt pupilles. Riais les plus ausl. .es

règlements, même pédagogiques, finissent toujours par fléchir et se détendre. Peu à peu, afin d'attirer à eux la clientèle, les rusés bacheliers entendirent moins et ne virent plus grand'chose. Ils laissèrent la clef* sur la porte de leur officine scolaire. C'est pourquoi Salamanque n'était plus, aux jours mêmes de sa plus grande prospérité, ce qu'elle crut être à son origine, « le jardin de toutes les vertus ». Les mauvaises herbes foisonnaient en ses plates-bandes. Les romanciers picaresques les ont recueillies par brassées.

Les étourdis, les indisciplinés, les têtes trop près de leur bonnet carré, les joyeux compères étaient en nombre respectable dans cette multitude bariolée de costumes multicolores, parfois magnifiques, qui, vers neuf heures du matin, se pressait, sous l'oeil vigilant du bedeau porte-verge, aux alentours des salles de cours. Le cours n'allait pas toujours au gré du professeur. On sortait bruyamment, ça et là, pendant la leçon; on battait du pied en cadence le plancher; parfois on manifestait de façon tumultueuse, et les édudiants en droit accouraient des salles voisines pour aider à l'insolente musique. (Chez les modernes, ce sont plus communément les étudiants en pharmacie qui se joignent à leurs camarades des autres Facultés. ) Parfois des scènes violentes éclataient entre écoliers et professeurs. « Un soir, écrit Torres, qui, chaque année, dans sa leçon d'ouverture, intimidait les mauvais plaisants en les menaçant de leur rompre la tète, un soir, une lourde

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brute, un garçon de trente ans, étudiant en théologie et en grossièreté, me hurla je ne sais quelle ordure. Je pris sur le rebord de ma chaire un énorme compas de bronze, qui pesait trois ou quatre livres poulie moins, et je le lui jetai au museau. Par bonheur pour lui et pour moi, il esquiva le coup, sans quoi je lui aurais sûrement fait jaillir la cervelle... A partir de ce jour-là, ce garçon se tint tranquille. »

L'étudiant de première année, le néophyte, devait subir, avant d'être accepté et consacré par ses pairs, de fort désagréables brimades. Le héros de Ouevedo, don Pablo de Ségovie, raconte sa mésaventure :

« Ils étaient plus de cent autour de moi. Ils commençaient à renifler, à tousser et, au mouvement de leurs lèvres, je vis qu'il se préparait des crachats. » Ce fut, en effet, une averse. « Je ressemblais, dit Pablo, au crachoir d'un vieil asthmatique. » Cette épreuve pénible s'appelait le gargajeo. Elle était suivie de toutes sortes de mauvais tours d'un goût aussi douteux. Le malheureux nouveau ne sortait d'embarras qu'en payant un bon dîner à ses bourreaux, un dîner dont le menu était de tradition : du mouton, des perdrix et la moitié d'un poulet pour chaque convive. Au dessert, l'amphytrion recevait ses lettres patentes d'étudiant.

Autant était douce la vie de l'étudiant riche entouré de pages et de laquais, de doctes répétiteurs et sans doute aussi d'agréables parasites, autant était amer le régime imposé par les « bacheliers de pupilles » à leurs écoliers. Mal logés, entassés en des

chambres étroites, mal aérées, les tristes garçons jeûnaient avec excès. Don Pablo était tombé dans la caverne scientifique du licencié Cabra. Voici son premier dîner :

« Après le bénédicité, on apporta dans des écuelles de bois un bouillon fort clair... Les maigres doigts des convives y poursuivaient à la nage quelques pois orphelins et solitaires. « Rien ne vaut le pot-au-feu, « s'écriait Cabra à chaque gorgée, tout le reste n'est « que vice et gourmandise ! » Alors entra un jeune domestique qui ressemblait à un fantôme, tant il était décharné; on aurait pu croire qu'on lui avait enlevé sur le corps la viande qu'il apportait. Un seul navet flottait dans le plat, à l'aventure. « Comment ! « dit le maître, voilà des navets ! Pour moi, il n'y a « pas de perdrix qui vaille un bon navet ! » Il découpa le mouton en si menus morceaux que tout disparut dans les ongles ou les dents creuses. « Mangez ! « mangez ! répétait Cabra; vous êtes jeunes et votre « appétit fait plaisir à voir ! »

