ERASME ET RABELAIS
suffirait à donner la mort... Il y avait des chambres à coucher dont le sol était bas, le plâtre pourri. Tous ceux qui les ont habitées ont attrapé ou la mort ou une maladie mortelle. Je passe sous silence le supplice horrible du fouet, qu'on inflige mêmeauxinnocents.»
Rabelais fut toujours très dur à l'égard des moines. Il ne leur pardonna jamais ses années d'ennui au cloître franciscain de Fontenay-le-Comte, où ses frères n'avaient pu l'empêcher sérieusement d'étudier le grec, l'hébreu, l'arabe, le droit romain. Les moines ocieux ont été ses plus lamentables victimes. Néanmoins, le personnage auquel il voua la tendresse la plus vive fut, à côté de Panurge • — un laïque, celui-là ! — un moine, Frère Jean, mais un moine toujours en rupture de couvent, batailleur, qui brandissait comme une masse d'armes la croix processionnaire de la maison. Le moine, dit-il, qui n'est ni laboureur, ni soldat, ni médecin, ni marchand, ni prêcheur (ici la satire fait fausse route) est un être inutile à « la République ». — « Voire mais, dit Grandgousier, ils prient Dieu pour nous. — Rien moins, respondit Gargantua. Vray est qu'ilz molestent tout leur voisinage àforce de trinqueballer leurs cloches. Ils marmonnent grand renfort de légendes et pseaumes, nullement par eux entenduz. Hz comptent force patenostres, entrelardées de longs Ave Maria, sans y penser ny entendre. » Mêmes traits satiriques chez Érasme, dans Y Eloge de la folie : psalmos non intelleclos.
Après les moines, voici les pèlerinages qui passent
un mauvais quart d'heure, et les « faux prophètes semblables aux diables », qui recommandent « ces oiseux et inutiles voyages » entrepris pour obtenir des saints la guérison do quoique infirmité, et les « prédications diabolitiques » qui « infeclionnent les âmes des pauvres et simples gens ». « A chaque saint, avait dit Érasme, appartient le monopole d'un bienfail miraculeux : celui-ci guérit du mal de dents, cet autre facilite les accouchements, un troisième vous rend les objets volés, un autre veille sur vos moulons. » Et, par une inconséquence de conduite dont les plus doctes humanistes sont bien capables, à chaque carême, Erasme, quand il se trouvait à Paris, souffrant de la fièvre, invoquait le secours de sainte Geneviève et se sentait mieux portant. Au fond, ce que désapprouvaient les deux critiques, c'était la perte du temps employé à de lointaines dévotions. Érasme blâmait vertement les maris qui s'en allaient à Jérusalem, laissant au logis une jeune épouse et de jeunes enfants. Rabelais ornait d'une image plus gauloise cette lourde imprudence. Sur un ton plus grave, il disait aux pèlerins : « Entretenez vos familles, travaillez chascun en sa vocation, instruisez vos enfants et vivez comme vous enseigne le bon apostre saint Paul. Ce faisans, vous aurez la garde de Dieu, des anges et des saints avec vous : et n'y aura peste n'y mal qui vous porte nuisance. »
Deux vastes tableaux dont M. Thuasne détache, ehez les deux écrivains, les détails les plus concordants, permettent de bien juger les différences de