‹ De Panurge à Sancho PançaChapitre 4 sur 18 · ERA&ME ET RABELAIS · texte numérisé non relu

ERA&ME ET RABELAIS

docteurs êvangéliques. Les moines aimables et les nonnes charmantes de l'abbaye de Thélème, qui se réunissent à la bibliothèque plus souvent qu'à la chapelle, prétendaient aussi «fonder la foi profonde . Mais le mouvement de recul est très visible dès le quatrième livre. Le dogme fondamental des Réformateurs sur la liberté humaine, la théorie du Serf arbitre, la désolante doctrine de la Prédestination ne pouvait convenir à l'homme dont la vie avait été un long effort, à l'écrivain qui, sur la porte de celte même abbaye de Thélème, avait gravé cette maxime: Fag ce que vouldras. Il balançait sans doute encore au temps où Erasme défendait contre Luther le libre arbitre; mais bientôt les horreurs du soulèvement anabaptiste (i535) et la dureté croissante de Genève, Ylsle farouche, achevèrent de le détourner pour toujours de la nouvelle Église. Il finit même par haïr les calvinistes avec emportement. Il leur assigna, en un mythe digne de Platon, pour mère Anliphgsie, qui « engendra les matagotz, cagotz et papelars... les demoniacles Calvins imposteurs de Genève... caphars, chattemites, canibales et aultres monstres difformes et contrefaicts en despit de nature ».

Erasme, de tempérament plus froid (un théologien en robe fourrée), moins impétueux en apparence que Rabelais, marqua d'une façon plus précise l'état psychologique et religieux des chrétiens modérés, des catholiques de centre gauche. Répondant aux Eclaboussures du véhément Ulrich de Hutten par son Coup d'épongé, Spongia Erasmi, il condamnait

les exagérations, la tyrannie des sectaires et leur impiété, aussi contraire au christianisme que la licence des papistes. Il se déclarait l'ami à la fois des protestants et des catholiques purs de tout fanatisme. Il ne s'était jamais livré aux partisans passionnés de Rome ; mais que pouvait-il attendre du côté des schismatiques ? « Je n'ai d'autre souci que celui de mon repos; je désire sincèrement le triomphe de l'Evangile; je n'espère plus grande joie en cette vie; je mourrai du moins plus tranquille si je vois la victoire du Christ. Cependant je reviens au pontife romain, au sujet duquel on m'accuse de penser autrement aujourd'hui qu'autrefois. Je le loue sans doute. mais avec bien des réserves. »

Consulo 'jiiieli mese, put dire Rabelais avec Erasme. C'est une maxime que n'adopteront ni les apôtres, ni les martyrs. Il n'y faut point voir, quand elle est proférée par de tels hommes, le témoignage d'un égoïsme médiocre, mais plutôt le vœu de la paix intérieure, le renoncement aux controverses irritantes, la retraite vers les Temples sereins de la sagesse où se réfugient, dans les temps troublés, ceux que l'expérience de la vie a désenchantés de l'action.

J'ai voulu montrer entre Erasme et Rabelais cette affinité essentielle d'un christianisme de juste milieu. La concordance des sentiments et de la critique morale qui les unit l'un à l'autre, et que M. Thuasne prouve par le perpétuel rapprochement des textes, semblera d'autant plus naturelle que, sur la question

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