« 11 ne resta bientôt plus dans le plat que quelques os et quelques morceaux de peau. « Cela, c'est pour « les domestiques, nous dit le maître, car il faut bien « qu'ils mangent, etnous ne pouvons pas tout avaler. «Allons, cédons-leur la place, et vous autres, allez « prendre un peu d'exercice jusqu'à deux heures, si « vous voulez que votre déjeuner ne vous fasse pas de « mal. »>

Guzman d' Alfarache ne logea point à meilleure enseigne. Des œufs achetés au rabais pendant la bonne

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saison et conservés cinq ou six mois dans la cendre ou le sol. une sardine par personne ; l'hiver, une tranche de fromage « mince comme des copeaux de menuisier »; l'été, quatre cerises ou trois prunes comptées exactement, « parce que les fruits, selon le pupilero, donnent la lièvre »; étonnez-vous, après de tels menus, de la faim invétérée et comme constitutionnelle des étudiants, la hambre veleranu y estudiantina, que l'Espagne fit passer en proverbe mélancolique.

De là, des chansons. Les clerici vagantes allemands et italiens du douzième siècle chantaient le vin et l'amour, Bacchus et Vénus. Ceux d'Espagne, dans leurs couplets, nous montrent les labiées de pauvres diables serrant des deux mains leur ventre maigre, « où les boyaux chantent la faim », les portions de pain qui, au moindre souffle, s'envoleraient au plafond; le vin mesuré dans un dé à coudre, si souvent baptisé qu'il n'y reste plus que l'eau baptismale.

Ce ne sont point seulement d'ingénieuses fantaisies des romanciers picaresques. Un jour vint où les Universités abandonnèrent le privilège assuré jadis aux « bacheliers de pupilles ». Les oiseaux s'envolèrent hors des cages et se posèrent cà et là, à leur gré, par petits groupes, dans la ville. Ils prirent même des servantes, de probité et de propreté incertaines. Les jeunes détournaient, pour leur amant, les plus belles tranches du rôti. Les vieilles, telles que celle de don Pablo, priaient Dieu de leur pardonner leurs larcins en disant leur chapelet au-dessus de la marmite. Un

jour, le fil cassa, et tous les Ave tombèrent au potage. « Des pois noirs ! s'écria un étudiant, sans doute ils viennent d'Ethiopie ? » — « Des pois en deuil ! répliquait un autre, quel parent ont-ils donc perdu ? » Les fournisseurs ne valaient pas mieux que les servantes; les bouchers leur réservaient la viande gâtée. En 1G42, des écoliers qu'une femme avait failli empoisonner par le rôti, promenèrent, en hiver, attachée sur un Ane, la délinquante, en la rouant de coups et de boules de neige.

Étudiants grands seigneurs, étudiants faméliques, cette jeunesse étudiait-elle et que valaient les études de Salanianque, d'Alcala, des grandes écoles de la péninsule? Nous rouvrirons prochainement, pour le savoir, le livre de M. Gustave Reynier.

U faut le reconnaître: les vieilles Universités de l'Espagne convièrent royalement leurs écoliers à un festin scolaslique aussi plantureux que le régal intellectuel offert par la Sorbonne et les grandes écoles de l'Italie et de l'Allemagne. Deux personnages d'une rare noblesse historique apparaissent, au début du seizième siècle, comme les Mécènes et patrons de bonnes études: Isabelle de Castilleetle cardinal Cisneros. La reine, qui lisait dans le texte Cicéron et Sénèque,

assistait aux doctes disputes des maîtres de Salamanque. Le moine franciscain, archevêque de Tolède et chancelier de Castille, fit sortir de terre, en quelques années, la rivale de Salamanque, 1* Université d'Alcaia de Hénarès, à l'ombre de laquelle naquit Cervantes.

