‹ De Panurge à Sancho PançaChapitre 16 sur 18 · L HISTOIRE D UNE BIBLIOTHEQUE ESPAGNOLE · texte numérisé non relu

L HISTOIRE D UNE BIBLIOTHEQUE ESPAGNOLE

turer seulement de loin, d'après les titres écrits au clos, le contenu des volumes rangés sur la sixième et plus haute tablette. Tous les autres volumes me passèrent par les mains, bien qu'un peu rapidement : le bibliothécaire était pressé... C'est un bruit qui court dans le pays que, pendant ces dernières années, la bibliothèque aurait été en quelque sorte pillée, que plus de la moitié de son contenu aurait disparu. Il est question, notamment, d'un certain manuscrit grec en parchemin, contenant des vies des saints, qui aurait été vendu à un voyageur anglais pour une centaine de francs. » A Madrid, dans la bibliothèque particulière du roi, M. Graux fait lui-même le catalogue de quarante-deux manuscrits grecs jusqu'alors ensevelis dans l'oubli et la poussière. Celle bibliothèque vient, d'ailleurs, d'être confiée à un jeune savant, M. Zarco del Valle, qui met l'ordre dans la confusion où ses prédécesseurs abandonnaient les livres. La bibliothèque provinciale de Tolède est installée au palais archiépiscopal. Les manuscrits arabes, latins, castillans sont entassés dans la salle des Beservados, sans catalogue ni classement.

Le défaut de la bibliothèque de l'Escurial est d'une nature tout à fait singulière. Elle est riche, convenablement disposée et surveillée; mais elle est perdue dans le désert de la Vieille-Castille. Le fou couronné qui a édifié ce palais au plan lugubre, en l'honneur du gril de saint Laurent, pour y enfermer sa mélancolie et ses visions furieuses, aurait bien

l'ail de n'y point préparer en même temps un sépulcre pour les livres, pour la science. Celait déjà trop de réunir des instruments d'étude à quelques heures de la capitale, loin de toute cité, de toute civilisation. Mais à l'Escurial ! Philippe II s'est-il donc proposé de troubler l'âme des lecteurs par une tristesse mortelle? Une désolation effroyable, des chaumes et des landes, des rochers et des moraines semés, entassés parmi des arbustes tordus par le vent du nord; pas un hameau à l'horizon; cà et là un groupe de chardons hauts de cinq ou six pieds qui, dès le mois de juin, sont desséchés et arides à faire peur; çà et là un âne qui chemine sur un sentier poudreux, où le soleil flamboie, une chèvre égarée dans les ronces, telle est la vie de ce paysage mortuaire. La nécropole de Memphis est d'un aspect moins douloureux. C'est ici (pie le roi don Philippe a daigné placer le berceau de la renaissance littéraire de l'Espagne.

Cette bibliothèque, en effet, reproduit dans l'histoire même de sa formation les principaux moments et les caractères de la renaissance espagnole. Le livre de M. Graux, où sonl décrites les vicissitudes du fonds grec de l'Escurial, est en même temps un tableau très curieux et parfois très piquant de la ré-*

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volution intellectuelle qui, après s'être développée en Italie pendant deux siècles et demi, avait gagné toute l'Europe occidentale. Mais tandis qu'en France, Budé, Turnèbe, Henri Eslienne, Joseph Scaliger, Henri de Valois, dépassant la culture exclusivement littéraire des humanistes italiens, fondaient la philologie et l'étude scientifique de l'antiquité, les Espagnols se contentaient d'être les disciples et les imitateurs fort peu inventifs de leurs maîtres florentins ou vénitiens. Ils achetèrent beaucoup de livres précieux avec le zèle qui convenait à de très riches seigneurs que l'or du nouveau monde avais mis en verve de jouer aux Mécènes.

Quelques-uns, plus curieux, déchiffrèrent tout ce grec; puis, dès le dix-septième siècle, ce beau zèle se ralentit; et tandis que l'Espagne tombait en ruines et que les moines s'emparaient impérieusement de son esprit, la poussière descendit peu à peu sur les vieux livres publiés, comme la neige de novembre sur les feuilles mortes.

La formation de cette grande bibliothèque fut, comme la civilisation même de l'Espagne, une œuvre artificielle et précipitée. Quand on eut chassé les Arabes et découvert l'Amérique, quand, avec Charles- Quint, on fut devenu la pièce la plus importante de la machine politique de l'Europe, on eut quelque honte de la misère intellectuelle où languissait la terre du Cid. Le monde arabe, en disparaissant, avait laissé dans la péninsule un vide étonnant. Ils avaient emporté avec eux la haute culture de l'esprit,

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la science, l'art de construire d'une façon magnifique et élégante toutes les délicatesses d'une vie rêveuse et sensuelle. Un profond abîme s'était ouvert tout d'un coup, au temps des rois catholiques, entre le passé de l'Espagne musulmane et l'avenir de l'Espagne chrétienne, indépendante et ignorante. Les premières pages du livre de M. Graux sont, sur ce point, bien édifiantes. Il semble que les grandes écoles de Cordoue, de Tolède, de Séville, de Grenade, n'ont jamais existé, qu'Àverrhoès et sa longue lignée n'ont point raisonné et déraisonné sur les bords du Guadalquivir et du Tage et que les docteurs arabes n'ont point écrit là-bas des monceaux de livres sur Aristote et Hippocrate, sur toutes les sciences dialectiques et naturelles ! Hélas ! presque tous leurs livres ont été brûlés, lacérés par les vainqueurs. Ceux-ci, au lendemain de leur triomphe, se réveillèrent en pleine barbarie. Qu'on était loin, en Espagne, des collections savantes du roi de France, du duc de Florence, du pape ou du Sénatde Venise ! Quelques bibliothèques amassées depuis le milieu du quinzième siècle par les lettrés espagnols, tels que Cisneros, Sepuveda, Francisco de Mendoza, étaient éparses dans les universités, les monastères, les cathédrales. Mais ces ressources étaient trop dispersées et dans un trop grand désordre. Les étudiants s'en allaient en France ou en Italie, soit pour étudier, soit pour se divertir. L'Espagne frémissait d'être si inférieure en noblesse intellectuelle à l'Italie, qu'elle pillait et méprisait, à la France, qu'elle

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