Isabelle était surtout une admirable lettrée, dont la création originale fut un collège nomade fondé pour l'éducation des enfants de grandes familles aristocratiques et qui suivait la cour dans ses déplacements. Elle confia la direction de celte Université ambulante à l'illustre humaniste italien, Pierre Martyn, qui réussit presque à inspirer le goût des lettres anciennes à ces jeunes seigneurs, « autrefois dédaigneux de tout ce qui ne touchait pas au métier des armes ». Il y eut alors, dans les rangs de la noblesse, une heure incomparable d'enthousiasme littéraire. Le marquis de Dénia se met, âgé de soixante ans, à apprendre le latin. Diego Lopez de Toledo traduit les Commentaires de César, Alonso de Palencia les Vies de Plut arque; d'autres font passer en espagnol Juvénal, Dante et Pétrarque. Les dames, à leur tour, voulurent devenir savantes. Autour de la reine commençait une œuvre de civilisation qui rappela les plus beaux jours de Rome, du temps de Nicolas V et de Pie II, de Venise au temps des Aides, de Florence sous les Médicis.

Jimenez de Cisneros avait posé, le \\ mars 1^98, la première pierre de l'Université d'Alcaia. Dans sa hâte d'en achever le palais, il fit élever les murs en

ETUDIANTS ET ECOLES DE L ESPAGNE D AUTREFOIS 2t»7

torchis. « Je laisserai, disait-il à Ferdinand le Catholique, assez d'or à celle Université pour que ses fils puissent la refaire en marbre. » Le 26 juillet i5o8, les cours étaient inaugurés en grande cérémonie par une leçon sur Y Éthique d'Aristote. En i5oo,, le vieux moine s'embarque sur la flotte qu'il a équipée à ses frais, enlève Oran aux Barbaresques et revient déposer dans le trésor de sa chère Université les vases d'or et d'argent, les bijoux, les manuscrits arabes, dépouilles des mosquées, qu'apportent des chameaux et des esclaves africains. En 1 5 1 3 , presque octogénaire, il rédige la constitution, la charte, les programmes de son École, institution aristocratique, qu'il veut opposer à la démocratique Salamanque. « Toute l'Université, écrit M. Reynier, gravite autour d'un centre, qui est le grand collège de San-Ildefonso, et ce collège est gouverné par un seul homme, (pie nomme l'archevêque de Tolède et qui est le représentant direct des rois de Castille. C'est dans celte maison que les étudiants libres viennent entendre les professeurs. » Salamanque gardait les privilèges et les libertés du moyen âge. Àlcala se modèle à l'image de la monarchie absolue, despotique, centralisatrice, qui fit quelque temps la grandeur de l'Espagne et finit parla perdre. Quant aux programmes, Cisneros les emprunta à l'Université de Paris, métropole intellectuelle de la chrétienté. « Cela se fera, disait-il, suivant la coutume de Paris, more pari siensi. » A peine créées, les chaires du Grand Collège étaient pourvues, et occupées par les maîtres les plus

renommés dans l'Espagne, môme par des savanls venus de tous les points do l'Europe. Il y en avait quarante-deux, six de théologie, six de droit canon, quatre de médecine, deux d'anatomie et de chirurgie, huit de belles-lettres, une de philosophie morale, une de mathématiques, quatorze de langues, grammaire et rhétorique. Là se préparait, en quatre langues, latin, grec, hébreu et ehaldéen, la Bible polyglolte d'Alcala, selon le plan conçu autrefois par Origène. Pour mener à bonne fin cet immense travail, le cardinal t'ait copier au Vatican, en Italie, à Paris, en Allemagne, les manuscrits importants: il en achète d'autres à des prix démesurés, recherche chez les juifs d'Espagne les versions les plus authentiques de l'Ancien Testament, appelle d'Allemagne des fondeurs de caractères orientaux, et, les six gros volumes in-folio sont à peine parus, qu'il songea publier, avec un soin tout pareil, l'œuA re énorme d'Aristote.

Quelques années après la mort du cardinal, François Ier, allant à sa prison de Madrid, visita les écoles d'Alcala. Il parcourut silencieusement les cloîtres et les salles d'honneur; puis, au moment de se retirer, il dit aux dignitaires de la maison: « Votre Jimenez a fait à lui seul plus que n'ont fait en France une suite de rois. » Et peut-être, de celle promenade à San-lldefonso, vint la pensée première du Collège de France.

Cependant, malgré les efforts de la monarchie, «les hommes d'État, des princes de l'Église, l'Espagne ne vit point naître une société de lettrés, et,

d'après le livre même de M. Reynier, il ne semble pas que les Universités aient profondément fécondé la vie nationale de nos voisins. L'arbre de la science ne porta chez eux que des fruits assez chétifs. Ici, nous sommes bien loin de la France, des Pays-Bas, de 1 Italie, de l'Allemagne du seizième siècle. M. Reynier montre les causes de cette impuissance, les origines d'une décadence universitaire déjà visible au temps de Charles-Quint. Les plus apparentes furent la routine scolaslisque et l'intolérance de l'Inquisition- Considérez ce curieux phénomène historique. L'Espagne a passé tout le moyen âge a conquérir ville par ville, sur les Arabes, le sol de la patrie. Tandis que l'Europe féodale envoie sa jeunesse s'abreuver de dialectique à l'Université de Paris, de science juridique à Bologne, et que l'Italie embrasse avec amour, en Virgile, poète, docteur, prophète et magicien, l'image et le symbole du monde gréco-romain, l'héroïque Espagne poursuit la croisade séculaire de l'Evangile contre le Coran. Le temps lui manque évidemment pour disputer sur Aristote, s'engouffrer dans le brouillard métaphysique de la Matière et de la Forme. Au moment précis où tombe la dernière citadelle de l'Islam, la France et l'Allemagne entrent en étroit rapport de civilisation avec l'Italie, engagée depuis cent cinquante années dans les voies nouvelles de l'humanisme; toute l'Europe scolastique est vivifiée, réjouie par la pure lumière de la Renaissance, Platon remplace désormais Aristote dans le gouvernement de l'esprit humain. El c'est alors que l'Es-

pagne livre ses Universités aux traditions surannées du moyen Age cl institue Aristote maître souverain de la pensée et de la science.

Les plus anciens statuts disaient : « Chaque professeur est formellement obligé d'interpréter dans son cours l'esprit de l'auteur dont sa chaire porte le nom: le professeur d'Aristote, l'esprit d'Aristote, le professeur de saint Thomas, l'esprit de saint Thomas; le professeur de Scot, V esprit de Scot. » De liberté de critique, pas un mot. Et les statuts d'Alcala disent: « Nous ordonnons que les régents de philosophie soient tenus de lire le texte même d'Aristote, qu'il doivent apporter en chaire et lire à la lettre, sous peine d'amende et qu'ils lisent d'une façon mesurée, sans trop de précipitation ni de lenteur. » Ici toujours, du commentaire critique, nulle apparence. Et, sous Philippe 111, la pâture philosophique n'a point changé.

En quatre années, l'écolier espagnol étudiera d'abord la Petite Logique, puis la Logique dans Porphyre et Aristote, puis la philosophie naturelle dans la Physique d'Aristote, ses Météores et son Traité de rame; enfin, dans la dernière année, la Métaphysique d'Aristote. La médecine estenseignéeparHippocrate, Galien et Avicenne. C'était déjà une hardiesse d'accueillir un docteur arabe. En 1598, on ose ouvrira Salamanque une salle de dissection. On la ferme prudemment huit ans plus tard — au temps même d'Ambroise Paré — et l'on supprime du même coup, en Espagne, l'enseignement de l'anatomie.

L'Inquisition veille sur les traditions doctrinales.

Elle arrête les livres de France ou d'Allemagne aux douanes de frontière. Elle fait punir de mort toute personne achetant, vendant ou lisant un livre prohibé. Elle jette aux prisons de Valladolid l'helléniste et hébraïsant Fray Luis de Léon, la gloire de Salamanque. Son crime était d'avoir commenté en un sens peu mystique le Cantique de Salomon. On imposa à cet homme cinq années d'interrogatoires, puis la torture. Il fut relâché faute de preuves décisives et remonta tranquillement dans sa chaire, en prononçant les paroles d'usage: « Ainsi que je vous le disais hier. »

Une telle discipline était mortelle à la vie de l'esprit. Le régime barbare des examens acheva de décourager les écoliers. Pour être licencié en théologie, il faut dix ans de cours. « Quand on est bachelier, écrit M. Reynier, qu'on a subi la tenlativa, leprimero, le segundo, le tercero principio, il faut affronter tour à tour les quatre grandes épreuves: le Quod liber, la Parva ordinaria, la Magna ordinaria et YAtfoncina. Enfin, pendant tout un jour, quelquefois deux jours durant, le candidat doit, répondre devant le cloître plein de professeurs et de docteurs à cent vingt questions de théologie, et se débattre en latin et en syllogisme contre toute l'assistance. » Le doctorat était encore plus redoutable.

Alors, désireux de ne point se marteler la cervelle ou de monter sur les bûchers du Saint-Office, ornés du San Benito, les étudiants riches préfèrent se divertir. L'Église elle-même leur donne cinquante congés bon an mal an: toutes les fêtes inscrites

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au bréviaire, la commémoration des saints de L'Espagne, des saints batailleurs contre le croissant, sont une occasion de réjouissances universitaires: processions, repas sur l'herbe (si rare là-bas! ), bals dans les carrefours (le i4 juillet de Salamanque el d'Alcala), tournois, jeux de cannes, danses des épées. A la Saint-Marc, les étudiants conduisent un taureau dans la cathédrale, où il entend la messe, puis ils le promènent par la ville, lui allument entre les cornes des fusées et le lâchent flamboyant, furibond, sur les bourgeois.

(Cathédrale à part, j'entrevois une variation amusante à la procession scolaire de nos blanchisseuses, dont la Via Sacra, qui part de l'Elysée, aboutit à la Sorbonne. Le taureau ferait merveille le long- du boulevard Saint-Michel et le spectacle serait agréable à contempler du haut d'un balcon.)

Ainsi fut très vite contredit le rêve généreux d'Isabelle de Castille et du cardinal Cisneros. D'impérieuses réalités enchaînèrent l'Espagne au moyen âge et l'isolèrent une fois encore de la chrétienté, dans le concert politique de laquelle nos voisins n'étaient entrés qu'aux derniers jours du quinzième siècle. Les l niversilés espagnoles ne connurent point ces libertés de la pensée qui enchantaient l'Europe de la Renaissance. Et, dans le même temps, l'Espagne, maîtresse des Pays-Bas et d'une moilié de l'Italie, devenait la première puissance militaire et guerroyante de l'Occident; à la même heure, elle colonisait les deux Amériques, baptisait rudement les

Peaux-Rouges, arrachait fiévreusement l'or aux entrailles du nouveau monde. Elle eut alors besoin de capitaines, d'hommes d'Etat, de gouverneurs de provinces, de vice-rois, d'amiraux et d'ingénieurs: les Catégories d'Aristote et les Hiccœitès de Duns Scott firent bientôt pauvre figure dans ce monde avide de puissance, de richesse et de gloire. Peu à peu, les Universités se vidèrent. Les syllogismes résonnent dans le désert. On ferme les cours un jour de plus par semaine pour que les étudiants puissent se raser. Les autres jours, les bancs sont dépeuplés. Après quinze ans d'inscriptions, certains écoliers ne savent encore ni lire ni écrire. L'étude du grec est abolie. On professe la médecine par aphorismes et recettes de bonnes femmes. Pendant cent cinquante ans, Salamanque cherche en vain un professeur de mathématiques. Elle prend enfin, pour enseigner ia science que les Arabes de Tolède et de (loi doue avaient si profondément pénétrée, un picaro, préoccupé de magie, exorciste de fantômes, compère d'un moine contrebandier, exilé deux fois pour avoir tenté d'assassiner un prêtre. Il écrivit quatorze in-folio sur la pierre philosophale, les tremblements de terre, L'anatomie du monde invisible; il broda des tapis et des chasubles et suivit assidûment les courses de taureaux. L'Université de Coïmbre le disputa à l'Université de Salamanque.

Au milieu du dix-huitième siècle, on tondait les moutons dans les amphithéâtres d'Alcala, sur le tombeau du cardinal Gisneros.

L'histoire d'une Bibliothèque espagnole (1)

Les bibliothèques savantes, en Espagne, ressemblent aux châteaux de ce beaux pays : elles ont je ne sais quoi d'invraisemblable et de fantastique qui leur donne un charme tout particulier. Vous connaissez de réputation la bibliothèque de Don Quichotte. C'est la plus riche et la plus commode du monde pour les personnes qui se proposent d'étudier les mouvements de la littérature chevaleresque espagnole ou italienne. Elle n'a que deux légers défauts : les livres en ont été brûlés jadis par le bras séculier de la gouvernante, après avoir été exorcisés par la main ecclésiastique, puis un enchanteur en a emporté à travers les airs les rayons et le cabinet.

1,1) La République française du vendredi 27 mai 1881.

Essai sur les origines du fonds grec de l'Escurial, par M. ("ii. Gbaux, répétiteur de l'École pratique des Hautes Éludes, maître de conférences à la Faculté des letlres(Paris Hachette, 1881).

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Je pensais à cette bibliothèque idéale en lisant, à côté <lc l'excellent livre de M. Ch. Graux, dont je veux rendre compte, le rapport du même savant sur une mission en Espagne qu'ont publié les Archives des missions scientifiques et littéraires. La liste de quarante-neuf bibliothèques publiques ou privées qu'elle donne en tête de ce mémoire est émaillée d'astérisques répondant à celles où notre voyageur n'a pu pénétrer, « soit par suite de l'absence simultanée du bibliothécaire et du professeur » ; ce sont: la bibliothèque épiscopale deCordoue, la bibliothèque archiépiscopale de Grenade, la bibliothèque archiépiscopale de Séville, celle du chapitre de la cathédrale de Valence. Les livres ont une existence assez douce dans l'ombre de ces merveilleuses églises. Ceux du chapitre de Cordoue dorment pareillement dans une paix profonde. On ne pénètre pas dans ce trésor littéraire des bons chanoines aussi facilement que dans les moulins du Guadalquivir, quelques pas plus loin. « Je parvins à entrer, dit M. Graux, avec le contentement qu'éprouverait un Européen à qui l'on aurait ouvert la grande mosquée de la Mecque. Je me trouvai dans une chambrelte de quelques pieds carrés et basse de plafond. Cette dernière circonstance était heureuse. En l'absence du catalogue, il n'y avait pas d'autre ressource que de tenir tous les volumes, l'un après l'autre; or, pas d'échelle, pas d'escabeau ni de meuble d'aucune sorte qui eût permis de se hisser jusqu'aux rayons supérieurs. Malgré ce «pie je pus faire, il fallut me résigner à conjec-

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